Pamphlet/Philosophie

Libérez Heidegger !

Martin Heidegger

Martin Heidegger

Scénographie. Célèbre est l’engagement de Martin Heidegger pour le régime nazi. Nombreuses furent les controverses autour de son œuvre et de son indulgence – ou plutôt son mutisme – au sortir de la guerre. Or, la publication en Allemagne des terribles Cahiers Noirs, son journal intime, a mis en lumière son antisémitisme et a fait renaître une guerre menée par Emmanuel Faye contre Heidegger (et ses défenseurs). Voici le champ de bataille…

Etat des lieux. Depuis quelques années, une partie de la philosophie française s’adonne à une véritable chasse à l’homme en ce qui concerne Martin Heidegger. Les anti-heideggeriens de France sont nombreux, et suivent, plus ou moins aveuglément, les travaux de François Rastier et d’Emmanuel Faye. Leur projet consiste à démontrer coûte que coûte, qu’en tout point, la pensée et l’œuvre d’Heidegger sont imbibées, voire théorisent, un nazisme et un antisémitisme forcenés. Deux articles, parus dans Le Monde et dans Libération, font part, de manière assez virulente, de leurs travaux et de la publication en Allemagne des Cahiers Noirs de Heidegger, qui ne sont autres que son « journal intime ». Ici, il ne s’agira pas de se fâcher irrémédiablement avec le duo Rastier-Faye, ni de prendre la défense fanatique du grand Heidegger ou encore de tomber dans une posture modérée. Si excès de ce dernier il y a, doit-on pour autant prendre pour vérité indubitable la lecture interprétative des deux compères français, jusqu’à insulter une part du paysage de la philosophie française et les heideggeriens du monde entier ? Cette lecture destructrice et nondéconstructrice de l’œuvre d’Heidegger n’est-elle pas elle-même un excès qu’il faut absolument corriger ?

On connait l’affiliation de Heidegger au nazisme, c’est une affaire vieille comme le monde. Elle pose bien évidemment la question du rôle d’une partie de l’élite intellectuelle et artistique française, des surréalistes à René Char qui ont délibérément fait la sourde oreille devant les hurlements retentissants d’une Europe en ruine. Mais est-ce une raison suffisante pour revenir à la charge aujourd’hui, pour raviver la part sulfureuse des textes de l’auteur d’Être et temps ? Comme le note justement Jean-Clet Martin, Nancy, Lacoue-Labarthe, Lyotard ou Derrida ont déjà montré dans leurs ouvrages une radicalisation de la pensée politique chez Heidegger. Mais leur méthode n’avait rien à voir avec une entreprise de démolition ou de terrorisme intellectuel.

Jean-Clet Martin

Jean-Clet Martin

La méthode Faye. Sa méthode est très claire : c’est une archéologie historique des textes de Heidegger pris un à un, avec un a priori de lecture, qui consiste à déceler dans sa pensée une justification philosophique du nazisme. Cette technique de travail et de lecture interprétative fait ressortir, notamment dans les cours que Heidegger tient de 1933 à 1945, les propos ignobles proférés à l’Université. Heidegger, dans ses Cahiers Noirs, confirme la thèse plaidée par Faye, en parlant, d’un « monde enjuivé », d’une « juiverie mondiale » qui tirerait les ficelles comme un marionnettiste. Il nous donne à lire un Heidegger raciste, profondément antisémite, complotiste et sans scrupules moraux, n’hésitant pas à rendre possible philosophiquement la traite racialiste de la communauté juive européenne.

La méthode employée par Faye est scientifique, c’est-à-dire qu’elle dépasse l’étonnement et l’incompréhension de Jaspers face à son ami Heidegger, dans son Autobiographie, pour prouver que Heidegger était bel et bien un adepte du national-socialisme. Faye se met dans les pas de Sainte-Beuve et ne sépare pas l’homme dans la quotidienneté de son existence du philosophe. C’est une position respectable qui a ses travers et ses avantages. Exemple de leur dernière discussion en 1933 – Heidegger est alors Recteur de l’Université de Fribourg depuis 5 ans. Karl Jaspers se remémore: « Je parlais de la question juive, du non-sens pernicieux des Sages de Sion, à quoi il répondit:  » il y a pourtant une dangereuse alliance internationale des Juifs ». […] »Jaspers s’interroge ensuite : « Comment un homme aussi inculte que Hitler peut-il gouverner l’Allemagne ? » ­ Réponse de Heidegger : « La culture est sans importance du tout, regardez seulement ses mains admirables ! […] J’étais désemparé. Heidegger ne m’avait rien dit de ses dispositions au national-socialisme avant 1933.»

Emmanuel Faye

Emmanuel Faye

La méthode employée par le couple Faye / Rastier consiste à donner des bons et des mauvais points à la philosophie. Lorsque Faye cherche à faire l’amalgame entre Heidegger et « Derrida et ses disciples », à quoi joue-t-il au juste ? À démontrer un antisémitisme latent chez Derrida et les dérridéens ? Comme l’écrit Jean-Clet Martin, « pendant que l’on s’échine à voir de l’antisémitisme dans le milieu de la philosophie française, l’opinion se fatigue et les vrais salauds s’en donnent à cœur joie… ». C’est toucher, mettre la pointe de la plume là où il y a manigance, escroquerie. Cette lecture nazi-analytique fonctionne comme les lectures psychanalytiques de la littérature et de la philosophie ou comme la lecture heideggerienne par la destruction de la tradition philosophique : partir d’un préjugé intellectuel, mettre un filtre coloré, qui peut tout aussi bien enrichir la compréhension que la fausser. Avoir besoin de porter des lunettes avec des verres spéciaux est la preuve que la vision est mauvaise, floue et non pas que le texte manque de clarté. Or, le problème est que Faye est borgne et borné, les œillères bien fixées. Heidegger est un nazi, un point c’est tout.

De plus, il n’y a pas respect méthodologique pour l’étude de la pensée de Heidegger sur le plan historique. Aucun effort de contextualisation des écrits, comme le lui a déjà reproché Lacoue-Labarthe. Faye ne se préoccupe pas de la pensée ambiante de l’époque où les propos tenus, bien que terribles, étaient monnaie courante. Lorsque Heidegger est observé, décortiqué, caricaturé, ses mots sont entendus avec la musique de notre XXIème siècle qui redessine, restructure l’herméneutique des premiers écrits. D’une part, pendant la période hitlérienne, ni les Allemands, ni le reste des Européens n’étaient précisément informés de ce qui se passait réellement dans les camps – ce qui, bien évidemment, n’excuse rien. L’horreur de ce secret a été bien gardé jusqu’à la Libération… D’autre part, il était extrêmement difficile pour un Allemand au crépuscule de la Seconde Guerre Mondiale de s’expliquer sur un engagement politique impardonnable – frappé qu’il était de honte et de douleur historique.

Heidegger & Jaspers. La honte, voilà un existentiel sartrien auquel Heidegger s’est confronté après la période de l’Allemagne nazie. En 1950, dans sa correspondance  avec Jaspers, Heidegger écrit : « Cher Jaspers, si je ne suis plus venu dans votre maison depuis 1933, ce n’est pas parce qu’y habitait une femme juive, mais parce que j’avais simplement honte » et, un mois plus tard : « J’étais perdu et je me trouvais pris, ne fût-ce que pour quelques mois, comme ma femme me l’a dit, dans une « ivresse de pouvoir…». Cette honte soudaine est à double tranchant : est-ce un élan de sincérité qui montrerait que Heidegger a reconnu l’irréparable erreur de sa vie ou est-ce plutôt une manière de se dédouaner ? On ne le saura jamais, les écrits brouillent les pistes. Comme le montrent Nancy et Lacoue-Labarthe, Heidegger pouvait être très critique vis à vis du national-socialisme.

Karl Jaspers

Karl Jaspers

À lire Faye et Rastier, on comprend que lire Heidegger reviendrait à lire Mein Kampf, mais dans un style ontologico-philosophique, donc plus sournois, plus habile, plus caché. Bientôt, les étudiants en philosophie liront l’Herméneutique de la factivité cloîtrés chez eux. Notre propos, bien qu’ironique, cherche montrer à quel point le terrorisme intellectuel est minable et dangereux. Cette mise au banc de la pensée heideggerienne rappelle le sketch de Desproges où s’opposent d’un côté les juifs et, de l’autre, les antisémites. Faye et Rastier se trompent d’adversaires. Leur méthode frôle la malhonnêteté. La lecture de l’immense œuvre de Heidegger est réduite à un soupçon : « On vous a enseigné, fait lire des textes, mais vous faites fausse route : il faut lire entre les lignes ce qui est écrit dans chaque mot ». Heidegger ? Une introduction au nazisme cachée pour les intellos… Souvent les anti-heideggeriens qui crient au scandale à chaque publication et réédition des textes de Heidegger sont les mêmes qui ont une indulgence patentée pour le maoïsme inflexible d’Alain Badiou.

Philippe Lacoue-Labarthe

Philippe Lacoue-Labarthe

Que devons-nous faire des heideggeriens et de leurs affiliés ? Sont-ils tous des nazis refoulés ou des naïfs aveuglés ? La philosophie de Levinas n’est-elle pas la preuve que l’on peut tirer de Heidegger une pensée riche, sans jamais se préoccuper de l’antisémitisme explicite des Cahiers Noirs et sans voir dans Être et Temps une théorisation du nazisme ? Doit-on bannir les textes d’Hannah Arendt parce qu’elle a eu une relation amoureuse avec Heidegger ? Doit-on voir dans l’école de Daseinanalyse une manière nazifiante de s’introduire dans l’âme humaine ? Cabestan ou Dastur sont-ils des propagateurs d’une pensée ignoble ? La traduction, à la fois biscornue et poétique, d’Être et Temps de Vezin, cache-t-elle une volonté de masquer des propos terribles ?  Est-ce un impératif moral que de mettre à l’index Nietzsche, Goethe ou Hölderlin dans l’hypothèse où ils seraient à l’origine de la glorification du peuple allemand ?

 © Jonathan Daudey

[1] Emmanuel Faye, « Heidegger : sa vision du monde est clairement antisémite » (28 janvier 2014)

[2] François Rastier, « Il n’y a pas d’affaire Heidegger » (6 mars 2014)

[3] Jean-Clet Martin, « Heidegger et les comiques » (12 mars 2014)

[4]Jean-Clet Martin, « Faye/Derrida » (5 février 2014)

Advertisements

10 réflexions sur “Libérez Heidegger !

  1. Bonjour votre article est relativement pondéré est il est indubitable que faire pesez le soupçon que les heideggeriens que vous citez aient eu la moindre complaisance pour le nazisme est de la polémique de WC. Cependant qu’est-ce qui n’est pas “surfait” dans la philosophie de Heidegger. A part quelque commentaires et interprétations de la philosophie grecque et de l’idéalisme allemand, peut-être pas grand chose. Si on prend l’ œuvre pour laquelle il est le plus célèbre “Être et temps” beaucoup d’idées qui y sont contenues avaient déjà été dites avant lui d’une manière bien plus limpide et surtout, plus profonde. Ce qui est le plus contestable c’est surtout l’effet d’occultation que ses affirmations à l’emporte pièce ont eu sur des philosophes (tels Spinoza, Schopenhauer etc) auquel sa pensée n’arrive pas à la cheville. Enfin,constater à quel point il était un individu petit et même abject est un motif suffisant, selon moi, pour ne pas s’intéresser sérieusement à sa pensée

    J'aime

  2. Deux points pour vous répondre (en dehors du début de votre commentaire que je partage absolument): tout d’abord, je pense que le procès qu’on fait à Heidegger d’avoir recyclé d’autres philosophes pourrait être fait à bon nombre d’autres penseurs traditionnels. De plus, je partage l’idée que la biographie peut-être lié à l’oeuvre mais quand elle l’éclaire non pas quand elle cherche à la salir avec excès et maladresse. Je ne suis pas un adepte de Sainte-Beuve.
    En tout cas, je vous remercie de m’avoir lu avec intérêt et précision!

    J'aime

  3. Défense pitoyable par l’ironie et la médisance. Le pb des heideggeriens est qu’ils semblent incapables d’apporter un argument intéressant. On peut comprendre qu’ils soient sur la défensive, du fait de l’accusation de nazisme, qu’ils ont d’abord nié, puis admis à reculons, à chaque preuve manifeste! Mais s’ils veulent sortir du biographisme (encore que la question de savoir si la philosophie de Heidegger est nazie ne relève pas de ce principe), il leur suffit de parler des apports concrets de Heidegger à la discipline. On va finir par croire qu’il n’y en a pas (d’autres).

    La philosophie échoue décidément encore et toujours à présenter la méthodologie correcte qui devrait être sa définition (si on parle d’ontologie).

    Concrètement une bonne approche, puisque la question se pose, serait de définir en quoi la pensée de Heidegger est nazie (ou la pensée nazie heideggerienne), ce qui ne devrait pas être difficile (contexte romantique, völkisch, etc.), et en quoi elle ne l’est pas (…). C’est comme ça qu’on travaille. Au boulot.

    J'aime

  4. MH recteur pendant 5 ans? Ah bon. Il ne l’a été qu’une année, avant d’être quasiment poussé dehors par les instances nazies, qui lui reprochaient d’aller trop vite dans la Gleichschaltung, la nazification des universités allemandes. MH était en 33-34 du côté révolutionnaire style SA, pas du côté Hitler/Goebbels qui voulaient d’abord axer le nazisme sur la Loi.
    Par ailleurs, certes, contextualiser c’est louable: la vaste majorité des intellectuels allemands des années 30-45 étaient nazis ou pro-nazis. Ce qu’on aurait pu attendre du plus grand philosophe du 20è siècle (?), c’est de la lucidité et du courage. Victor Klemperer, professeur à Dresde, à la même époque (lire ses Journaux 1933-45) avait tout compris. Lisez Klemperer et vous comprendrez le nazisme de MH.

    Aimé par 1 personne

  5. Pingback: Heidegger à Jérusalem | «Banalité de Heidegger», de Jean-Luc Nancy | Un Philosophe

  6. Pingback: Heidegger à Jérusalem | «Banalité de Heidegger», de Jean-Luc Nancy Publié le 2 février 2016 par JONATHAN DAUDEY | acantheblog

  7. Pingback: Heidegger a Gerusalemme. Nancy e la Banalité de Heidegger | Un Philosophe

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s