Enquêtes axiologiques/Philosophie

Enquêtes axiologiques | Dossier N°2 – Actualité et « islam »

BRITAIN-RELIGION-ISLAM-HISTORY

Marie Sviergula, conservator of the University of Birmingham holds a Koran mauscript in Birmingham England on July 22, 2015. A Koran manuscript has been carbon dated to close to the time of the Prophet Mohammed, making it one of the oldest in the world, a British university said today. The two leaves of parchment, filled with « surprisingly legible » text from Islam’s holy book, have been dated to around the early seventh century, the University said. AFP PHOTO / PAUL ELLIS

1 –

Il y a un sentiment qui revient toujours à saisir l’intellectuel affranchi à demi dans les sociétés majoritairement musulmanes d’aujourd’hui, un sentiment qui se déguise et se traduit philosophiquement en une sorte d’interprétation constatant la possibilité d’une vie sur le mode d’une sagesse avec l’« islam » et dans l’« islam », qu’une adhésion consciemment perspectiviste aux valeurs de ce dernier dans son champ de domination et d’accaparement en quelque sorte des voies rapides pour la composition et la participation relativement saines de la vie est possible, sans qu’elle soit absolument prise par l’individu lui-même comme une capitulation ou comme un abandon au type de la foi vulgaire et commun. L’on nous dit même parfois que nous sommes à l’aube de changements dont le processus dépasse notre finitude, et que nous ne voudrions pas nous enfermer et nous priver de vivre d’entêtement et de fanatisme pour le type de vérité censé dénoncer cette puérilité ténue à elle-même et tenace qui caractérise d’une part l’« islam ». Ce sentiment est « compréhensible », mais une tout autre exigence demeure insoupçonnablement – et diaboliquement aussi en quelque sorte – possible…

2 –

Nous ne pouvons pas nous empêcher aujourd’hui de regarder avec méfiance et malice tout ce cirque et cet art des récupérations interprétatives qui réussissent à rendre possible et à engendrer toutes sortes de conceptions et de colorations sur le corpus et le mode de vie de l’« islam », et pas seulement de l’« islam » ! Mais c’est aussi un bon signe, même si le caractère créateur à l’œuvre n’est souvent pas avoué. La modernité en Occident se sent aussi dans ces récupérations qui forcent sur certains points des corpus de la tradition afin de parvenir à des réconciliations avec les anciens penseurs et philosophes. Elle reconsidère leur pratique, leur rapport à la corporéité et au sensible, elle nuance les interprétations, mais de temps à autre elle exagère ici et là, et en cela ne fait que se traduire elle-même et ses soucis dans ses compréhensions particulières du passé. En tout cas, on arrive à deviner la réconciliation d’un malade avec le sensible dans tous les chants qu’on entonne de nos jours, et même chez les plus discrets qui veillent parfaitement à nuancer les choses. Mais tout de même, il faut s’évertuer coûte que coûte, et particulièrement aujourd’hui, à la lenteur, car de pareilles périodes sont un champ de mines de glissades inaperçues au « laisser-aller », qui peuvent se traduire en une variété infinie de formes. Des modes très courantes de nos jours de critique philosophique, se voulant à la fois subtiles, faciles et séduisantes, pullulent. Redisons-le encore une fois : de la lenteur !

3 –

La sagesse du corps qui devient – pour parler métaphoriquement – une « république », c’est-à-dire un corps aux réflexes à la fois multiples et spiritualisés, rapide et agile dans l’effectuation de ces modes d’appréciation et dans le déroulement et l’escalade des divers points de vue, un corps devenant consciemment perspectiviste en quelque sorte, et qui peut donc adhérer à « quelque chose » comme moyen et sentier le plus proche vers la puissance, et non pour son « contenu ». Mais il faut tout de même ajouter que cette maîtrise est difficile et relative, d’autant plus qu’il ne faut pas négliger le jeu des interprétations, c’est-à-dire l’autorité de leur coloration et détermination du contexte, qui peut rencontrer le corps d’un type prévenu, c’est-à-dire d’un type ayant déjà critiqué et reconsidéré librement d’une certaine manière les valeurs dominantes, dans une situation d’absence de vigilance et d’incapacité à sentir et à imposer en « soi »-même (et tout aussi parallèlement vis-à-vis…) l’écart de l’interrogation critique. Nous avons parlé au début de « république » en un sens métaphorique, comme nous avons aussi tourné autour d’une mobilité de perspectives, d’une exploration et expérimentation de multiples manières d’apprécier et de voir les choses. Nous tenons à signaler à ce propos un trait important concernant cette attitude : elle n’est ni complètement bonne, ni complètement mauvaise en soi. Elle peut être elle-même l’accompagnement, ou bien plus précisément l’interprétation des situations les plus décalées, les plus éloignées et différentes de la structure pulsionnelle d’un individu ou d’une culture. Cela dit, la confiance dans cette attitude n’est nullement suffisante, et requiert alors l’appui d’une sorte de santé inconsciente, d’une d’ignorance qui traduit le triomphe des directions bonnes et saines à l’échelle de la pulsionnalité générale. Bref, elle requiert l’instinct sélectif propre à un régime particulier de création (n.b. lire à ce sujet l’Ecce Homo de Nietzsche).

4 –

On vit dans une époque où la vérité et la fausseté de ce qu’est censé impliquer l’expression de « Dieu » ne comptent vraiment plus. Ce n’est plus une question d’objectivité. Encore que l’« on » pourrait y être contraint pour renforcer les gens dans leur présent de « sens », c’est-à-dire en tâchant de maintenir ou de proposer provisoirement une dose de « crédibilité objective » (comme les musulmans instruits issus d’une « terre d’islam », et qui sont toujours sensibles par la suite à la nécessité du dialogue dans ce contexte) en vue de stimuler (métaphoriquement, car c’est bel et bien ainsi inévitablement) seulement la probité, l’expérimentation intérieure ou la « spiritualité », voire aussi dans certaines circonstances la croyance au « général ». Ceci n’impliquera pas nécessairement de devoir faire abstraction de l’ambition particulièrement utile d’œuvrer à une philologie artistique, pour la propagation d’un art d’interpréter (i.e. d’un art de générer et de donner le sentiment d’avoir la vérité profonde sur « … ») apte à paraître consolider les exigences du « monde actuel » avec ce qu’il pourrait sembler y avoir d’« inactuel » dans un type d’axiologie plus ou toujours fortement traditionnel.

5 –

Le philosophe aujourd’hui, en pays majoritairement musulman, doit veiller à paraître croire en « Dieu » ; l’objectivité de la question elle-même – la question de l’existence de « Dieu » – doit être éliminée dans l’intimité du philosophe, afin qu’il ose désormais considérer, avec toute l’attention, tout l’effort et toute la vigilance requis en cette matière – et attitude ! – difficile, le problème des valeurs et les stratégies de la culture. Après cela, sa tâche consistera à explorer et à tester suffisamment les possibilités de « sens » et d’interprétation au sein des références traditionnelles de la civilisation de l’islam, pour parvenir relativement en quelque sorte à influer, en s’exerçant à associer prudemment et progressivement à l’expression de « Dieu » ou de « Allah » des modes d’action, d’appréciation et de jugement respectueux et nobles, jusqu’à tenter par toutes sortes de moyens et de ruses tout à fait cohérents des rapprochements et des adaptations avec les exigences et les idéaux dits de l’Universel. Il doit constamment avoir cette question en tête : que serait-il (et qu’est-il donc) possible de faire faire (et de faire croire) aux musulmans, tout en demeurant dans le champ de leurs références traditionnelles avec toute leur richesse ?

6 –

La religion est une passion collective, et au niveau de l’histoire, une passion culturelle qui se dresse tout en attisant et élevant à côté d’elle une contre-passion elle aussi passionnée. Quand nous disons que c’est un pathos collectif, que c’est une passion collective, l’affaire n’est pas si simple. Le collectif est une dimension ou art du relationnel, voire parfois du réciproque, et donc de la surprise, du multiple, du divers, du fuyant, et de l’encombrement des traînées artistiques dues aux passages des effectuations d’un pathos intimement lié et propagé. Le problème de « Dieu » ne vaut rien objectivement, mais vu de l’angle de ce qu’on lui associe réellement comme gammes de comportements, d’actions, de modes d’appréciations, etc., on se retrouve soudainement devant une diversité abyssale. On n’a plus la facilité d’éluder la question à la manière de l’« humanité », en nous situant par exemple comme « athées de doctrine » avec la croyance que cela va suffire. Pour l’exigence stricte de devoir maintenir le processus de la pensée, il faut veiller à capturer et relever ce qu’implique presque physiologiquement, c’est-à-dire affectivement et instinctivement, pour tout un chacun, l’expression de « Dieu ». Quels sont justement les modes d’action qui investissent la passion avec l’expression de « Dieu » chez chaque type d’homme ? Quelle est la valeur des comportements liés à cette expression chez chaque type précisément ? Il nous faut non seulement une analyse approfondie des modalités comportementales, affectives, et des jugements qui se déguisent dans la croyance dans cette sorte d’autorité transcendante, voire dans l’agir soi-disant conforme à cette croyance, mais aussi une appréciation et une mise en ordre hiérarchiques des bonnes et des mauvaises modalités de croyance, sur la base finalement d’un critère purement immanent, c’est-à-dire un critère auquel la « rationalité » même n’a droit d’entrée. La « rationalité » finalement n’est que le résultat d’une incorporation qui fut violemment, et peut-être aussi maladivement suscitée, conditionnée et pressée. Cela a été très sensible dans la manière, elle aussi exagérée, dont on a eu à s’en dégager et à en critiquer le primat et l’absoluité. Il y a des manières de critiquer après l’« erreur » qui gardent des traces et des schèmes ténus de l’histoire même de cette erreur. C’est difficile de s’abstraire complètement des catégories séduisantes de son temps. On assiste aujourd’hui à un pullulement des facilités critiques face au fait religieux qui restent subordonnées au cadre limité et conditionné de la problématique exclusive du vrai. C’est une excitabilité fort suspecte qui s’octroie de nos jours une telle facilité dans l’« analyse » et dans le discours sur le religieux. Pour saisir rigoureusement la « vérité » complexe du fait dont il est ici question, il ne faut pas le séparer du vécu éprouvé avec ses colorations, son sentiment multiple et son art spécifique. La religion est inséparable d’une expérience purement immanente, et c’est là qu’on peut en percevoir le « sens » pour la vie et dans la vie.

7 –

En faisant abstraction du prétexte et de l’apparat idéologiques, les diverses passions et tendances ont cette capacité qu’elles se déplacent et se traduisent sans cesse dans la sphère du type « homme », c’est-à-dire encore et pour donner un exemple, que même la violence a tendance à se traduire sous d’autres formes, sous d’autres apparences, dans d’autres stratégies et prétextes. Ce mouvement est toujours possible ; il est arbitraire, rapide, et surtout absurde. Quand la violence se double de l’apparence de son « identité » (la perspective du  phénomène identifié  ou de l’ identité du phénomène répond aussi au besoin naissant de s’assurer une maîtrise de cet « autre » qui est sur le point d’être identifié.), elle affecte en imposant une sorte d’arrêt sérieux sur la surface de ses revendications théoriques. Ce qui est plus compliqué encore, c’est que cette violence, paraissant concentrée, localisée et se prêtant à l’identification, entraîne vis-à-vis d’elle des actions tout autant violentes, qui elles se font et se légitiment au nom d’une généralité dite humaine ou de l’Humanité. Pour nous, les religions – et les problèmes et phénomènes qui y sont apparentés – ne sont pas quelque chose qui est, ou qui est objectivement comme elles le disent toutes, ou comme on le sent, le suppose, le pense et le dit autour d’elles. Nous voulons dire par là qu’elles ne sont lisibles pour nous que sous la lumière d’une processualité pure, à la lumière du pratique ; c’est-à-dire à la lumière de ce qui se produit effectivement, et qui n’engage qu’ensuite ce qu’on croit être la « religion » séparée de tout. Une religion est avant tout l’art d’un mouvement de la vie, un langage de sensibilités qui se lient, se choquent et se rencontrent autant que cela est possible. Les ajouts postérieurs de critères relevant d’une entreprise du « sens » et d’introduction de la « raison » ou de la « rationalité » sont compréhensibles, mais ce ne sont là que des ajouts en vue d’une influence, rendue lâchement crédule en elle-même par son sens et ses raisons, sur la logique des relations constituant le processus qu’on appelle communément « vie ». Certes, on ne doit pas s’attarder aujourd’hui à une réfutation théorique de la religion. On doit l’utiliser et l’exploiter en jouant sur l’introduction de nouvelles nuances dans la manière qu’on a à l’enseigner, et donc sur comment cet enseignement à son tour répercutera sur et conditionnera – à long terme évidemment – les modes du comprendre et de l’agir humains. Tout cela n’excluant pas bien sûr une continuation de la lutte contre le privilège donné à un certain type de « religieux », en menant sourdement et silencieusement des attaques et des campagnes en quelque sorte, c’est-à-dire en favorisant des formations et des entreprises d’éducation établissant spontanément une sorte de distance vis-à-vis d’un rapport dogmatique avec le « contenu », et donc avec l’autorité des interprétations et des croyances d’une religion quelconque. Les bonnes réfutations sont celles qui se déroulent dans le silence, c’est-à-dire celles qui se traduisent le plus immédiatement possible dans l’effectuation sur le plan pratique de nouvelles appréciations et évaluations, sans troubler son innocence de créateur. Les combats ouverts contre la « religion » sont pour nous de mauvais goût, et notre époque ne se gêne pas, elle s’y attarde.

8 –

L’attitude de la « vérité » est toujours très intéressante chez la majorité des types susceptibles de déchaînement passionnel ou violent dans l’« islam ». Cela traduit l’art d’une interprétation jouissant d’une assurance inconsciente de plongée animale dans le dangereux jeu de l’immanence, un art de se comporter, d’aborder et de sauter sur l’autre n’ayant pas besoin de réfléchir a priori sur des questions de validité de la « chose ». Cette attitude de la « vérité » paraît du moins permettre, d’une manière tout à fait inattendue, un maintien paradoxalement sûr de lui-même (et du fait d’être partagé ou partageable) sur le plan d’un jeu qui est tout sauf celui de la mise en disponibilité ou de l’actualisation d’une « vérité » objective. Nous nous émerveillons donc au pressentiment de notre excitation au jeu suite à l’aperçu d’un des aspects particuliers à ces types, qu’ils soient sages chez eux ou martyres, ou voire parfois terroristes. Nous arrivons à nous sentir non en contradiction avec eux, mais en lutte de valeur essentiellement. Une lutte dont l’ampleur des dimensions et des débordements artistiques constitue aussi ces apparences d’obstacles et de déstabilisations qui nous poussent à notre tour à vouloir nous faire un « parti », à chercher un « repère », une « identité » ou une « tradition ». L’humanité entière ne peut fournir les dispositions nécessaires pour le dispositif de l’activation immédiate (et absolue) de la lucidité et du recul vis-à-vis de ce jeu débordant. La conscience est déjà pesante pour l’individu seul… C’est ici, nous pensons, que l’inactualité comme manière d’aborder les problèmes et d’envisager l’avenir trouve un sens et un emploi dignes d’elle.

© Youness Achil

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Une réflexion sur “Enquêtes axiologiques | Dossier N°2 – Actualité et « islam »

  1. « À mesure que l’on simplifie sa vie, les lois de l’univers apparaîtront moins complexes, la solitude ne sera plus la solitude, la pauvreté ne sera plus pauvreté, ni la faiblesse faiblesse. Si vous avez bâti des châteaux en l’air, votre travail n’en sera pas forcément perdu : c’est bien là qu’ils doivent être. Maintenant il n’y a plus qu’à placer des fondations par-dessous ». H. D. THOREAU – WALDEN or THE LIFE IN WOODS
    Il est vrai que entabler des conversations avec des illuminées a toujours était difficile ; peut productifs aussi. La gravité de la situation donne peux d’espérance ; la sagesse arrive toujours trop tard au banquet de la vie.

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