Philosophie/Politique

Journal marocain centré sur le problème du Rif


Le Maroc et le débat d’idées :

J’ai entendu parler récemment, puisque ça a fait beaucoup de bruit comme d’habitude, de la venue d’un tenant de l’« Islam » au Maroc qui a fait un exposé sur le « miracle scientifique » dans le Coran (cf. l’affaire du pauvre « professeur Zaghloul »), ainsi que du débat qui a suivi et des insultes que le « pauvre homme arriéré » a encaissé de la part des « gauchistes » surtout, dont le qualificatif résonne d’une manière spontanément diabolisée sur les bouches marocaines ordinaires. Faites bien attention s’il vous plaît. Car à travers tout ça il y a une stratégie redoutable à l’œuvre. Premièrement : ils veulent nous contraindre à ne penser l’avenir du Maroc qu’à l’issue du débat avec l’« Islam ». Phénomène concomitant ou corollaire : ils nous poussent à objectiver excessivement l’« obstacle islamiste » dans notre vie culturelle quotidienne, et nous induisent à en souffrir – et ainsi ils auront (ou ont) déjà gagné… Deuxièmement : ils parient, en médiatisant cet événement dès le départ très tendancieux, sur la réception d’une large couche populaire qui va certainement sympathiser avec l’affront fait au personnage ascétique, à ce vieil homme lâche et méprisable qui est venu détourner les gens de l’essentiel de leur vie et de leurs conditions d’existence concrètes. Ce qu’on nous fait au Maroc depuis à peu près une décennie relève d’une monopolisation médiatique perverse de la scène politique, qui donne valeur objective à la réfutation de l’« Islam », et qui joue sur la sympathie obligée du peuple à la religion pour freiner, en les objectivant à leur tour et s’y opposant, les acteurs politiques marocains qui se revendiquent des idéaux humanistes ou d’un programme sociétal de Gauche par exemple. On exagère l’importance de l’objet « Islam » dans le débat marocain pour imposer mauvaise conscience à toute action politique qui se met au service du peuple, qui lutte pour l’autonomie et l’auto-détermination en Droit du peuple. Faites bien attention. On nous fait réagir sur le non-fondamental. On nous inquiète la majeure partie du temps pour très peu. Autre chose encore – et ça bien sûr c’est une question plus délicate et dangereuse : la mobilisation nationale forcée des gens autour de l’« intégrité territoriale », qui est le dogme majeur du Maroc d’aujourd’hui, est un autre détournement du potentiel de vie populaire. On annihile la « volonté » marocaine d’améliorer les conditions de vie du peuple en exploitant ce dernier fanatiquement. Dieu, la Patrie, le Roi. A bien la considérer, cette devise le pose déjà très explicitement. C’est qu’au niveau du savoir officiel du Maroc, le peuple est inexistant. C’est l’« intégrité territoriale » du pays qui prédétermine en quelque sorte le sacrifice et l’effacement de l’individu, et donc aussi du peuple. Faites bien attention, cher amis marocains.

Prise de vue rapide sur le Hirâk du Rif :

Abstraction faite de la conviction religieuse très prégnante de Nasser Zefzafi, le leader du mouvement populaire du Nord, j’avoue qu’il me régale quand il emploie l’adjectif nihiliste à sa juste place, c’est-à-dire pour désigner précisément ce comportement politique consistant de la part de l’Etat à toujours faire empirer les choses, à réprimer la vie de la population, à faire couler le sang pour le trésor du monarque ; trésor qui n’est que cette nation d’« individus » soumis pragmatiquement au principe d’un lieutenant sur terre du Dieu-unique des cieux.

L’on doit toujours être prudent et tâcher de ne pas prendre au sérieux la légitimation de soi d’un mouvement populaire par la référence religieuse. Il est vrai qu’à un certain moment il faudra bien trancher sur cette affaire, notamment en matière de Droit. Mais nous n’en sommes pas encore là… L’importance actuelle du mouvement populaire du Rif, c’est qu’il développe un contre-discours qui n’est pas sans assise historique valable et légitime, avec cette clarté en matière de revendications et une capacité extraordinaire de mobilisation. C’est vital pour nous marocains d’aujourd’hui de savoir qu’une telle mobilisation est toujours possible chez nous. On peut bien être gêné par cette nuée de faux débats qui sollicite les rifains de s’expliquer sur leur propre compte, par exemple lorsqu’ils se défendent d’être des « séparatistes » ou des dissidents du Royaume, mais il ne faut pas oublier aussi que la manière dont on les désigne officiellement (« séparatistes ! ») a au moins ce mérite d’expliciter les ressources du fondement épistémique de la Nation marocaine, c’est-à-dire ce postulat de l’« intégrité territoriale » qui transcende les individus et dévalorise le peuple, et donc toutes les démarches d’amélioration des conditions d’existence concrètes des gens.

Nasser Zefzafi

Le vouloir-vivre populaire :

« Le peuple veut vivre ! ». Ou ce qui serait plus exact : « Le peuple veut la vie ! ». Tel était le slogan crié et répété par les manifestants rabatis le 18 mai 2017, en guise de solidarité avec leurs compatriotes de la province septentrionale d’Al-Hoceima. Il est difficile de rester indifférent, et ce dans tous les sens possibles, à l’audition d’un tel appel, aussi bref et éreinté fût-il. J’eus d’abord à surmonter en moi une répulsion de jeunesse, qui tend à tout saisir avec une ironie au sujet des corps qui s’expriment derrière cette « volonté » triste et malheureuse, « volonté » d’un peuple qui comprend son oppression comme une extériorité ou une exclusion de la « vie ». Donc, abstraction faite des corps qui s’exprimaient ainsi sur place, la résonance de ce cri est vite devenue pour moi problématique en un sens nouveau et paradoxal. Pourquoi y-a-t-il aujourd’hui au Maroc des stratégies discursives qui contournent les revendications populaires en les stigmatisant du point de vue d’une généralité vis-à-vis de laquelle celles-ci seraient a priori délirantes, radicalement en « déviance » en quelque sorte ? Par rapport à quoi y aurait-il tout bonnement « séparatisme » d’une lutte populaire claire dans ses revendications essentielles ? Ou encore – doute beaucoup plus fondamental : est-ce qu’un peuple existe réellement au Maroc, et ce même s’il y a déjà une population localisée, quadrillée, contrôlée, en commerce et en rapport, etc. ? Même s’il arrive qu’on entende et utilise le mot de « peuple » dans un discours officiel ? En tout cas, l’idée que je concevais depuis longtemps, et que ce cri contribuait à consolider en moi, c’est qu’au Maroc, quelque chose comme le peuple, quelqu’instance à proprement parler comme le peuple n’existe pas.

La dévalorisation des individus va de pair avec la répression du peuple. L’exercice du pouvoir monarchique au Maroc, avec toute la complexité de ses relations et interactions gouvernementales, marque individuellement sa dépréciation du matériau populaire. Quel que pourrait être le degré de crédibilité ou d’invraisemblance des revendications populaires émises par le biais des individus, ce qui demeure radicalement important ici c’est le traitement échu à ces derniers, ce sont les répercussions sensibles de leur objectivation par le pouvoir prédominant sur place. Quand la vie lutte et se risque elle-même avec désespoir à travers les individualités – oui, avec désespoir, malgré ce que l’on dit et entend la majeure partie du temps – le cœur de l’affaire ne consiste pas à investiguer l’objectivité de leurs articles de foi pour en déterminer, dans l’ouverture du dialogue, la fausseté ou la vérité intrinsèques ; ce qui est proprement déterminant ici c’est la résistance, c’est le combat pour l’émancipation, c’est la colère de la butée permanente sur des conditions d’existence typiquement basses et catastrophiques ; c’est, comme déjà dit, une lutte de la vie avec elle-même, pour soi-même et son épanouissement possible et légitime. Qu’importe les slogans face à une telle urgence ! Qu’importe le discours sur les droits de l’homme face à cette nécessité de la vie !

Le peuple au Maroc, un malentendu ?

Ça c’est une chose que je répéterai souvent : au Maroc, le peuple n’existe pas, en tant qu’instance ou référence d’autodétermination. La devise nationale insiste plutôt sur l’« intégrité territoriale » (الوطن), d’où ce détournement constant de l’attention populaire vers des affaires nationales, vers la question du « Sahara occidental » par exemple, avec cette sale logique de la vérité : les morts des forces militaires marocaines valent plus que les morts des « tribus » rebelles du Sahara (j’habite en face du Tribunal de première instance de Salé, et les affiches brandies par les familles des « victimes marocaines » disent ça, même si ce n’est pas explicite). Je renvoie ici bien sûr au procès récent (mars 2017) des militants sahraouis de Gdeim Izik, accusés d’avoir assassiné des individus des forces de l’ordre du Royaume.

Le Roi du Maroc, Mohammed VI

L’importance de ce procès consiste dans la possibilité d’une mise en parallèle avec ce qui se passe actuellement au Nord, et, pour aller vite, une occasion aussi de saisir sur quel fond épistémique (savoir) le « pouvoir marocain » se base pour objectiver, enrayer et réprimer des mouvements autoproclamés populaires et indépendants d’une certaine manière (l’exemple du Hirâk). Des mouvements populaires sur la surface d’un Royaume qui a sa légitimité propre, et bien évidemment le type de savoir compatible avec cette légitimité. Rien que pour ça, ce procès vaut le détour. On verra très bien que, avec ce qui se passe aujourd’hui à la province d’Al-Hoceima, il y a une continuité redoutable dans la manière dont le « pouvoir » marocain traite de ces populations contestataires (donc : les rifains et les sahraouis), comme s’il en allait en quelque sorte de « malades mentaux », de déviants par rapport à une « norme nationale ». Et c’est cette Idée nationale qui, précisément, fait impasse par les combinations strictes de son savoir, car elle dévalorise et engloutit les individualités dans cette vague de sable de conquête territoriale, d’« identité marocaine » floue et aveugle de bêtise. Cette Idée est tyrannique aussi, parce que c’est elle qui a cette prééminence concrète de susciter la suspicion sur les gens, sur ces individus qui revendiquent leur « liberté politique » et celle des autres avec eux, en se référant à une instance populaire farouchement combattue et réprimée par la monarchie.

Le Maroc et sa stabilité (à l’occasion des arrestations d’Al-Hoceima, 26-27 mai) :

La lutte contre le terrorisme au Maroc véhicule un discours qui insiste sur la « stabilité » (entendez : stabilité de la Nation ou du Royaume). Ce qui en tout cas demeure déterminant dans notre analyse, c’est de comprendre comment cette « stabilité » interfère au sein du dispositif de la Nation marocaine, et ce, bien sûr, en dépit des individualités et de leurs dignités respectives. Car ce qu’il faut comprendre sous la catégorie culturelle de l’« individuel », c’est avant tout un mode particulier de traitement de la vie, de traitement de l’existant individualisé, abstraction faite de l’objectivité sujette à débats ou non de l’individuel. La « stabilité » joue ici un rôle également répressif à l’égard de l’individu que la Nation totale et idéale vis-à-vis des soulèvements populaires (cf. Sahara et Rif), de la liberté de sens des revendications du peuple, cela à l’exception près que cette « stabilité » se légitime sur le plan sécuritaire de l’Etat[1]. Dans ce cadre-là, l’individu sera constamment ciblé dans ses actions politiques à partir de ce dogme national et sécuritaire de « stabilité ». On lui inventera, et ce immédiatement s’il s’obstine à revendiquer activement et discursivement l’indépendance des individus (et donc, corrélativement : du Peuple), une semblance suspecte qui l’exclura de la Raison stable du Royaume, et qui le mettra à portée d’une assimilation juridique formelle dans le cadre de la Nation intégrale. On l’arrêtera dans l’arbitraire le plus total et, en même temps, le plus apparemment légal et formel. Tel est en tout cas le « génie » de l’accusation marocaine d’aujourd’hui. Jouer à partir d’une « norme nationale » sur la semblance des comportements individuels (itârat al-shubuhât ou al-tashbîh). Psychiatrisation de la vie publique. Le « Makhzen » est là pour rétablir la Raison dans nos têtes en délire.

Un peuple-rumeur :

Le pouvoir marocain articule sur les corps des individus un savoir des semblances de leurs comportements. Semblance assurée ou semblance suspecte, dans une objectivation normalisatrice conduite au sein d’un dispositif de légitimité théocratico-monarchique, avec une référence nationale dont la mesure est surtout manipulée à des fins de répression, d’exclusion et de stigmatisation des individus qui différent, c’est-à-dire toutes ces personnes qui s’orientent contrairement à l’allégeance officielle exigée. Dieu et le Roi, indissociablement. L’attitude du palais Royal à l’égard du peuple est fondamentalement de méfiance. C’est ce qui pourrait expliquer aussi que le peuple ne commence à exister d’une certaine façon, dans ce cadre-là, que lorsque le Monarque s’adresse à lui, parle pour lui, parle en son nom, lui accorde pompeusement de temps à autre une aide quelconque, dans un cérémonial très loué et très affiché, toujours avec le soutien de la tradition. Pourquoi la monarchie marocaine agit-elle ainsi ? Eh bien, tout simplement parce qu’il en va de son pouvoir, et de la durée de celui-ci, à tous les moments…

Al-tashbîh (التشبيه)

L’objectivation par le pouvoir marocain investit sur la semblance des comportements individuels (le « motif » d’accusation communautaire n’intervient qu’après la possibilité d’une telle objectivation). Le processus qui consiste à rendre un individu semblable ou assimilable à « quelque chose », à partir de son comportement ou du discours qu’il tient, constitue lui-même une phase d’objectivation dans le dispositif de pouvoir engagé sur place. Bien sûr, cette objectivation est appuyée par une assise épistémique propre, c’est-à-dire par un savoir qui rend possible un jeu de « vérités » spécifique et bien déterminé dans sa configuration générale, dans ses possibilités internes et ses articulations concrètes. La nationalité marocaine par exemple revêt un caractère d’emblée obligatoire, corrélée qu’elle est à une allégeance double, à la fois envers la monarchie et la théocratie qui la soutient.

Une nationalité de normalisation

Abdelhak Khiame (AP Photo/Abdeljalil Bounhar)

La nationalité marocaine aujourd’hui est obligatoire. « Que vous le vouliez ou non, vous êtes marocain… », entend-on souvent proclamer ainsi. Mais quel est le sens de cette « identité marocaine », abstraction faite de l’obligation qui s’y est reflète ? J’avoue qu’une telle question demande beaucoup de travail. Dernièrement, j’ai entendu le patron du Bureau central d’investigation judiciaire de Salé (BCIJ), monsieur Abdelhak Khiame, dire et répéter que l’individu marocain est, bon gré mal gré, tenu à ne pas déroger à son « identité », et donc à rester fidèle en quelque sorte à la nationalité du Royaume et à la tradition de celui-ci (i.e l’Islam panarabiste !). Ce qui perce tout d’abord dans un tel discours, c’est une négation patente de l’historicité du champ social et culturel. Ce n’est pas la plateforme historique qui se situe derrière l’apparition des existences individualisés, dans leurs formes diverses et multiples. Mais il y a sur le champ en quelque sorte, dans le battement de cil d’un regard quelconque, un impératif à charge moralisatrice qui tente d’imposer l’obligation de l’« identité marocaine » sur le corps de l’individu. Il suffit ici de penser à la manière dont l’individu marocain est traité moyennant son « identité » par les autorités policières, qui elles évidemment sont censées d’abord prêter allégeance à la monarchie et son droit divin, et seulement après se rapporter à une Nation dont le moins qu’on puisse dire est que les stratégies qu’elle véhicule sont tout sauf représentatives, mais déjà effectives dans le pouvoir qui s’y exerce. Un pouvoir qui monopolise aussi la conscience de la mécanique de « savoir » qui le justifie et le vivifie (comme c’est le cas juridiquement), en donnant l’impression aux pauvres individus ignorants d’être frappés par l’arbitraire du sort. L’incompréhension étonnée et scandalisée que les militants rifains ont eue à l’audition de leur chef d’accusation recèle quelque chose de cette ignorance-là précisément. Nous ne voulons pas dire qu’ils ont eu tort, mais simplement qu’ils ont été objectivés et frappés d’avance, par un « savoir » particulier dont ils ignoraient l’organisation et la cohérence propres. Supposons qu’après avoir été jugés coupables et condamnés à des peines de prison le Roi intervienne pour les gracier. Malgré toutes les apparences, cela ne serait qu’une confirmation en plus de leur « culpabilité » et, par-là aussi, une réaffirmation du pouvoir exclusif du Monarque. Car aux yeux des rifains, leur rendre ou leur donner Justice serait par contre de recommencer le procès et re-faire le discours. En gros : de changer radicalement le fond sur lequel ils ont été stigmatisés, tenus et inculpés depuis le début.

Monarchie et monothéisme (à l’occasion de l’arrestation du militant rifain Al-Mortada Iamrachen) :

On aura très bien compris que dénoncer la manière dont le pouvoir marocain utilise les lieux de culte musulmans pour prêcher un discours nationaliste exclusif et stigmatisant l’activisme social au service des intérêts du Peuple plus que de la Nation (le statut de cette Nation demeure toujours problématique), constitue une délégitimation plus ou moins directe du Monarque et de son statut de médiateur religieux du Royaume. En effet, c’est cette dénonciation qui précipita l’arrestation tragique de Nasser Zefzafi (cf. l’épisode de la mosquée). Un autre exemple est celui de l’arrestation du militant rifain Al-Mortada Iamrachen, qui dans une vidéo circulant sur le net va jusqu’à délégitimer directement le « religieux » dans l’histoire de l’« Etat marocain » monarchique, en retournant les catégories coraniques désignant l’« hypocrisie » des croyants non-authentiques contre les représentants de l’Islam officiel au Maroc (même si de son point de vue il visait par-là seulement leur « machiavélisme » politique). La vidéo, largement diffusée sur l’« espace marocain » de Facebook (une émission du 26 mai 2017 de 1 dîner 2 cons), présente Al-Mortada Iamrachen comme suit : « Samedi le 10 juin 2017, Al-Mortada Iamrachen a été arrêté. C’est un activiste rifain qui prône la cohabitation entre les religions, les doctrines et idéologies de toutes sortes. Il a été présenté au centre d’investigations judiciaires de Salé, spécialisé en terrorisme. » Quelques propos d’Al-Mortada au cours de cette émission : « (Al-Mortada) Les homosexuels au Maroc, s’ils sont une minorité, il n’est pas nécessaire qu’ils soient 10 millions, 2 millions ou un seul. L’homosexuel est libre de faire ce qu’il veut, de la manière qu’il veut et qui le satisferait, et il faut aussi, en quelque sorte, de l’assistance. (Un interlocuteur) II faut aussi que le PJD (le parti islamiste au pouvoir, dit de Justice et Développement) accepte l’abolition de la peine de mort… (Réponse d’Al-Mortada) : si vous persuadez le PJD, alors, avec quoi agirait-il, avec quoi obtiendrait-il sa légitimation. Le PJD se nourrit de ça, vit de ça, avec un discours religieux etc. Je considère personnellement qu’il y a un accaparement du religieux par une institution quelconque (?), qui exploite (Al-Mortada emploie ici le même verbe que celui de la proposition précédente : accaparer, monopoliser) l’orientation religieuse des marocains. L’Etat n’as pas de religion ; il est au-dessus de la religion. Nous, nous disons que l’Etat est au-dessus de la religion, qu’il influe sur les affaires religieuses tout comme sur les autres affaires. La prise en charge par l’Etat de la religion musulmane, historiquement, des débuts de l’Islam jusqu’à nos jours, a produit des hypocrites plus que de vrais croyants.» (.notre traduction) Suivront à partir de là des propos sur l’égalité homme-femme en matière d’héritage, et du travail que cela nécessiterait dans un cadre purement islamique pour renouveler l’interprétation et établir la preuve du croyant, etc. Enfin, nous regrettons de n’avoir choisi ici que les propos qui étaient susceptibles d’attirer des ennuis au brave militant rifain, Al-Mortada Iamrachen.

Cette dénonciation de l’investissement politique du religieux, aussi évidente soit-elle d’un point de vue humaniste progressiste, demeure très risquée, car elle invalide en quelque sorte le Savoir-Socle du pouvoir officiel (en gros et simplement : le Roi et son statut de commandeur suprême des croyants). C’est en quelque sorte un affront direct à l’autorité, à l’autorité avec un grand A s’il vous plaît. Le Roi en premier, et puis les personnes chargées des honneurs de son statut et de la sauvegarde de sa sacralité. C’est ce qu’a très bien compris Pierre Vermeren :

(Question de Célian Macé) Le leader du mouvement, Nasser Zefzafi, a été arrêté après avoir interrompu un imam pendant son prêche, vendredi. Le conflit a-t-il aussi une dimension religieuse ? (Réponse de Pierre Vermeren) Oui, et c’est une ligne rouge pour le roi. L’Etat renvoie aux Rifains l’image de séparatistes, d’« ethnicistes » qui déstabilisent le royaume. L’imam a reproché aux manifestants d’Al-Hoceïma d’encourager la fitna [la discorde], une accusation gravissime. Quand ils réclament des hôpitaux, des écoles, moins de corruption, les autorités peuvent difficilement les arrêter. En revanche, l’accusation de fitna a permis à l’Etat d’intervenir. La société rifaine est très conservatrice. Sa diaspora, aux Pays-Bas, en Belgique, est travaillée par un islam politique, voire salafiste. L’Etat accuse implicitement les Rifains d’être des mauvais musulmans, corrompus par un islam rigoriste. Mais la grande question est celle de la commanderie des croyants [le statut d’autorité religieuse suprême conféré au souverain marocain]. Le nationalisme rifain, historiquement, n’est pas antireligieux – bien au contraire – mais il est en rupture avec cette allégeance au sultan. Or pour le Palais, si les gens refusent l’allégeance et la prière au nom du commandeur des croyants, le système s’écroule. Quand Nasser Zefzafi dénonce des imams «à la solde du Palais», il y a tout ce sous-entendu derrière. Et chaque Rifain le sait. (Libération, 31 mai 2017, INTERVIEW de Célian Macé avec Pierre Vermeren. « Au Maroc, depuis toujours, le Palais surveille le Rif comme le lait sur le feu »)

Autre chose concernant l’arrestation d’Al-Mortada Iamrachen : on ignore toujours le chef d’accusation de ce dernier, puisqu’il demeure encore sous garde à vue (nous sommes aujourd’hui le 21 juin 2017). On peut supposer qu’une partie de son discours a largement prêté le flanc à sa présentation au centre d’investigations judiciaires de Salé (BCIJ), connu pour sa spécialisation dans le terrorisme. Notamment : sa version de l’« Islam », telle que la reflètent les propos rapportés ci-dessus, est sans aucun doute incompatible avec celle revendiquée par l’« Etat marocain », pour son allégeance monarchique (qu’on nous excuse ici le recours à la notion d’Etat, car, chez nous, dans notre monarchie, elle peut présider aux démarches les plus équivoques). Donc : ce qui est sûr dans le cas D’Al-Mortada, c’est que sa façon de retourner sa « croyance » proprement individuelle contre le fondement religieux exclusif du Royaume (ironiquement, nous dirions : de la « Nation marocaine ») peut très bien être perçue, vue et entendue comme dangereuse. C’est peut-être l’une des raisons pour lesquelles il a été envoyé au BCIJ de Salé.

  • Mercredi 21 Juin 2017

Nous venons de prendre connaissance du chef d’accusation d’Al-Mortada (rendu Mardi le 20 juin). Comme nous l’avions prévu, l’individu a été accusé d’« apologie d’une organisation prônant la violence » (rapporté de Ledesk.ma), en partie à cause de ses propos religieux (« hypocrisie » versus « vraie croyance »), combinés avec son passé salafiste et l’actualité de son engagement au Rif. Evidemment, ce montage demeure très difficile à débrouiller pour le citoyen marocain non-informé, non-apte à entreprendre une analyse. Le système marocain joue ici sur la sensation sécuritaire d’un tel verdict, d’ailleurs très appuyée par toute une presse de fausses informations. Le prétexte sécuritaire a joué gros dans cette affaire, notamment en agissant, comme toujours, par le biais de la « prévention », sans expliciter qu’on ne procède ainsi que pour enrayer sauvagement le Hirâk (un mouvement populaire comme tant d’autres). Vague de confusions, certes. Cette approche est typique du système marocain actuel.

  • Quelques mots…

Le plus affligeant pour nous dans le cas d’Al-Mortada est la partialité de son accusation – on a battu en brèche toute la richesse du personnage. On nous dit en quelque sorte : vous n’avez pas beaucoup de choix, même si vous êtes aussi « géniaux, tolérants et libres d’esprit » que lui. Ce que vous êtes capables d’apprendre tout seuls, l’évolution dont chacun de vous est capable de réaliser individuellement, tout cela ne vaut rien pour nous. Ce n’est pas ça qui compte. Ce qui importe à nos yeux, c’est votre conformation. Que vos propos correspondent absolument avec la « stabilité » intérieure du pays et la consolident. Que vous soyez nécessairement fidèles et heureux du statut quo. Votre malheur ne saurait avoir de raison par soi-même, pour la majorité d’entre vous. Ne faites rien pour vous en sortir et suivez-nous aveuglement, chacun.

Il y a quelque chose de cette perversité dans les manipulations juridiques dont la plupart des militants rifains ont été l’objet. Mais ce qu’il y a pire dans tout ça, c’est que ce procédé de liquidation élégante, c’est-à-dire de liquidation faite dans les formes et par le choix des formes, exacerbe des luttes sociales qui tournent toutes autour des identités (notamment ethniques, idéologiques, politiques, etc.), et qui en même temps sont abordées de manière radicalement sauvage et dogmatique. On donne ainsi « raison » aux plus néfastes des bêtises des hommes. La « foi » du croyant par exemple est toujours maintenue au centre du débat. Et la « conviction » opposée de l’adversaire non-adhérent ou impie est elle aussi déterminée à s’expliquer relativement au point de vue dominant, central et sacralisé. Ce dont nous prévient en tout cas l’accusation d’Al-Mortada, c’est le danger pour nous tous d’être réduits à une opinion, à une identité, pour donner ensuite à la « myopie policière » du Royaume une raison simple et facile de s’abattre sur nous. Nous ne pouvons, nous quelques marocains rares et précaires d’aujourd’hui, rester sans émotion devant tout ça, ni vivre sans un sentiment de terreur, et de nous-mêmes et des autres.

Al-Mortada Iamrachen

 

Une petite mise au point (conclusion provisoire sur les événements du Rif) :

Pour quelques marocains, disons pour la plupart, le sens du motif de l’« atteinte à la sécurité intérieure » de l’Etat dont certains militants rifains ont été inculpés n’est toujours pas clairement établi. On se contente de l’écarter avec un geste de refus spontané et soi-disant désapprobateur, sans comprendre comment il a été minutieusement préparé, déposé et inventé en quelque sorte. C’est cette situation de confusion qui rend la difficulté de savoir ce qui se passe aujourd’hui au Maroc. Or, il ne suffit pas de dénoncer le caractère « arbitraire » ou « injuste » des arrestations répressives des militants du Hirâk. Il faut aussi dénoncer comment cela fonctionne, et sur quel fond cela se légitime, en n’hésitant pas à mettre en question les fondements officiels du pouvoir marocain. Les démarches juridiques entreprises aujourd’hui à l’égard de la Mouvance populaire d’Al-Hoceima tendent souvent à éluder l’implication directe du Monarque, en reportant les griefs principaux sur des notions-écrans très abstraites comme l’Etat, la Nation, les institutions, la stabilité, la sécurité, etc. La monarchie tente coûte que coûte de maintenir les voiles et les formes, en évitant habillement de virer vers un cynisme explicite. Après cela : toutes les mythologies possibles sont admises dans cet interstice. On forge le mythe et l’image d’un Roi qui n’est pas au courant, qui est inquiet mais de loin, qui va peut-être intervenir en donnant ses fameuses « instructions », qui se fâche des faux rapports que ses conseillers ou ministres lui ont fait sur la situation, etc. On nous dit tout ça, et en même temps, aucune reconnaissance nationale ou officielle des revendications d’Al-Hoceima n’a été émise et soutenue définitivement. L’« Etat marocain » continue d’agir sur la base des mêmes principes, en tentant d’assimiler les événements dans son cadre de signification propre. L’absoluité de la monarchie marocaine biaise ainsi par les prétextes de la stabilité intérieure de la Nation, de la sûreté de l’Etat, de l’identité nationale une et unique, et de la fidélité des citoyens-sujets à la totalité abstraite et transcendante de la Nation.

 © Yassine Lahmidi

Notes :

[1] L’Etat, ici, c’est-à-dire l’étendue intérieure du Royaume. Et soit dit en passant : il ne faut jamais perdre de vue le dispositif général où s’enracine le postulat de la Nation marocaine : les légitimités théocratique et monarchique conjointes et affiliées au moins en deux sens à la fois, celui de la lieutenance politique des limites édictées et prescrites par le divin, et de la descendance mythique de la famille du prophète de l’Islam.

 

 

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