Fictions marocaines/Philosophie

Fictions marocaines. §1. Je marche, donc je suis.

Bettana-Salé (endroit où fut écrit le texte de cette fiction), Yassine Lahmidi

Mon expérience fondamentale au sein de ma culture est celle d’un marcheur. On pourrait même s’avancer et dire que ma devise existentielle consiste à déduire ma certitude d’être avant tout de mon activité fondamentale de marcher. Je marche, donc je suis… Mes compatriotes sont souvent si insistants et si impertinents qu’ils vous donnent l’impression d’être contraint de coopérer avec eux. Le « langage parlé » par exemple est une des modalités de cette coopération sollicitée et forcée – ceci dit pour ne rien trahir du poids de mon prénom, et du rêve pénible dont il est le signe au sein de la bêtise fumeuse d’ici…

Le mouvement de cette marche habituelle s’est aiguisé chez moi avec le temps jusqu’à atteindre à une incrédulité étincelle et spirituelle qui surfe sur tous les visages et toutes les couleurs qu’il m’arrive de rencontrer. Les pensées qui se composent dans mon corps en marche s’organisent rarement d’une façon ininterrompue et régulière. Mais je me sens toujours fondamentalement marcher. C’est une certitude que je n’ai pas eue à choisir. Parler et comprendre, en dehors de toute concentration de la force en vue d’un travail d’autonomisation temporaire de la « chose » (la très honorable analyse des discours chez Foucault, par exemple), part souvent en fumée chez moi, assidu que je suis au vagabondage et à la marche. Ma condition ici est celle d’un errant, à qui il arrive souvent de perdre jusqu’au sens du « monde » qu’il avait appris à mythologuer et à voir auparavant. Si mon pays existe ? Non, mais vous allez me faire rire. Et moi donc, alors ? Quelle philosophie, quelle générosité. Bref, c’est hilarant. Mais il faudra bien que j’entame un jour la fiction de mes prochains à moi – de mes marocains à moi, par exemple… Oh, quelles impressions et quelles images n’ai-je pas à encenser à leur propos ? Ils sont pour la majorité si fuyants et si débiles à la fois, qu’apparemment ils se figent, et vous engouffrent à parler d’eux d’une manière qui pourrait trahir autre chose que, par exemple, la noblesse de la colère homérique d’un Achille…

De toute ma vie je n’ai cessé de marcher et de m’arrêter au milieu des marocains. Et jusqu’à présent, l’occasion ne s’est jamais offerte à moi de les fuir pour de bon. Mais ce dont je suis certain en tout cas, c’est que mon problème avec eux est si singulièrement compromettant de toutes parts. Par exemple : je ne me contente pas pour mon compte de cette satisfaction journalistique à parler de leur « duplicité », ou de l’ »hypocrisie » de leur gouvernement au nom de la religion malgré toute l’importation apparente de ce qu’ils appellent si légèrement « modernité ». Les contradictions et les rumeurs des marocains je les lis comme une métaphorique de la peur qu’un gouvernement suscite chez les citoyens en les poussant à une imagination excessive des mœurs.

Les réactions marocaines partagent toutes une plateforme sur laquelle elles s’élaborent et s’expriment. Je ne donnerais une dose de crédibilité à la « réinvention de la tradition » qu’à une civilisation qui a cru à un moment donné vouloir faire « table rase » du passé, et institutionnaliser cette « table rase » (l’exemple de la Révolution française). Ici, l’évolution intime d’un corps vers l’indépendance de la maturité glisse souvent à la croyance que le masque de la tradition est toujours possible, sans engager totalement et intérieurement l’individu comme les plus sauvages des dogmatiques (cf. l’usine de l’idéal ascétique dans le troisième traité de la Généalogie de la morale de Nietzsche). Cette illusion des plus nobles et cultivées des intériorités en islam est curieusement porteuse d’espoir. Car, en effet, ce n’est plus la « religion » qui paraît dans cet aménagement subtil être le centre des préoccupations humaines. Ce qui relève de l’espoir ici, c’est ce foisonnement formidable et constant de nouveaux modes de subjectivation humains, en dépit de toute la bêtise fumigène de la doxa du grégaire (religion et autres affaires d’« opinion »).

© Le fugitif de Bettana-Salé

 

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