Philosophie

Chers amis réalistes

En novembre 2016, Jean-Clet Martin écrivait ce texte que nous reproduisons ici, avec son accord, dans une version remaniée. Relisons Le siècle Deleuzien (Kimé, 2016) ainsi que Faut-il brûler les postmodernes ? (Kimé, 2021) qui constituent ensemble une réponse et un développement pour toutes ses questions sises à l’extrême contemporain de la pensée.


Chers amis réalistes, 

je me demande en vous lisant, je vous le demande: mais où sont donc passés finalement les relativistes dont il est question en effet comme de la peste ?

Je lis un peu partout que les philosophes du siècle dernier sont des relativistes, nihilistes et anti-philosophes de surcroît. Or je ne suis pas sûr que cette catégorie bien plus souple, introduite par Badiou, en fasse des nihilistes. A lire ce qu’il écrit d’élogieux, les anti-philosophes tiennent peut-être la place éminente de ce que Deleuze appelait (avec Laruelle) la « non-philosophie ». Où voyez-vous alors partout les partisans du « tout est égal », du « tout se vaut » qui définiraient la sophistique contemporaine ? 

Il est de bon ton de considérer la philosophie « post-moderne » (?) comme le lieu du relativisme le plus plat. Or, à bien y regarder, la platitude est plutôt du côté du « réalisme » qui veut que toutes choses soient égales par ailleurs, soustraites à toute hiérarchie. Le « réalisme » (qui constituerait aujourd’hui la pointe affirmée de la philosophie) fait en vérité du « relativisme » et de la « contingence » un absolu. Un absolu qu’on opposera bien vite aux niaiseries supposées des « anti-philosophes » qui se réclameraient ici de Nietzsche, là de Kierkegaard ou encore de ceux qui, comme Derrida, font du signe un accès à déconstruire, de l’épistémè une archive à disséminer.

Voyons alors plus avant : la philosophie de l’existence, son « ontologie phénoménologique » serait également à proscrire au nom d’un plus grand réalisme, antihumaniste, lui. Reconnaissons tout de même que Heidegger n’avait rien d’un relativiste quand il cherchait à percuter l’Etre selon une différence ontologique qui le soustrait aux relativités de l’étant, réduction qui fait selon lui tout un avec le nom de « nihilisme ». Sartre, quant à lui, n’est pas très loin d’un « parti pris des choses » qui confère à l’être lui-même des modes de phénoménalité propre, des modes d’existence qui n’ont strictement rien à voir avec l’homme, préférant jusqu’à un certain point tous ces modes à la seule intentionnalité. Impossible de réduire Sartre au petit ouvrage de vulgarisation pour Suisses qu’on lui connaît. C’est l’arbre, le cactus qui croît dans le désert qui déploient leur mode apparition à partir de leurs singularités eidétiques…

Je le répète patiemment : où sont donc passés tous les relativistes dont est partout dénoncé le nihilisme si ce n’est qu’on les absorbe désormais dans une contingence qui rend tout équanime ? Il est évident que Deleuze ne ferait pas partie de toutes les photos de famille. Il est toujours hautement suspect, de son point de vue, de voir se rassembler autour d’une même étiquette une forme d’unanimité, une forme dont le créateur de concepts qu’il est se balance éperdument, rejoignant Foucault pour lequel la pensée veut la rareté (la résistance lacunaire, le vide étant préférable à la plénitude de celui qui opposerait massivement son universalité à l’insécurité essentielle de la pensée, à son événement). La pensée rare ne se rabat jamais sur les formes du consensus devenues opinions au lieu de concepts (l’épistémologie foucaldienne réclamera d’ailleurs une « vraie expérience », un pragmatisme, un pluralisme qui n’a rien à voir avec du relativisme). 

Le nihilisme, comme tout le monde sait, aura constitué la cible privilégiée des pensées critiques du XXe siècle qui n’ont absolument rien de relativistes. Même le perspectivisme est un pragmatisme qui vise des échantillonnages, un « procès sélectif de vérité » capable d’entrer en conflit avec les formes faibles et majoritaires de la pensée démocratique. C’est évident de Nietzsche comme de Leibniz dont toute chose « exprime » un point de vue qui précisément n’en vaut pas du tout un autre! Je ne vais pas refaire ici l’histoire du perspectivisme qui est très loin, si ce n’est complètement opposée à la perspective de la Renaissance comme Foucault le montre par l’analyse des « Ménines». 

Le perspectivisme -par pitié- n’a rien du tout de commun avec la perspective qui fait du paysage et du tableau une ligne d’appropriation par un Sujet ! Il faudrait tout de même un peu sérieusement reprendre les choses dans les textes qui les ont clairement établies. J’ai beau me frotter les yeux, je ne vois nul relativisme, nul nihilisme dans la philosophie contemporaine qui va de Nietzsche à Derrida en passant pas Sartre, Heidegger et bien d’autres. 

On dira alors que « c’est de la faute à Kant » (sourire) d’avoir trucidé la métaphysique au nom du phénoménisme… Mais ce n’est pas du tout l’intention de Kant ! Kant ne nous a jamais enfermé dans la finitude. Il cherche au contraire à la circonscrire à presque rien du tout, « une ile rare » avec quelques obstinés entourés d’un vaste océan en lequel plonger vraiment, envoyer un radeau, mais en prenant le soin de ne pas confondre cette embarcation avec ce qu’elle n’est pas, tant cette barque est chaotique, quantique dans son incertitude. Rien de plus affirmé chez Kant que de sortir du jugement déterminant, du jugement de réalité trop rapide. Voilà pourquoi il parle plus volontiers de « l’objet=X » et dénonce l’illusion qui confond l’ « objet=X » avec la « chose en soi »…

Deleuze au demeurant fait du jugement une pièce métastable de la philosophie critique qui se voit libérée pour d’autres modalités du jugement, des modalités qui sont peut-être déjà dans les choses comme dira Hegel, notamment sous les traits du colosse, de la tempête, des éléments déchaînés (Turner plus que Vélasquez) réclamant en leur contingence un imprésentable (pas présentable, pas de l’ordre du présent donc) un jugement autre, sublime, un jugement vraiment accéléré qu’il nomme réfléchissant et dont Lyotard pourra tirer quelques ressources en longeant des passerelles vers la philosophie analytique…

Pour ces quelques raisons, jetées en vrac : à la question « où sont passés les relativistes ? », il me semblerait juste de dire que ceux qui sont vraiment bien à l’étroit sont restés sur l’ile au lieu de prendre le large, satisfaits d’une réalité qui est en vérité relative à la détermination de la vieille métaphysique confondant, comme savait Hume, les choses avec des habitudes insulaires ou séculaires. En conséquence de quoi, le péril d’une véritable expérience métaphysique me paraît redevable bien mieux de ce qu’on pourrait appeler « le siècle Deleuzien », purement expérimental, toujours à la pointe d’un savoir, quand à la pointe -comme toujours- le savoir essentiellement manque et que la fiction prend le pas sur les réalités étranglées. 

© Jean-Clet Martin

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.