Hommage à Bernard Stiegler/Philosophie

Hommage à Bernard Stiegler | L’à-venir de l’asphalte #2

Bernard Stiegler

« Il est temps que la pierre se résolve enfin à fleurir,
qu’à l’incessante absence de repos batte un cœur.
Il est temps que le temps advienne.

Il est temps. »[1]

L’amertume fertile de Paul Celan s’impose comme cicérone pour comprendre — aussi bien caractériser qu’inclure en soi — la pensée de Bernard Stiegler et affronter aujourd’hui sa mort. L’injonction du poète se retrouve tout au long du travail du philosophe : Il est temps, parce qu’il est toujours question de temps ; qu’il s’agisse de la technique, de l’art, de l’homme, de la nature, c’est toujours, en réalité, du temps qu’il est question. Au-delà de l’AUJOURD’HUI de Jacques Derrida — soit l’apostrophe « au jour d’aujourd’hui »[2] —, c’est l’urgence d’un maintenant ou jamais. Ce jamaisrepoussé par la néguanthropie, différé encore et encore mais non sans limite.

Le décès du philosophe nous ouvre vers ce temps en nous poussant à faire le deuil nécessaire face à l’urgence ; ce deuil indissociable de la notion de « mémoire », riche en genre (le mémoire, la mémoire) et en nombre (les mémoires). Et c’est à travers elle que l’on pourra vivre avec[3] la pensée de Stiegler et y percevoir un héritage.

Portrait de Kierkegaard, Sylvest Jensen (1910-1959), Det Kongelig Bibliotek

C’est d’abord faire avec l’œuvre du philosophe, sans lui. Autrement dit, la redécouvrir, la relire, pour pænser un temps autre que le sien. Il faut, pour ce faire, se tenir éloigné de tout ressouvenir — au sens que lui donne Søren Kierkegaard — et toute tentation d’enfermer ladite œuvre dans un logiciel interactif, une sorte de Stieglerbase, cloisonné et imperméable car ce serait méconnaître une pensée échappant à toute systématisation et vouée à l’incalculable. Faire avec, c’est dégager le mouvement de répétition d’une philosophie ouverte et entreprendre une politique des mémoires pour engager l’à-venir. En d’autres termes, c’est faire face à la trace de Stiegler ; trace qui n’est plus en lui mais en nous et entre nous[4].

Conserver et activer les mémoires requièrent d’identifier et de déterminer le legs. Il ne s’agit pas de prosopopée mais de parler soi-même afin de prendre soin de soi et des autres. La pharmacologie de l’attention, qui anime les livres du philosophe, appelle ainsi à la réappropriation des mémoires, des désirs et des projections essentiels pour « être attentif » et « faire attention ». Or, ces éléments sont extérieurs et se voient disruptés par un capitalisme computationnel fou, d’où l’exigence de socialiser de nouveau la technique et les hommes ; bref, coordonner les évolutions des systèmes techniques et sociaux[5]. C’est en ce sens que Stiegler consacra sa vie à la mise en commun des mémoires, en passant, entre autres, par le travail d’archive et d’écriture. Car, après tout, « les pensées que l’on garde pour soi, se perdent ; l’oubli fait voir que soi, que moi, ce n’est personne »[6]. On comprend donc que c’est par la maîtrise de ce qui constitue sa conscience propre que l’individu devient subjectif et que le temps peut advenir. Mais il ne peut accomplir cette tâche seul, il doit s’extérioriser, procéder à sa transindividuation.

Selon Stiegler, le geste qui nous engage communément — le moi et l’autre — est le rêve. Il dynamise nos capacités à « surmonter l’effroi »[7], à repousser la stupidité, à panser l’absence d’époque, à contrer la dénoétisation. C’est par le rêve que s’envisage l’incalculable et se réalise le réel. Celui-ci étant en effet un processus : il « n’est pas ce qui est donné, mais ce qui doit être réalisé » et ouvert[8]. Le langage est ce par quoi nous pouvons œuvrer pour cette ouverture car il est la technique par laquelle la pensée se pense comme soin, c’est-à-dire comme panser. L’esprit ne saurait concevoir une alternative, un pansement, dans l’état actuel de l’épistémè instaurée par le capitalisme — une épistémè négative constitutive du non-savoir absolu[9]. Dès lors, l’innovation du langage contribue à la révolution de la totalité des savoirs : savoir-être, savoir-vivre, savoir-faire, savoir-savoir.

Photo d’identité de Paul Celan (1938)

L’inquiétude de Celan, « l’incessante absence de repos », trouve chez Stiegler le nom d’Anthropocène appréhendé comme « Entropocène », soit une « une période de production massive d’entropie précisément en cela que les savoirs ayant été liquidés et automatisés, ce ne sont plus des savoirs, mais des systèmes fermés, c’est-à-dire entropiques. »[10]. Il est temps qu’un cœur batte pour lui, dans lui et contre lui. Qu’un cœur batte pour l’Entropocène, pour que l’art, les sciences, les humanités, le marketing, la communication, etc., se saisissent du problème et posent les questions inhérentes. Qu’un cœur batte dans l’Entropocène, dans l’espoir de redonner vie, produire de la néguentropie et emprunter la voie du Néguanthropocène. Qu’un cœur batte contre l’Entropocène, contre le nihilisme qu’il accomplit et l’inhumain[11] qui en découle.

Dans la disruption s’achève par une conclusion ouverte : « Faisons un rêve »[12]. Plus qu’une invitation, le rêve est ici présenté comme un ultimatum et sa seule condition est d’être noétique, de s’en remettre à l’impossible[13]. C’est l’unique issue face à un constat amer : « Dans l’épreuve du désespoir absolu qui résulte de telles considérations, une conclusion paraît s’imposer : seul un miracle permettrait de surmonter l’absence d’époque où le nihilisme nous a conduits. […] Répétons ici qu’un tel miracle est un rêve. Ce rêve devrait être immensément noétique, capable de projeter par avance la situation pharmacologique elle-même en en faisant son point de départ […]. »[14]. Par le rêve, la pierre pourra enfin fleurir.

Toutefois, chez Celan, la volonté ne suffit pas, encore faut-il s’écouter, comprendre son corps, se confier à la vie afin que ce qui a été jusque-là fermé puisse s’ouvrir et se réaliser. Fleurir, c’est retrouver la patience, la confiance en la nature et sa faculté de panser. Stiegler l’avait bien compris, c’est pourquoi son injonction (« Faisons ») en partie s’estompe quand il fait appel à l’incontrôlable et au surprenant (« un rêve »). C’est dans l’accomplissement d’un énoncé a priori paradoxal que l’asphalte éclot pour de nouveaux territoires. Alors, à la manière du pænseur, on ne saurait taire un discours autrement que par : insh’Allah.

© Noury Kamel


Notes

[1] P. CELAN, « Corona », in Choix de poèmes, trad. J.-P. LEFEBVRE, Gallimard, 2005, pp. 48-51.

[2] J. DERRIDA, L’Autre cap, Minuit, 1991, p. 103

[3] M. CRÉPON, Vivre avec. La pensée de la mort et la mémoire des guerres, Hermann, 2008.

[4] J. DERRIDA, Mémoires pour Paul de Man, Galilée, 1988, pp. 49-50.

[5] Avant Friedrich Nietzsche, cher à Bernard Stiegler, Søren Kierkegaard alarmait ses contemporains sur le péril du monde moderne et son impact sur l’individualité et la transindividuation. Il voyait dans les bouleversements de l’Europe de la première moitié du XIXe siècle l’avènement d’une civilisation sotte où la décision libre de chacun butait contre un ensemble chiffré formé de réseaux et de statistiques, un culte du prévisible qui menaçait la dignité humaine. À ce propos, voir : S. KIERKEGAARD, La Pureté du cœur, trad. P.-H.TISSEAU, Chez le traducteur Bazoges-en-Pareds (Vendée), 1935.

[6] P. VALÉRY, « Analecta », in Tel Quel, Gallimard, 1996, p. 443

[7] B. STIEGLER, Qu’appelle-t-on panser ?, tome I : L’Immense régression, Les Liens qui libèrent, 2018, p. 100.

[8] Ibid.

[9] Ibid, p. 146.

[10] B. STIEGLER, « Sortir de l’Anthropocène », Multitude, n° 60, 2015, pp. 137-138.

[11] « Ce que l’on appelle l’inhumain est une façon de nier les possibilités néguentropiques de l’humain, c’est-à-dire de sa liberté noétique et de son agentivité résultante. ». Ibid, p. 139.

[12] B. STIEGLER, « Faisons un rêve », in Dans la disruption. Comment ne pas devenir fou ?, Actes Sud, 2018, pp. 409-446.

[13] « Le Néguanthropocène est un rêve noétique qui “selon toute probabilité” n’a aucune chance de se réaliser. C’est pour cela que c’est un rêve : un véritable rêve est toujours ce qui se présente comme ce qui ne peut pas se réaliser. C’est en cela qu’il est onirique. Il se réalise parfois cependant, dès lors qu’il est capable de devenir un désir — et un désir partagé. ». Ibid, p. 427.

[14] Ibid, pp. 433-434.

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