Philosophie/Poésie

La tournure de Michel Deguy

Michel Deguy en 1994 (Crédits : Gezett Ullstein – Getty)

Un de nos derniers grands poètes vient de mourir. Michel Deguy est mort à quatre vingt onze ans après avoir grandi dans les années 30, traversé adolescent la Seconde Guerre, puis toute la vie intellectuelle française de la seconde moitié du XXIe siècle pour survivre encore dans le premier cinquième du vingt-et-unième, l’éclairer de sa lanterne et en rendre un peu intelligible la crépusculaire situation. Il aura vu partir la plupart de ses compagnons de route (Jacques Derrida, Gérard Granel, Claude Lanzmann, et récemment Jean-Luc Nancy Nancy, pour s’en tenir à cette onomastique évocatoire).

Michel Deguy n’était pas un spécialiste, mais un penseur au plein sens du terme. Poète, philosophe universitaire de profession, traducteur, son œuvre est à la fois extrêmement savante et très ancré dans les circonstances contemporaines. Elle consiste essentiellement à remettre la tradition au goût du jour de la pensée moderne, sans céder aux influences superficielles ou aux modes qui sont le soft power des influences hard. Elle occupe ainsi structurellement, et à plusieurs titres, une position de résistance. On  lui connaît une trentaine de recueils de poèmes publiés entre 1959 et 2018, une vingtaine d’essais et d’innombrables articles[1]. Contributeur dans les revues historiques Critiques, les Temps modernes, il occupa également de nombreuses – mais modestes –  fonctions institutionnelles en relation avec la poésie. Il obtint pendant sa carrière sept prix littéraires parmi les plus prestigieux, et la décoration de Commandeur des arts et Lettres. En 1977, il fonda la Po&sie, dont la ligne éditoriale privilégie les traductions et donne un aperçu des divers poèmes produits dans le monde, devenue depuis une revue de référence ainsi vouée à lui survivre.

« Comme si Comme ça. Anthologie 1980-2007 », Michel Deguy (Poésie/Gallimard, 2012)

Michel Deguy était ainsi l’un de nos grands poètes nationaux ; son œuvre jouit d’une incontestable reconnaissance parmi ses pairs et les institutions. Traduite en partie dans la plupart des langues européennes, et donc aussi américaines, elle bénéficie également d’un certain rayonnement international. Une reconnaissance, toutefois, qui ne manque pas de rimer avec une certaine méconnaissance de sa pensée ; pensée attrayante par le caractère énergique, joueur et varié, de l’écriture qui la porte et les enjeux dont elle s’empare ; mais difficile peut-être par sa densité et par le traditionnel caractère ésotérique destiné à décourager ceux sont trop prompt à s’approprier l’aura d’un auteur et à usurper le travail qui fait le prix de ses lumières.

L’œuvre poétique de Michel Deguy a survécu à la raréfaction de l’intérêt que l’on porte à ce genre en faisant preuve d’une extraordinaire plasticité et en abordant de front et avec une lucidité remarquable tous les nouveaux problèmes qui se posaient à elle ; en les intégrant pour ainsi dire au poème plutôt que de leur laisser faire obstacle à la possibilité du poème. Sa principale élaboration théorique porte ainsi sur l’analyse du « culturel » : la transformation de la culture et de l’art par le capitalisme industriel, qui voue toute chose à être réduite à une simple identité, et toute identité à perdre consistance en étant à nouveau réduite à sa propre image. L’image n’est plus une simple copie de l’original : elle le transforme au contraire la chose en elle-même, comme si elle la vidait de sa substance, c’est-à-dire de son unicité. L’analyse du culturel anticipe ainsi l’hégémonie des écrans – la « screenisation » du monde – et en circonscrit la problématique ontologique[2].

Michel Deguy à Cerizy, vers vingt-trois heures : « Bon, je vais relire les Idéen I de Husserl et je vais me coucher »

Le chiasme de la philosophie et de la poésie : le scandale Deguy

Cependant, il ne s’agit pas pour Deguy de retrouver, comme pour tous les philosophes, la chose même, l’authentique, l’absolu, ou l’infini, à travers un nouvel outillage conceptuel faisant « retour à ». Deguy se démarque de la quasi-totalité de la production philosophique contemporaine en cela : il ne se pose pas un « ego » initialement séparé du monde. Là où les philosophes se méfient et dénigrent généralement la langue courante et maternelle – réduite à un bavardage, à un ramassis confus de propos incohérents – au profit d’un ordre systématique censé « rectifier » le rapport des mots au réel pour le rendre adéquat ou vrai, pour Deguy, en philosophe-poète, la chose est dite par la langue courante, vernaculaire-maternelle.

Il est de bon ton aujourd’hui de s’en prendre à la tradition « critique » de la philosophie, celle  qui commence avec Kant et s’aggrave avec Derrida, accusée de séparer le sujet de la « chose en soi » (Meillassoux, Latour, pour ne citer qu’eux en France ; mais il ne font en cela que suivre, tels des héliotropes, les soleils de la philosophie anglo-saxonne, qui s’oppose à la philosophie critique en tant que « philosophie continentale »,  pour la discréditer, la périmer et la ringardiser comme on oppose le « vieux continent » au « nouveau ». Cette coupure en deux de l’histoire de la philosophie relève du soft power de l’empire américain. Ce qui suit propose une autre hypothèse sur la manière de s’orienter dans la pensée que ces postulats réactifs ou restaurateurs). Mais cette accusation ne peut relever que d’une lecture superficielle de Kant, ou en tout cas d’un contresens ou d’une méconnaissance des enjeux de sa pensée. Déjà Hegel reconnaissait dans l’imagination transcendantale le lieu de l’unité de la pensée et du réel, soit « l’absolu » en tant qu’unité première, antérieure à la distinction par le jugement (ur-teil) de la chose en soi et de son phénomène. Dans l’imagination, le sujet n’est pas séparé de la chose. Or, l’imagination transcendantale n’est rien d’autre que la langue pré-philosophique[3] en tant qu’elle imagine, c’est-à-dire représente, figure, fait voir.

 « J’avais fait un cours sur la Rhétorique spéculative, de Quignard, à Paris 8, mais peu d’étudiants venaient. Alors j’ai appelé cela « Méthodologie de la dissertation » et les étudiants ont afflué ! »

Les a priori de la philosophie sur le langage

« La piéta Baudelaire », Michel Deguy (Belin, 2012)

La philosophie sépare la pensée de la parole, la conception de l’énonciation et finalement, le voir de l’entendre. Or, la clarté philosophique qui permet de voir « la chose même » ne se construit pas contre la langue maternelle, mais en elle et dans son entente. Concevoir est l’opération de l’entendement. Deguy montre d’abord que toute obscurité n’a de sens que sur le fond d’un rapport à une luminosité première « Le penseur s’oriente dans le clair-obscur, le sombre-lumineux de la langue de la nuit, autrement dit de la langue pré-philosophique qui ne s’occupe pas,  »elle », de passer au crible (de  »critiquer ») son parler  »naturel » des choses et son parler expressément transcendantal, le kantien »[4]. La langue pré-philosophique n’est pas expressément transcendantale car elle est, s’il est permis de substantiver cet attribut, le transcendantal, ou plus précisément son milieu ou son élément.

Dans l’imagination, la chose même se donne, mais elle se donne pour une figure, ou ce que Deguy appelle avec Granel un tour de langage. Cette idée n’est pas « évidente », puisqu’elle décrit la genèse de toute « évidence », et mérite encore quelque analyse. La pensée ou la connaissance, de quelque obédience philosophique que l’on soit, demeure consensuellement l’attribution d’un prédicat à une substance. Le prédicat est général, il peut se dire plusieurs choses « noir », par exemple, et la substance est singulière, unique – c’est la chose à connaître, nommée et indiquée. Pour Kant l’opération de prédiquer, le jugement, se fait par le truchement du schématisme qui « applique » les catégories de l’entendement à la chose à connaître : le schème est ainsi le médium qui permet d’appliquer le prédicat à la chose, l’intermédiaire entre l’abstrait et le concret. Or le mot que Kant emploie pour traduire le latin applicatio (lier, relier : en l’occurrence, le prédicat et la substance) est le terme anwendung; construit sur la racine wenden qui signifie « tourner ». C’est ce terme que Granel traduit à son tour par le tour de langage, c’est-à-dire comme ce que depuis longtemps on appelle depuis le grec un trope.

Michel Deguy à Genève, fumant deux cigarettes par le nez pour faire rire sa filleule.

La chose est dans la manière dont elle se dit

Il est alors possible de penser la chose même, l’unité antérieure à la distinction phénomène-chose en soi, en tant que tour de langage. « parler naturellement, c’est confondre le mot et la chose. Ainsi le sens commun (un exemple entre dix) dira-t-il très ordinairement qu’un mot est difficile. Alors que linguistiquement aucun mot n’est difficile. Mais la chose. »[5]. La philosophie ne doit ainsi pas tant se lancer dans la quête de la réalité, comme si celle-ci n’était pas déjà là sous nos yeux, ou plutôt comme si nous n’étions pas déjà en elle, qu’entendre comment la chose se dit dans la langue. Parce que le jugement prédicatif ne peut pas s’abstraire de la langue qui est sa condition, il n’est pas tant la constitution d’une identité (la nuit est noire) que d’une comparaison qui pose l’être de la chose dans une relation au monde (la nuit est noire comme de l’encre) : la généralité formelle de l’attribut (l’unité de tout ce qui est noir) n’est jamais une identité pure, mais elle est lestée de comparaisons éprouvées et possibles : la chose n’est jamais seule, et c’est de cette expérience que témoigne le langage dans sa logicité rhétorique et tropologique. La chose ne se dit proprement que dans la comparaison : c’est ce que Deguy nomme l’être comme.

Et voici donc l’hypothèse philosophique de Michel Deguy au sujet de la philosophie : « la poésie, en tant que chant du monde, est la ressource et la ruse de la philosophie […] le poétique de la langue, c’est quand elle parle « transcendantal » (sans le savoir). C’est-à-dire dans les locutions toutes faites bien faites (quel bienfait !) en tant que, faites par personne, elles sont les tournures mêmes de la langue (la Langue saussurienne), espèce de poèmes-étymons où s’identifient (se confondent?) images nominatives donnant à « voir », présentant les choses en les appelant […]. Bien faites, à condition que le commentaire philosophique en exploite le bienfait : orientation de la pensée dans son milieu langagier de discernement, qui ouvre l’étant à son être-avec et son être-comme, à son être-chose au monde […] : parler proprement est-ce parler naturel ou est-ce parler transcendantal ? C’est accorder les deux »[6]. La philosophie n’a donc pas à opposer la pensée de la chose et la langue qui la représente – elle n’a pas à penser contre la langue mais bien en elle. Elle a à s’orienter dans l’élément d’une langue bien faite.

A parte près une conférence à Paris en 2018 : « ça me rappelle les discussions des années 80. C’est pour ça que je commence toujours par poser la question « où en est-on avec… ?»

La sortie de route de la langue

« Ecologiques », Michel Deguy (Hermann, 2012)

Cela ne signifie pas pour autant que tout soit donné dans la langue, au reste largement informée par les métaphysiques, les grammaires, les communicants de toute sorte : « [Le langage] est peut-être bien fait comme système (?), structures, (?), compétences (?), autosuffisance, automate logique, si je puis dire, qu’on peut « faire marcher formellement (logique formelle, d’Aristote à Descartes), c’est-à-dire sans égard à ce qu’il dit « au sujet de quelque chose » ; bien fait, dis-je, de cette manière-là, sans qu’à le suivre, à lui obéir, on soit assuré de sortir de lui dans l’être, à même la réalité ». La chose n’est pas dans son idée ; mais dans la langue ; une langue réduite à un formalisme manque tout chose. L’application n’est pas une subsomption qui remplirait la forme de la chose ; la logicité elle-même en tant que « complexion langagière de la pensée »[7] – donc aussi tout formalisme logique – dépend entièrement du schématisme qui lui donne ensemble la chose et sa tournure dans la langue.

La pensée a lieu dans la langue, penser, c’est penser le langage. « Penser c’est retourner les questions que le langage de la langue est capable de se poser dans la langue sur elle »[8] On pourrait considérer la philosophie, la ou les métaphysiques, comme des tentative de maîtrise de la langue et de son « sens » en vertus de certaines règles (le principe de non-contradiction, qui est au fond un principe de définition des termes) : la philosophie à ce titre se rêve comme un méta-langage, un langage sur le langage, qui cherche à l’envelopper, à le maîtriser, à unifier la pluralité vivante et mouvante de ses dialectes selon des codes fixes et pérennes. Elle aura toujours rêvé une « sortie » de la langue (vernaculaire ou maternelle) pour s’élever vers le soleil du formalisme, de l’identité, de la même manière qu’elle aura rêvé une âme détachée du corps. La raison pure est une langue purifiée. Ce rêve continue de nous faire courir ; mieux ; nous sommes en train de l’accomplir, diagnostique Deguy ; mais au prix d’une destruction du monde et d’une « déterrestration » : la sortie du langage se réalise comme transformation en image, ou comme cybernétique (« code is law »)[9].

La femme de Michel Deguy nous confiant au couvent de la Tourette que son film favori était « L’homme qui aimait les femmes » : « les jambes de femme sont des compas qui arpentent le globe terrestre en tous sens, lui donnant son équilibre, et son harmonie ».

De la nécessité de jouir de la langue en poème

Et si l’impuissance que nous ressentons de plus en plus à l’égard de la réalité trouvait sa cause dans cette sortie du langage ? Perdant le rapport à la logicité de la langue, nous perdons peu à peu l’élément de notre être au monde, avec elle le rapport aux choses mêmes. C’est pourquoi pour Deguy la réponse à apporter à la catastrophe écologique ne saurait être ni scientifique ni technique, mais ne peut que passer par la profonde prise en compte du logos qui nous constitue. L’alternative anthropologique à la jouissance de la consommation – la jouissance de la destruction, car « consommation » ne signifie pas autres chose – est peut-être la culture d’une jouissance de la langue qui est la raison d’être du poème. Celle-ci permet de voir le monde tel qu’il est dans la mesure où par la jouissance de l’entendre dire (le j’ouïs-dire, si j’ose dire) la signification ne se réduit pas à un sens voulu, manipulé et manipulateur, propagandiste ; elle n’obéit pas au cadrage d’une maîtrise qui ne se construit que dans la négation de tout ce qu’elle n’est pas ; elle « fait voler l’identité en éclat » et manifeste dans tous ses tours la vivante diversité du monde, et rend ainsi possible un autre rapport à lui.

© Bastien Noël


Notes :

[1]Un site est consacré à sa bibliographie : Michel Deguy Bibliography (hvolat.com)

[2]Notamment à partir du livre Apolis, de Gérard Granel, ed. TE.R., 2009

[3]Le « transcendantal » est le concept élaboré par Kant de l’état de nature de Rousseau à titre d’hypothèse génétique de de l’homme en tant qu’animal essentiellement social. Or, chez Rousseau, la genèse de l’homme et de la société sont indissociables de la genèse des langues. « Transcendantal » désigne les conditions (cum dicere, « dire avec ») de possibilité de la connaissance ; or si ces conditions ne sont plus données par quelque Dieu créateur ou démiurge (intellectue archetypus) c’est qu’elles sont données dans ce qui est déjà-là dans la langue.

[4]« Le ciel et la chambre où la nuit du texte », in Granel, l’éclat, le combat, l’ouvert, dirigé par Jean-Luc Nancy et Elisabeth Rigal, Belin, coll. « L’extrême contemporain », 2001, p.129

[5]Ibid., pp.129-130

[6]Ibid., p.130

[7]La Pieta Baudelaire, Belin, coll. « L’extrême contemporain », 2012, p.119

[8]« Le ciel et la chambre où la nuit du texte », in Granel, l’éclat, le combat, l’ouvert, dirigé par Jean-Luc Nancy et Elisabeth Rigal, Belin, coll. « L’extrême contemporain », 2001, p.131

[9]On pourrait considérer, avec Derrida, que cette « sortie » du langage n’est en réalité que son débord par l’écriture, soit d’une graphie plus profondément « transcendantale » que celle de la langue saussirienne ou que le logos platonicien. L’expression « sortie du logos » est également ambiguë : la sortie de la langue est loin d’être une sortie de la rationalité.

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