Hommage à Jean-Luc Nancy

Hommage à Jean-Luc Nancy | La fin du monde ? #2

Jean-Luc Nancy

Fin du monde ou sens du monde… Peut-être le monde ne touche à son sens que par la fin. Hegel déjà pouvait soutenir que la fin est le commencement véritable. Peut-être parce qu’à la fin, le monde se trouve libéré de toute détermination pour recommencer différemment, tout autrement que ce qu’il était censé accomplir soumis inflexiblement à sa clôture. Le voici libéré par sa fin pour une tâche qui n’est plus suspendue à aucune volonté, ni à aucune finalité projetée selon un plan intentionnel.

Schopenhauer faisait encore du monde le corrélat de la représentation et de la volonté. Kant déjà devait pourtant noter qu’il n’y a pas de monde, détachant le sens du monde de toute représentation pour un autre ordre d’événements nommé liberté. Impossible d’en produire une véritable déduction ni même d’en trouver quelque part un schème préalable. Ni de le mesurer à l’aune d’une équivalence capable de le compter en un ordre sûr, au cours bien fléché. Encore moins d’engager quelque prévoyance ou prévision susceptibles d’en programmer la totalité. L’infinité déborde la totalité comme le savait Levinas, même si peut-être ce débordement n’est pas celui de Dieu plutôt que du monde qui se perd hors de soi. Son accomplissement résonne d’une autre manière, comme si s’accomplir, pour le monde, voulait dire retrouver un sens qui se dispense ou se détache du déploiement linéaire d’un cours, d’une ordonnance apodictique.

Laplace pouvait fixer pour le monde l’idée d’une prévisibilité intégrale qui tenait à sa logique supposée, au déterminisme avec lequel se confondait son nom. Mais le monde n’accède à son sens qu’en perdant une telle intelligibilité axiomatique. Il n’y a pas de monde qui puisse se formuler, ni en un Destin, ni dans la soumission à une Providence, ni même à une Création. Libéré de son créateur, le monde trouve sa création en lui-même. Il n’est plus soumis à aucune cause capable d’en infléchir le cours et d’en tracer l’algorithme, d’en déployer le grand rouleau. Alors, c’est que le monde, enfin involontaire et irreprésentable, trouve un sens qui relance autrement le problème de la création du monde.

Portrait de Hegel, par Schlesinger

Sens du monde et création du monde sont donc à entendre autrement que selon l’orbe de la volonté ou de la représentation, un peu comme une bande dessinée, la série du Garage hermétique de Moebius dont la jungle est davantage un coup de dés. Non un théâtre mais une partie de Marelles superposées. Et la sortie ne peut se faire qu’en déplaçant les chemins. Ce n’est plus le monde soumis à l’esthétique du sujet, mais le sens du monde qui va en tous sens, enfin libéré des contraintes psychologiques, phénoménologiques, axiologiques voire cosmologiques pour une ontologie plurielle, démultipliée, singulièrement plurielle. Cette liberté du monde, Nancy la partage sans doute avec Nietzsche dans l’innocence même du devenir. Avec Hegel tout autant lorsque sous sa plume le devenir entre dans l’articulation de l’être et du néant et que le néant du monde annonce la toujours nouvelle possibilité de recommencer, à un autre point, sous une autre allure. Paradoxe du sens dont Deleuze avait anticipé la logique dans son texte sur Carroll, Logique du sens.

Création ex-nihilo vaut en tout cas pour le monde lui-même plus que pour le Créateur qui, chez Schelling encore, le tirait de son fond et le faisait dépendre de sa puissance. C’est le sens du monde qui s’adosse au contraire à une déclosion du christianisme quand sa peau fragile entre en résonance avec son devenir, purement délivré de toute intention, de toute eschatologie, le sens rimant avec l’espacement de ses directions, de ses orientations prolifiques. Perdant sa signification, perdu par la fin qui le détache de toute intention, voici que le monde annonce une dissémination, un ensemble de vecteurs espacés qui requièrent de nous une question plus qu’un savoir.

Il n’y a plus de certitude quant au savoir du monde dans lequel nous vivons. Ne reste plus qu’une interrogation qui témoigne d’un sens issu de la fin des certitudes. Dans quels mondes alors vivons-nous ? Voici une demande qui advient en effet dans l’annonce de la fin du monde difficile à rabattre sur un ensemble dénombrable au bénéfice plutôt d’un pluriel qui poussait Aurélien Barrau à rejoindre Nancy dans un titre commun : justement la question Dans quels mondes… ?

Tout juste au moment de la sortie de ce livre, j’avais rencontré Jean-Luc Nancy à La maison de la radio, au moment d’achever une émission, moi chez Veinstein et lui une émission sur France Musique. Nous nous sommes croisés dans l’étonnement d’un calendrier incongru pour un monde qui rend possible des rencontres qui n’étaient pas fixées, ni par nos projets respectifs, ni par la prévoyance d’une grille de programmation mais sous la liberté d’un croisement qui n’était qu’occurrence favorable. Il me dit rapidement bonjour, on fait quelques pas le long de la Seine. Être avec, par conséquent, l’un et l’autre. Il me demande ce que je fais là et je lui parle de Plurivers, un essai sur la fin du monde que je venais de publier juste avant Dans quels mondes vivons-nous ?. Et ce titre me dit-il, c’est tout à fait ce qu’il cherchait par des voies différentes.

La mienne était celle des multiplicités, des singularités, issues de Deleuze que Nancy connaissait moins bien. La sienne était la sienne. Ce qui est mieux déjà témoignant d’un itinéraire personnel. Adossé à « Singulier pluriel », à « Corpus », à « L’expérience de la liberté ». Tout lui, quand je n’étais placé encore que sous l’injonction du génie de Deleuze. Une expérience qui se produit à la limite du sens, dans le risque, le danger du péril, voire du périr de l’experiri qui nous mène bien sûr à une frontière qu’on ne dépasse pas sans devenir autre. Moi c’était l’expérience de l’empirisme supérieur, de l’empirisme transcendantal qui suppose le moi dissout pour des expressions plus larvaires, plus embryonnaires. Mais déjà détournées vers Hegel et par conséquent ouvertes à l’enclenchement de mes propres mondes.

« Plurivers. Essai sur la fin du monde », Jean-Clet Martin (PUF, Travaux Pratiques, 2010)

Plurivers, c’était quelque chose qui me caractérisait enfin sous le ressort de la science-fiction, le livre étant saturé bien sûr par l’infini qui entre dans le fini sous le nom du chaos, d’une forme spéculative qui n’est plus celle de la raison et qui me fit relire Hegel par d’autres biais, quitte à en réécrire la Logique du sens précisément. Et par conséquent, Jean-Luc Nancy se disait ravi de ce titre si différent pour un univers dont le sens précisément tire des fils en tous sens, aussi bien vers Deleuze que vers la science-fiction que je pressentais, que je préparais déjà pour un livre sur Hegel et Philip K. Dick. Comme pris dans l’orbite de mes propres escapades philosophiques.

Belle promenade par conséquent avec Jean-Luc Nancy dans la joie de savoir le monde sorti de ses gonds, expression que Dick reprend à Shakespeare dans une nouvelle concernant le temps désarticulé qui n’est pas loin de rappeler une forme de déclosion, hors de ses joints en tout cas. C’est ainsi qu’avancent les idées, à l’impromptu, dans la fine fleur des rencontres dont le bouquet n’est annoncé évidemment par aucun Dieu, anticipé par aucune représentation préalable, même s’il nous est loisible de penser encore selon le choc du Deus sive natura. Un pétard qui fait feu d’artifice. L’anticipation n’est évidemment pas le bon mot pour la SF, véritable champ d’expérience. C’est ce que j’essayais de lui dire ce jour-là, ni le fantastique. La fiction est trop réelle pour être seulement imaginaire. Et lui de me répondre que le christianisme n’était pas toujours le bon mot pour penser sa déclosion qui justement était l’annonce d’un monde dont le sens n’est qu’ouverture, bifurcation livrée à l’errance de l’espace infini, du désert, jouant par autant de suppléments capables d’en relancer les différences.

Nous nous sommes quittés avec le sourire innocent de l’enfant, certains que la fin du monde rimait avec le sens de son espacement qui seul est sans fin. Que Jean-Luc soit mort, cela n’est donc une fin qu’au sens d’une libération pour un autre sens, lequel nous attend dans ses textes parfois asignifiants, plus perceptifs, plus affectifs que l’enchaînement des propositions en un système, sauf à penser encore le système comme hétérogenèse ou plurivers justement. Pas question en tout cas de laisser larmoyer de quelconques regrets, même si la peine nous secoue toujours par la perte de l’autre comme de soi-même. Tout de Jean-Luc Nancy est finalement là, dans un là qui justement fait le jeu des espaces infinis, des pages qui couchent une âme au fil de l’écriture.

© Jean-Clet Martin

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