Philosophie

Ainsi parlait Nietzsche : philosophe et prophète ?

Portrait de Nietzsche, © Baris Balkan

Nietzsche s’est, à de multiples reprises, défendu de toute tentative prophétique, parlant d’une « ruse de poète ». Il l’écrit lui-même dans les premières pages d’Ecce Homo : « Qui parle dans ces pages n’est pas un « prophète », ni aucun de ces hybrides de maladie et de volonté de puissance que l’on nomme « fondateurs de religion »[1] ». Cette phrase pourrait être évidente s’il n’avait pas cloisonné prophète entre guillemets. Pour mieux comprendre, il faut poursuivre quelques lignes plus loin : « Qui parle dans ces pages n’est pas un fanatique, on n’y « prêche » pas, on n’y exige pas de « foi »[2]». En réalité, Nietzsche donne l’impression de jouer à son avantage l’ambivalence du terme de prophète. Il est évident que Nietzsche n’a rien du prophète christique ou mahométan, cherchant à fonder une religion ou une secte, mais ce n’est pas pour autant qu’il est absolument ignorant quant à la portée de ses travaux. La question de la dimension prophétique de l’œuvre de Nietzsche est approchante de ce que nous disions au début de nos recherches concernant l’inactualité comme chemin vers l’éternité (ou l’atemporalité). Le prophète est par nature inactuel dans la mesure où il ne voit pas les événements et les faits sous le jour de l’instant, mais où il les considère comme des signes, des symptômes d’une fatalité à venir. La dimension prophétique de l’œuvre de Nietzsche accroît le caractère proprement inactuel de ces textes. Georges Bernanos débute son ouvrage La liberté, pour quoi faire ? avec une formule d’inspiration nietzschéenne, sur la question du prophète et de son œuvre :

Un prophète n’est vraiment prophète qu’après sa mort, et jusque-là ce n’est pas un homme très fréquentable. Je ne suis pas un prophète, mais il arrive que je voie ce que les autres voient comme moi, mais ne veulent pas voir. Le monde moderne regorge aujourd’hui d’hommes d’affaires et de policiers, mais il a bien besoin d’entendre quelques voix libératrices. Une voix libre, si morose qu’elle soit, est toujours libératrice. Les voix libératrices ne sont pas les voix apaisantes, les voix rassurantes. Elles ne se contentent pas de nous inviter à attendre l’avenir comme on attend le train. L’avenir est quelque chose qui se surmonte. On ne subit pas l’avenir, on le fait.[3]

Georges Bernanos

Une « voix libératrice » est ce que souhaitent porter tout prophète et les textes, une voixqui ouvre la voie. Cette voix prophétique, bien qu’elle soit une sorte de perception magique à la boule de cristal, Bernanos insiste sur sa nécessité pour les hommes. Les hommes ont besoin de savoir ce qui va se passer, ont besoin de récits et de prédictions magiques et « nostradamesques » : toujours ils trouveront une interprétation, une source de réconfort qui les confortent et les rassurent. D’une certaine manière, pour parler comme Nietzsche, la prophétie sert la vie, elle augmente ou la conserve et lui donne du sens. La fonction vitale de la prophétie ordonne le chaos apparent du monde, de ces événements et des faits. Contrairement au passé et au présent qui sont sus et connus parce que vécus, l’avenir confirme l’instabilité du devenir ainsi que sa dimension atéléologique. En ce sens, Schelling écrivait : « Ce qui est passé est su, ce qui est présent est connu, ce qui est à venir est pressenti. Ce qui est su est raconté, ce qui est connu est exposé, ce qui est pressenti est prophétisé[4] ». Pressentiments et prophéties sont les deux seuls pôles qui permettent un discours sur l’avenir. Il n’y a ni savoir ni connaissance de l’avenir, le futur échappe à la science car il se définit par son imprévisibilité. Nous ne pouvons avoir de points de vue sur l’avenir qu’à partir d’une position temporelle qui le précède et cette perspective ne peut ouvrir qu’un champ de vision qui s’apparenterait à la spéculation ou au pari. Un prophète parie sur l’avenir, mais ce pari n’est jamais une pure invention de l’esprit : il interprète des causes possibles pour appuyer sa prédiction. Lorsqu’un prophète annonce un événement, il structure un discours argumenté sur la base de faits passés afin de justifier sa « vision ».

A travers la figure de Zarathoustra, Nietzsche définit son projet « prophétique » de cette manière : « Parmi les hommes je chemine comme parmi les fragments de l’avenir, de cet avenir que je contemple[5] ». Poétiquement, il compare ici les hommes à des « fragments de l’avenir » c’est-à-dire que chaque homme constitue une pièce qui construit l’avenir et qui porte en soi l’avenir. Zarathoustra voyage à travers les hommes, leur parle et les fait parler afin d’édifier ses prophéties. Il est évident que le ton prophétique de Zarathoustra n’est pas un hasard — bien qu’il revête le style du « pastiche » biblique. La double prophétie du surhomme et de l’éternel retour se présente comme des annonces que le personnage de Zarathoustra fait aux hommes qui vivent dans le déclin, et glissent inévitablement vers le nihilisme :

Je décris ce qui vient : l’avènement du nihilisme. J’ai ici de quoi décrire, parce qu’ici se produit quelque chose de nécessaire — les signes en sont partout manifestes, seuls les yeux font encore défaut pour semblables signes. Je loue, je ne blâme pas ici le fait qu’il vienne / je crois qu’il y aura une des plus grandes crises, un instant du plus profond revenir-à-soi de l’homme : savoir si l’homme s’en remettra, s’il maîtrisera cette crise, c’est une question qui dépend de sa force ; cela est possible… / l’homme moderne croit de façon expérimentale tantôt à telle valeur, tantôt à telle autre, quitte à les laisser tomber / la sphère des valeurs dépassées et déchues augmente sans cesse ; le vide et l’indigence en valeurs se font de plus en plus sensibles : mouvement irrésistible — malgré une tentative de grande envergure pour en retarder l’effet —/ Enfin l’homme moderne risque une critique des valeurs d’une manière générale ; il en reconnaît les origines ; il en reconnaît assez pour ne plus croire à aucune valeur voici le pathos, le frisson nouveau… / Ce que je raconte est l’histoire des deux prochains siècles…[6]

En nous arrêtant sur ce texte, il est clair que le vocabulaire de la prophétie est utilisé pour appuyer la qualité/vérité de son discours — car ce n’est pas tant le fond qui va nous occuper mais la forme du discours de ce fragment posthume. Tout d’abord, il est notable que Nietzsche emploie le verbe « décrire » pour montrer, non pas qu’il invente ou affabule, mais bien qu’il dresse un « constat sur l’avenir » qu’il contemple, comme un randonneur décrit le paysage montagneux qu’il contemple. Puis, Nietzsche va parler de « signes » en affirmant qu’il a « ici de quoi décrire », comme si ces signes étaient avant-coureurs, annonciateurs de l’avènement du nihilisme qu’il voit poindre. Le texte s’intéresse par la suite aux « illusions » des hommes devant lesquelles ils se laissent tromper, c’est pourquoi Nietzsche leur attribue le verbe « croire », pour insister, en négatif sur le savoir descriptif qu’il annonce. L’usage métaphorique des « yeux » montrent que la perception et la raison humaines sont troublées, aveuglées : la prophétie sert à désembuer les regards. De plus, une prophétie n’a d’intérêt si, et seulement si, elle laisse augurer un grand événement qui va bouleverser le « cours des choses », qui va transformer l’ordre établi du monde. En ce sens, Nietzsche emploie tout un champ sémantique du danger,en mettant en garde les hommes et laissant planer le doute sur la capacité de l’homme à se remettre d’un tel trouble (« savoir si l’homme s’en remettra, s’il maîtrisera cette crise, c’est une question qui dépend de sa force ; cela est possible ») ; en employant les termes de « risques », « grandes crises », « mouvement irrésistible » ou « frisson nouveau ». Le danger peut frapper à la porte de l’homme, un mauvais présage semble inévitable et le prophète est là pour éveiller les consciences, préparer les corps à la douleur à venir. Tout prophète porte un diagnostic sur un monde à avenir qui n’adviendra peut-être jamais. Enfin, comme toute prophétie, celle-ci vient, non pas blâmer mais louer, le discours alarmiste se doit d’être teinté d’optimisme, mais d’un optimisme incrédule et non-naïf.

Caspar David Friedrich, « Le voyageur contemplant une mer de nuages » (détail, huile sur toile)

Faut-il évaluer la valeur d’une prophétie à la qualité de sa réalisation ? Faut-il prendre au mot les prophéties nietzschéennes, auxquelles il n’échappe jamais, bien qu’il s’en défende à plusieurs reprises ? A vrai dire, une prophétie ne réalise jamais en tant que telle : c’est l’interprétation après-coup qui donne de la valeur à une prophétie. Dans un premier temps, Nietzsche n’hésite pas à féliciter l’audace d’une telle prise de position vis-à-vis de l’avenir, quitte à passer pour un fou ou un mystique :

Les entreprises audacieuses sont plus rares dans les temps modernes que dans l’antiquité et le moyen âge — probablement parce que les temps modernes ne croient plus aux présages, aux oracles, aux astres et aux devins. Cela signifie que nous sommes devenus incapables de croire qu’un certain avenir nous soit destiné, comme le faisaient les Anciens qui — à l’inverse de nous — étaient beaucoup moins sceptiques à l’égard de ce qui devait advenir que de ce qui existait.[7]

Nietzsche en appelle à un abandon du scepticisme ambiant, qui vire au nihilisme de celui qui ne croit à rien et veut le rien. C’est, notamment, ce que Nietzsche raille dès le livre premier du Gai Savoir. Il décide de soupçonner le soupçon et son maître, le soupçonneux. Qui est donc ce « soupçonneux » ? C’est en réalité celui qui ne croit à rien, qui trouve tout suspect, qui « cligne les yeux » devant chaque parole : cet homme c’est celui « à qui on ne la fait pas ». Pour en finir avec un tel état d’esprit, Nietzsche convoque les Anciens et leur croyance quasi naïve en la possibilité d’une destinée cosmologique.

Dans différentes notes posthumes, Giorgio Colli prend à tâche d’évaluer les prophéties nietzschéennes. Il ne va pas les mettre devant les faits historiques précis, ce qui serait absurde et non-philosophique, mais il va s’intéresser au diagnostic, notamment parce qu’il va considérer qu’ « il a deviné le diagnostic, mais [qu’]il s’est trompé de remède[8] ». Les remèdes aux maux que le philosophe-médecin avait décelés dans la culture se sont révélés inefficaces selon Giorgio Colli, car aucune des « propositions » de Nietzsche n’ont empêché ses prophéties d’advenir. Pire : « ce que Nietzsche prophétisait est même arrivé bien trop tôt[9] ». D’une certaine manière Nietzsche n’a pas été aussi pessimiste que certains commentateurs voudraient le dire. Une prophétie ne prend pas en compte l’accélération du monde et il est complexe de saisir la fluidité du devenir dans les choses et les événements humains. L’inclination du déclin nihiliste a mal été pressentie par Nietzsche. De ce fait, dans les pas de Giorgio Colli, nous pouvons proposer l’idée suivante : « si les biens qu’il prophétisait ne se sont pas révélés être des biens, les maux qu’il prophétisait se sont révélés toujours plus comme étant des maux[10] ». Surévaluation des biens et sous-évaluation des maux, Nietzsche n’a pas mesuré l’aspect pharmacologique des médicaments qu’il a voulu administrer à la culture. Aurait-il été meilleur prophète que médecin ? N’est-ce pas, finalement, ce à quoi tout philosophe s’expose en voulant prédire et guérir ? En clair, le philosophe échappe difficilement à la prophétie et à sa non-réalisation effective.

© Jonathan Daudey


Notes :

[1]EH, Avant-propos, §4 / KSA 6, 259

[2]Ibid.

[3]Bernanos, Georges. La liberté, pour quoi faire ?. Paris : Gallimard, 1953, p. 11

[4]Schelling.Les Âges du monde, p. 23

[5]AZ, « De la rédemption », p. 160 / KSA 4, 179

[6]FPXIII, 11 [119] / KSA 13, 56-57

[7]A, p. 127 / KSA 3, 144

[8]Colli, Giorgio. Nietzsche. Cahiers posthumes, III, p. 39-40

[9]Ibid., p. 39

[10]Ibid., p. 39-40

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