Hommage à Bernard Stiegler/Philosophie

Hommage à Bernard Stiegler | Le théâtre pour sortir de l’ubérisation #10

Bernard Stiegler

Je suis de celles et ceux qui auraient pu ne penser qu’en fonction de l’environnement dans lequel elles ou ils ont baigné, ont été façonné(e)s. J’ai toutefois toujours cherché le pourquoi. Au fil des innombrables questionnements qui ont jalonné mon chemin, peu de réponses. Jusqu’à ce que j’y croise, un jour, Bernard Stiegler. Le philosophe, habitué à transcender les disciplines, m’a fait découvrir des chemins de traverse où se côtoyaient Schumpeter, Bernays, Simondon et Platon. Son œuvre a enrichi mon vocabulaire et nourri mon esprit avec des notions essentielles et non moins poétiques telles que le pharmakon, la disruption, la néguentropie, les êtres noétiques et bien d’autres. Mue par la pulsion et le désir, je me suis approprié, à la mesure de mes possibilités, la puissante pensée de Stiegler. Elle était mon souffle à penser le monde, la béquille qui me soutenait lorsque mes pourquoi ne trouvaient plus de parce que. Celle aussi qui, face aux bouleversements qui nous malmènent, m’était indispensable pour leur donner un sens.

 Grâce à Bernard Stiegler, j’ai pu comprendre à quel point la tentation de la régression était en chacun de nous. Refuser de laisser notre désir se faire court-circuiter – s’élever aussi – est une lutte permanente. Et nous pouvons la nourrir par la création. Bernard Stiegler, en me faisant découvrir Bernays, par exemple, m’a permis d’analyser les mécanismes du marketing qui d’être de désir pouvait me métamorphoser en être de consommation. Par ailleurs, à l’heure où internet parvient à capter notre attention de façon si souvent nocive, il aura été important pour moi de pas me perdre totalement dans ce monde où le tout technologique accélère le processus de destruction déjà amorcé. Et cela fait bien sûr écho au concept que Bernard Stiegler laissait émerger de la pensée de Schumpeter : la destruction créatrice.

Plus tard, pour ne pas devenir totalement folle dans le contexte d’accélération exponentielle qui est le nôtre, j’ai intégré la notion philosophique de pharmakon. Le web allait participer à mon court-circuitage, me transformer en acheteuse compulsive ou exacerber ma violence ? Qu’à cela ne tienne, au-delà du poison que la toile représente, j’allais essayer d’en faire un remède ! Refusant de me faire manipuler, cédant d’abord à la tentation de l’achat pulsionnel puis sombrant dans la frustration qui en découle, je suis sortie de mon bocal – et j’en sors encore régulièrement d’ailleurs – pour y replonger de mon propre gré ensuite, comme le petit poisson d’Aristote, dans le but d’analyser mon environnement et de devenir, à mon petit niveau, cette « âme noétique » si chère à mon philosophe.

Le logo de Uber sur un écran à la bourse de New York le 16 août 2019 © Richard Drew/AP/SIPA

C’est ainsi qu’écrire du théâtre et mettre en scène m’aident à m’approprier le monde, à être ensemble : je participe modestement à la reconnaissance de l’autre, à sa mise en lumière. C’est mon petit apport, ma contribution à la collectivité. Ca me permet aussi de recevoir, de partager et puis de créer bien sûr. Indirectement, cette activité donne une légitimité à mon rapide passage sur Terre, me permettant entre autres d’expérimenter l’individuation conceptualisée par Simondon et si bien reprise par Stiegler. En ces temps de disruption et de révolution hypomnésique, assommée comme beaucoup par la bêtise ambiante, j’ai cepedant éprouvé l’urgence à agir et investi ma pulsion. Je me suis octroyé le droit de créer en modelant mon matériau premier : le mot. Avec toujours, en filigrane, la pensée inspirante de Bernard Stiegler. C’est dans ce contexte que j’ai écrit (H)über(T), une pièce de théâtre que je mets par ailleurs en scène et qui sera jouée dans la petite salle de ma petite ville de périphérie en mars prochain. Je penserai alors à Bernard et à son incommensurable apport, à ses graines à penser, à panser le monde. Sa disparition continuera de me bouleverser !

(H)über(T), c’est un pamphlet contre l’überisation, contre ce que ce système produit. Ainsi, quand elle n’est pas en salle « Papillons et Licornes » avec Hubert, la Bienveillante, un personnage excessivement souriant veille sur son équipe « d’encasqué.es », du haut de son escabeau au sein d’une plateforme téléphonique. Selon un rythme contraint, Ezer, Am, Eléonore, Julie, Gwenaëlle et Adam répondent au téléphone à des clients odieux qui, via une application, « commandent » et « décommandent » en un clic « leur » personnel à tout faire. Résigné.es à leur sort et à la cadence que leur impose la Bienveillante et le système, les Encasqué.es dociles assurent leur mission. C’est le châtiment de Sisyphe ! Seule Ezer, dans cette machine bien huilée, semble avoir un ailleurs… La Bienveillante, c’est bien sûr le management, complice de l’entropie que dénonce Bernard Stiegler.

Dans la pièce, elle quitte régulièrement la scène pour retrouver Hubert, un personnage qui n’est jamais visible mais très présent, comme un leitmotiv. Et pour cause, cet absent c’est (H)über(T) ou Uber, un rouage de la disruption dont le philosophe s’est emparé. Les encasqué(e)s qui ne peuvent jamais quitter leurs casques-micro, victimes de ce processus, ont tous et toutes fait des études. Dans ce call center, elles ne leur servent à rien. La prolétarisation a fait passer leur savoir dans la machine. Elles en sont leurs esclaves. Par ailleurs, l’automatisation qui participe à l’appauvrissement des masses, à la baisse du pouvoir d’achat, est indirectement responsable dans la pièce, de la situation d’Eléonore qui, bien qu’adulte, ne peut même plus se loger à cause de son salaire ridicule, contrainte de vivre avec sa mère. L’utilisation de l’application sur Smartphone pour « commander » ou « décommander » son personnel de « sévices » à la personne, déshumanise le lien. Dans cette pièce, il faut savoir que tous les dialogues entre les encasqué.es et les clients sont malheureusement et scrupuleusement vrais. Pendant 9 mois, je me suis immergée dans l’un de ces plateaux téléphoniques et j’ai noté mot pour mot certaines de ces conversations. « Avez-vous des portugaises en stock ? ». La mise en scène est là pour apporter un « extraordinaire » à cet « ordinaire » violent mais elle en préserve toutefois sa brutale vérité. Dans cet espace confiné, les encasqué.es sont résigné.es. Seule Ezer, qui le midi va transcender sa frustration en mots et en marche autour du quartier et ainsi faire redescendre la tension, va se « désincarcérer » de ce système.

Je ne suis ni universitaire, ni philosophe et mon éducation plutôt populaire d’un côté et petite bourgeoise de l’autre ne m’avaient pas invitée à penser le monde. Il aura fallu, entre autres, que résonne en moi la voix d’un penseur débordant les disciplines – celle de Bernard Stiegler – pour qu’ainsi habitée, je m’élève.

© Sarah Laurence Cal

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