Lectures/Philosophie/Pour 2019

Pour 2019 | (Re)lire « Pornographie du contemporain » de Laurent de Sutter avant qu’il ne soit trop tard

« Made in Heaven », © Jeff Koons (lithograph billboard, 1989)

Pour peupler vos bibliothèques et vous donner envie de lire ou relire des ouvrages en 2019, nous vous proposons pendant cette semaine, un conseil par jour d’un de nos auteurs à propos d’un ouvrage lui tenant particulièrement à coeur et qu’il est urgent de lire cette année. C’est Jonathan Daudey qui prolonge cette série avec Pornographie du contemporain de Laurent de Sutter.


Il y a des livres que vous lisez et sur lesquels vous savez qu’il faudra écrire quelque chose, dire quelques mots, mais pas n’importe comment, pas n’importe quand. Souvent les ouvrages impressionnent par leur taille, intéressent par leur actualité immédiate, se vendent grâce à leur éternelle éphémérité. La philosophie sait produire ces ouvrages pénibles, qui meurent avant même d’être lus, qui n’amplifient que très peu la pensée et alourdissent les étagères. On se dit qu’on aurait très bien pu l’écrire aussi en prenant le temps d’une pensée paresseuse, se contentant de vouloir absolument que Platon, Kant ou Nietzsche soit « toujours d’actualité » et alignant quelques généralités sur telle ou telle pensée qu’on tenterait de faire coïncider avec un aujourd’hui qui ne produit jamais clairement son sens. Et puis, il y a des ouvrages qui ne cochent aucune de ces cases, non pas par hasard ou par snobisme, mais parce qu’une pensée ne peut se départir d’une certaine élégance, d’un goût immodéré pour l’immortalité des oeuvres. Ne jamais laisser notre plume être dirigée par la seule évanescence d’une actualité fugace, puisque ces mots auraient alors déjà l’odeur de la moisissure et de péremption.

« Pornographie du contemporain », Laurent de Sutter (La lettre volée/ Palimpseste, 2018)

C’est pourquoi il me faut parler de Pornographie du contemporain écrit par Laurent de Sutter. De taille petite — un vrai livre de poche — et si mince que même sa tranche d’un bleu éclatant ne suffit pas à le faire apparaître immédiatement. Laurent de Sutter est un spécialiste de ces oeuvres qui tiennent dans la main et qu’on ne trouve que parce qu’on les cherche, parce qu’on les gratte tel un palimpseste qui ne se donne pas sans la quête qui précède, c’est-à-dire parce qu’on les mérite. Rappelant le titre d’un opuscule d’Alain Badiou intitulé Pornographie des temps présents paru en 2013, notre auteur va déshabiller — si cela est encore possible — l’oeuvre fameuse « Made in Heaven » de Jeff Koons. Ordre et désordre, transgressions et lois, c’est avec élégance que Laurent de Sutter sait shaker d’authentiques cocktails de philosophie, et pas seulement : c’est aussi un livre, comme toujours avec notre auteur, dans lequel on apprend.

La lecture d’un tel ouvrage semble naître d’une curiosité pour se transmuter en un enthousiasme total. En effet, comme sa taille l’indique, ce petit livre n’est pas un « beau-livre » muni de grandes pages reproduisant la série d’oeuvre en question. Car même s’il est l’occasion de (re)découvrir cette oeuvre à scandale de Jeff Koons, là ne se trouve pas le projet initial. Ceci n’est pas un livre d’art : voilà son sous-titre. « Made in Heaven » met en scène Jeff Koons avec sa compagne de l’époque et star du X connu sous le nom de « La Cicciolina » dans une scénographie digne d’un Eden porno. Point de départ ouvrant à une multiplicité du lignes de fuites et de variations autour du kitsch, cette série de photographies constitue un outil pour déplier la notion de kitsch comme indéfinissable. Là où un mot trouve sa définition, il trouve aussi sa limite, sa frontière, son limes ; or, le kitsch est justement situé à cet endroit, comme étant à la fois en marge et hors-bord vis-à-vis de l’ « Art ». Et Laurent de Sutter de montrer que là où l’art doit être à l’avant-garde, le kitsch est à l’arrière-garde, comme un reflux gastrique des restes esthétiques passés. C’est cette digestion d’une époque qui produit une telle oeuvre et c’est dans la critique que le kitsch va composer sa définition, c’est-à-dire dans le rejet et son exclusion du champ de l’art et de son « académisme ». Quand l’art façonne le goût, le kitsch dessine le dégoût — ce dernier étant peut-être plus transgressif que provocateur.

« Le kitsch est une menace (p. 15) » car il ne promet pas l’authenticité, la vérité, l’ordre, la pureté et la beauté. « Made in Heaven » est l’oeuvre kitsch par excellence car elle est justement ce qui unit la critique et le bon goût dans la pensée réactionnaire bourgeoise en mettant à terre l’esthétisme très conformiste du goût. De plus, l’introduction de la pornographie et de son industrie starificatrice ne pouvait (ne peut ?) qu’outrager les critiques et le volonté affichée de maintenir l’ordre esthétique. L’érotisme de « Made in Heaven » devait être le plus banal tout en s’inspirant des chefs-d’oeuvres du Quattrocento pour corriger Masaccio et montrer la sexualité là où elle était le mal. C’est en ce sens que Koons voit dans l’Olympia de Manet toute la force pour ces photographies qui regardent le spectateur comme une invitation à la manière dont Olympia le fît aussi — puisque, selon la formule de Duchamp, « ce sont les regarder qui font les tableaux ». Peindre la prostitution, la sexualité, l’érotisme ou la pornographie permet de renvoyer les arts devant leur ordre et lois tacites, mais aussi interroger immédiatement le désir dans son rapport à l’objet. En fin de compte, c’est dans l’appréciation kantienne du « sublime » que le kitsch de Koons trouve sa « vérité », en tant qu’excès hors de tout goût, de tout jugement simple du beau. Si Kant peine tant à parler d’oeuvres d’art dans sa Critique de la faculté de juger, multipliant les références à la nature, c’est peut-être dans « Made in Heaven » que l’expérience a posteriori du sublime trouve sa forme et sa jouissance en tant qu’ « affect du sublime (p. 51) ». D’une certaine façon, on peut y lire le prolongement en acte de l’intuition de Lyotard concernant l’Analytique du sublime de Kant : le sublime kantien a cela de grandiose qu’il parle des « arts contemporains » de manière prémonitoire et peut leur donner du sens comme grille de lecture. C’est pourquoi Pornographie du contemporain est un gisement politique et poétique qui (com)prend Jeff Koons comme levier de la fin de la fin de l’art. A cet égard, les derniers mots reviennent à l’auteur, ouvrant votre lecture sans spolier cette magnifique enquête généalogique dont on se délecte avec ou sans glaçon, faisant bifurquer le kitsch : « le sublime est l’affect de la machine désirante, donc aussi celui qui domine le monde dans lequel celle-ci triomphe – le monde de la marchandise ». 

© Jonathan Daudey

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