Arts/Esthétique/Photographie

Entretien avec Christophe Jacrot : « Il y a une modernité dans la photographie qui me plaît »

Christophe Jacrot

Après un passage par le cinéma (il réalise notamment plusieurs long-métrages dont Lifting, primé au Festivals d’Oriane et de Chamrousse en 1989), Christophe Jacrot revient à sa première passion, la photographie, qu’il pratique depuis l’adolescence. Dans le cadre d’un travail qu’il devait effectuer pour un guide touristique, il se voit confronté à un problème qui décidera finalement de sa vocation profonde et de son goût pour certaines images. En effet, le temps très mauvais ne lui permettait pas de respecter le cahier des charges qu’on lui avait confié : prendre des vues de Paris par beau temps. Ce hasard malencontreux fit naître en lui le désir de jeter sur Paris (et sur les villes en général) un autre regard, prenant le contre-pied de l’imagerie traditionnelle des grandes métropoles, afin de capter une atmosphère différente, baignée par la neige et par la pluie, plus sombre, plus froide, mais peut-être aussi plus lumineuse. Christophe Jacrot dit qu’il existe deux façons de photographier le monde, soit en saisissant son horreur, soit en le sublimant. Par la peinture de cette lumière traversée de neige et de pluie, celui-ci nous révèle une beauté cachée, celle que notre peur envers les éléments naturels, et leur force parfois brutale, voire destructrice, nous empêche de regarder pour elle-même. A travers la représentation de mégapoles traversées par des silhouettes évanescentes – Paris, New-York, Tokyo, Taipei – ou bien des paysages naturels de l’Islande, de l’Inde ou du Vercors, ou encore de la Sibérie urbaine, Christophe Jacrot nous introduit à une réalité transfigurée par sa vision poétique et décalée. Mais derrière le hasard et la contingence d’une journée parisienne pluvieuse qui a fait naître un nouveau regard sur la ville, ne se cache t-il pas d’autres motifs et pourquoi pas d’autres images… ? Entretien avec Christophe Jacrot, à l’occasion de sa nouvelle exposition, « En dessous de zéro », du 27 novembre au 5 janvier 2019 à la Galerie de l’Europe, 55 rue de Seine, à Paris. 


A quoi correspond votre choix de thématiques photographiques autour de la neige, de la pluie et plus largement des intempéries ? Est-ce parce que la photographie vous semble le médium artistique le plus approprié pour faire ressortir la beauté propre à de tels paysages et à de telles ambiances, qu’ils soient urbains ou naturels ? 

Christophe Jacrot : Le médium en général s’impose toujours un peu à vous, j’aurais adoré être un peintre, et ce quelque soit le sujet ; mieux : la peinture offre plus de liberté. Il y a une « modernité » dans la photographie qui me plaît.

Christophe Jacrot, Lénine Prospekt, Norilsk (Sibérie)

Saul Leiter, Snowy corner, New York city, 1952

D’autres photographes contemporains ont également porté leur attention sur cet aspect des choses : on pense à Saul Leiter mais plus encore à Todd Hido, avec sa veine pictorialiste lorsqu’il peint des paysages de campagne enneigés. Vous reconnaissez-vous dans une telle filiation ?

Oui totalement, ce sont deux photographes que j’adore, qui parfois m’encombrent même, surtout Todd Hido, car j’ai aussi beaucoup travaillé à travers mon pare-brise…

Todd Hido compose d’ailleurs des plans cinématographiques, voire de véritables scènes de films, lorsqu’il photographie la banlieue et toutes sortes de lieux situés à la périphérie des villes, en faisant de la lumière artificielle un élément central. Vous êtes vous même cinéaste. Concrètement, cela vous influence t-il dans votre travail de photographe ? Faites-vous, ne serait-ce qu’à titre implicite, un partage entre image photographique et image cinématographique ?

C’est peut être mon passé dans le cinéma qui me fait faire ce type d’image, et puis la photographie étant une prise de vue réelle comme le cinéma, elle me semble donc bien appropriée pour inventer un univers cinématographique, tout en étant très picturale. Si je deviens peintre, je ferais peut être de l’abstrait !

Christophe Jacrot, Brise lame, Hokkaido (Japon)

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Christophe Jacrot, Le selfie, Snjór (Islande)

Stéphane Reisner dit que vous êtes « un flâneur au sens le plus baudelairien du terme », qui capte les moments furtifs de la vie au détour d’un reflet sur la chaussée mouillée. Quelque chose comme le spleen de Paris recouvert par la neige ou baignée par l’humidité d’un temps pluvieux, mais qui au-delà de la mélancolie, fait naître un étrange sentiment de sérénité chez le spectateur. Vous sentez-vous une affinité avec ce passant baudelairien ?

Oui, je me souviens. C’est étrange quand les gens me parlent de sérénité, l’idée me plaît bien sûr, mais ce n’est pas mon but premier : peut être cela vient-il de la construction de mes images, une recherche de lisibilité immédiate (ligne claire pour reprendre un concept venant de la bande-dessinée) ou du fait de rendre mon propos ultra-lisible. J’essaie aussi de prendre un petit morceau d’éternité (l’éternité est « sereine ») : le climat nous survivra.

HIFOP

Todd Hido

Y a t-il d’autres atmosphères que vous aimeriez capter ?

Le brouillard, j’ai fait une série entière dans la purée de pois dans un pays où c’est inattendu, l’Inde. J’ai bien failli aussi partir en Californie pour l’ambiance incroyable de fin du monde qui règne à Paradise… (la si bien nommée) et qui résume aussi très bien de ce que je pense de l’avenir de cette planète.

Entretien préparé par Nicolas Poirier,
réalisé par Jonathan Daudey et Nicolas Poirier.
Propos recueillis par Nicolas Poirier

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