Politique

[Lettre ouverte] Chère Bérangère

Friche du sanatorium d’Aincourt

Chère Bérangère,

Tu permettras dans cette lettre que je continue à te tutoyer malgré tes titres pompeux de Secrétaire d’État à la biodiversité et celui de Vice-Présidente de l’Assemblée des Nations-Unies pour l’environnement.

Je t’adresse ici quelques réflexions rapides quant à la déliquescence éthique dont ton gouvernement fait preuve depuis plusieurs mois et parce que mes fonctions et mon éducation font que je ne puis rester sans rien dire ni faire. Il est vrai aussi qu’il me faut dans un souci de santé psychique continuer à exprimer ma colère au risque qu’elle ne se retourne contre moi et fasse de ma personne le symbole de ce que je combats entre autres choses : l’aigreur.

Bérangère, nous nous sommes rencontrés en 2008 alors que tu étais responsable d’un pôle régional en charge de la promotion des musiques actuelles. En tant que musicien aubois, j’avais gagné un concours et ce pôle me permettait de faire des concerts dans d’excellentes salles et de promouvoir ma musique. Tu étais donc une personne engagée culturellement, œuvrant pour la musique amateur et professionnelle, c’était ton métier. Puis nous nous sommes perdus de vue, tu as changé de voie, devenant commerçante et tu t’es semble-t-il engagée en politique sur une liste Divers Droites (sic !). De loin je suivais tes combats militants écologistes qui apparaissaient plutôt sains. Tu œuvrais notamment pour une réflexion sur une gestion plus sereine des déchets nucléaires.

Nous nous sommes retrouvés virtuellement le 10 janvier 2016. Ce jour-là j’apprenais horrifié la mort de David Bowie. Me suivant sur Facebook et connaissant ma vénération pour Bowie, tu avais fait envoyer chez moi une équipe de France 3 et j’avais eu l’honneur d’exprimer ma peine à la télé.

Puis en 2017, l’auto-entreprise macroniste t’a fait les yeux doux et certainement au prix de promesses enjôleuses a imprimé ton sourire sur ses affiches électorales. Pourquoi je n’en fus pas surpris, je ne sais pas, certainement que depuis longtemps déjà je ne me faisais plus d’illusions sur l’authenticité idéologique des prétentieux arrivistes de tout bord. Tu en faisais donc désormais partie. Ton élection gagnée, j’ai repensé à notre rencontre et au fait que tu ne semblais plus du tout faire partie de la culture existentialiste, celle qui avait fait nos chemins se croiser. Gardant toute sympathie pour toi, je me suis fendu d’un message te demandant expressément de faire attention à la ligne éditoriale de ton parti, te sachant soucieuse de la culture, j’ai cru naïvement que ce message te servirait d’aide-mémoire, j’avais même cru bon te dire que Macron connaissait la philosophie et que certainement il en userait. Ta réponse mot pour mot la voici : « Merci Mat’ je n’oublie pas, et n’hésite-pas à envoyer des nouvelles et des piqûres de rappel si besoin. »

Mais Macron connaisseur de la philosophie n’était qu’un leurre, et voilà où nous en sommes en novembre 2020, tu es devenue secrétaire d’État d’un gouvernement aux abois qui a continué à détruire l’hôpital public, l’enseignement et la culture. Manque de chance pour moi je suis ancien soignant devenu formateur d’adultes dans le secteur sanitaire et accessoirement je reste musicien. J’ajouterais que je connais malheureusement aussi de façon intime le handicap. Non seulement je vis donc depuis dix ans au cœur des établissements d’enseignement mais au cœur aussi des établissements de soin au travers de mes élèves et de ma femme, cadre infirmière; mon handicap me laissant pour le moment loin des hôpitaux en tant que patient. Tu me permettras donc d’affirmer sans prétention que je connais parfaitement ces deux milieux. C’est donc en professionnel de soin et de l’enseignement que je subis l’amateurisme et l’incompétence de tes collègues. L’arrivée en France de la pandémie de Sars-Covid 19 et sa gestion a fait basculer mon désintérêt naturel de la politique politicienne en une rage folle.

Car en acceptant de continuer au sein de cette équipe d’apparatchiks, tu justifies la dictature de toute cette incompétence crasse que je hais viscéralement, ce ventripotent pouvoir qui fait de vous les symboles de cette petite bourgeoisie provinciale qui jalousait en secret une royauté déjà agonisante et qu’elle a fini par détrôner. Seulement voilà, à espérer follement le pouvoir on en oublie ce qu’il implique et ce qui le rend légitime : une volonté farouche de voir les autres s’émanciper de ce qui les cloue au sol en usant du savoir universel.

« I love cordon bleu », Combo (Paris)

Au regard de ces tristes mois passés, je ne peux que constater le gouffre qui sépare ce que tu penses être la réalité et la réalité, ce que ton gouvernement pense être la réalité et la réalité du rêveur humain comme je la conçois, comme elle est conçue à travers les livres qui nous ont attrapés mes camarades et moi, ceux de l’existentialisme primordial, ceux de la psychologie humaniste, les romans d’amour de Kerouac et de Mishima et les descentes aux enfers de Burroughs ou Bukowski, l’absurde vital de Brautigan. Ces livres ont eu un tel impact sur nous qu’ils nous ont poussés à en lire d’autres, te rends-tu compte ? Il y a chez nous, nous autres prétendus philosophes de l’éducation, vitalistes et anarchistes individualiste, une volonté viscérale d’émancipation. Mais non pas une émancipation proposée par l’État, ton État, prônant une émancipation via le commerce ou l’entreprise managériale, non pas une émancipation via le digital et l’ubérisation ; non, ce que nous revendiquons précisément est ce qui vous parait être l’utopie : l’affranchissement par la connaissance, la curiosité et l’universalisme, des dogmes étatiques établis. Cette volonté habitée d’émanciper l’autre est pour nous chevillée au corps, elle est à la fois notre philosophie et notre projet professionnel. C’est ce qui nous a poussés à devenir soignant, enseignant, musicien, et ce qui a fait que jamais nous ne renoncerons à nos convictions éducationnelles, ce qui fait que jamais nous ne verserons dans la fange politicienne. Car non, vous n’êtes pas hommes politiques, de ceux qu’avait imaginés la Grèce Antique ou Thomas More, vous êtes à mille lieux du courage d’Emma Goldman. Cette prétention macroniste de gouverner en philosophe n’a tenu qu’un quart de seconde. Elle est même devenue finalement le symbole et l’expression d’une culture de supermarché dans laquelle il n’y a aucune place pour le temps, le symbole et l’expression d’une culture de la dynamique exacerbée qui détruit par effet collatéral le vitalisme qui devrait lui être propre. Il n’y a aucun dynamisme dans votre politique car elle est aux arrêts. Vous travaillez avec l’immédiat et l’immédiateté est votre passeport pour la postérité. Mais si tant est que nous nous souciions de la postérité, sachez qu’elle ne retiendra de vous que votre incapacité de mouvement. Car l’immédiat et par conséquent l’immobilisme, ce sont les jouets des « journalistes » dont Nietzsche, et avant lui Kierkegaard, avait su déceler l’importance croissante et néfaste pour la société. Eux deux ont fustigé ceux qui prennent la place du génie, c’est-à-dire la place du professeur, du scientifique, c’est-à-dire de la Culture. Le « journaliste » est celui qui prend fait et cause pour l’immédiateté parce qu’il aime faire rouler entre ses doigts le jeu de l’émotion et que ce jeu lui rapporte. Nietzsche pensait que le « journalisme » n’était qu’absence d’esprit parce que toute la pensée philosophique primordiale avait été évincée de la Culture au profit de l’émotion et de l’immédiat, jouets singuliers du « journalisme ». Nietzsche avait raison, la Culture a disparu, et de ce fait l’action politique également. Le « journalisme » de Nietzsche c’est la mort du temps nécessaire à la projection dans la pensée philosophique, elle-même nécessaire à l’action politique et c’est aussi la mort du temps de l’errance fondamentale. Il est évident désormais que la gouvernance macroniste se pose en symbole du strass, c’est-à-dire ce qui brille en un temps imparti parce qu’à bas prix. Au lendemain des espoirs, la brillance a disparu à jamais. La gouvernance macroniste c’est l’immédiat à toute fin d’éternité, c’est l’urgence de l’émotion à toute fin électorale, c’est le « journalisme » de Nietzsche.

Nous, nous avons fait le tour de notre psyché mais n’avons su où aller qu’à la suite seulement d’errements sans fin dans la littérature de l’esprit, mais le vitalisme de notre force a conclu à l’intrinsèque de notre vitalité. Nous avons dansé avec Nietzsche et nous avons embrassé Deleuze. Avec Nietzsche nous avons embrassé la physiologie, avec Deleuze nous avons dansé le vitalisme. Nous sommes la vie, le « journalisme » est le mortifère.

Vous, vous avez continué de détruire le soin en maintenant les coupes budgétaires, vous avez gazé les soignants alors qu’ils manifestaient leur mal-être pour les applaudir plus tard alors qu’ils évitaient à votre navire de couler, vous avez poursuivi de votre cynisme de comptoir les enseignants par des réformes inadaptées ourlées par des bureaucrates incompétents, vous avez encerclé et fait agenouiller des lycéens qui manifestaient leur mécontentement, vous avez méprisez la culture et les acteurs culturels en adoubant le populisme et en leur proposant comme représentants, des ministres du commerce. Ce qui vous représente c’est l’absolu non-sens de la concordance entre ce que vous devriez faire et ce que vous faites, entre ce que vous devriez être et ce que vous êtes. Quand la compétence et l’expertise sont de mise parce que les affaires sont d’une extrême importance, nous n’avons comme réponse qu’un délitement de nos espoirs par un dilettantisme fardé. Nous espérions la réflexion et la concertation, nous n’avons que le mépris, nous attendions l’expertise, nous n’avons que le superficiel. Depuis quand devient-on Vice-Présidente Européenne à l’environnement et Secrétaire d’État à la biodiversité sans aucun bagage universitaire, sans expérience professionnelle spécifique ? Pour parfaire mon savoir et être au plus proche des attentes de mes élèves et de ce que j’estime nécessaire à ma vie psychique, à l’éducation de mes enfants, j’étudie. J’étudie depuis dix ans et je ne m’arrêterai jamais.

Aujourd’hui et maintenant, nous sommes entrés avec vous dans l’ère du dernier Homme. Le dernier Homme pour Nietzsche c’est celui qui fait fi de la Volonté de Puissance, qui est incapable d’autodépassement, celui qui se nourrit de superficialité et d’abandon. Vous êtes le dernier Homme, vous êtes incapable de politique, de celle qui demande courage et intuition. Le courage en politique n’est pas d’appliquer un programme ourlé par la pensée bancaire, ni par celle de la Réaction ou par celle de souscripteurs pressés d’en avoir pour leur argent, le courage en politique c’est d’appliquer ce en quoi l’on croit. Si vos croyances relèvent de la destruction des outils servant l’émancipation de la population, c’est-à-dire le soin, l’éducation et la culture, alors vous n’avez jamais fait partie du vivant. Le courage en politique c’est de donner la parole au vivant, à toutes ses formes, à tout ce qui le caractérise, c’est-à-dire tout ce qui est vital. De votre ignorance quant à ce qu’est la vitalité, vous tirez votre politique, et de ce genre de politique nous ne pouvons rien en tirer. Parce qu’elle tente d’effacer ce qui définit l’existence : la souffrance et la joie, et la fierté de l’émancipation, nous n’accepterons jamais votre projet.

Il y a d’ailleurs une analogie formidable à faire avec la situation pandémique que nous vivons actuellement et le titre qui t’est dévolu, car la spécialiste de la biodiversité que tu es, aurait dû savoir que celle-ci inclue l’intérêt à tous les types d’organismes vivants, et qu’à vouloir dompter l’indomptable on se fourvoie dans l’à-peu-près, c’est-à-dire la plus exécrable des médiocrités. Penser que le Sars-Covid 19 est un ennemi contre lequel on part en guerre, est un discours d’une telle inculture qu’il en devient ridiculement puéril. Ce virus n’est pas un jouet avec lequel on aime se faire peur et autour duquel on réorganise la réalité. La vie micro-biotique n’est pas une réalité à part, elle est notre réalité depuis la nuit des temps, nous vivons avec depuis toujours. Et cette arrogance à vouloir la détruire démontre votre méconnaissance de ce qu’est la vitalité de l’existence : la chance du foisonnement biologique. Voici avec vous, la vanité légendaire de l’être humain face à la biologie. Mais cette vanité, face à la pandémie, vient d’être remise en question mais pourtant elle réapparaitra aisément. Comme toujours. A la faveur de votre ignorance des causes mêmes de la biologie. Et une nouvelle fois, vous commettrez les mêmes erreurs, et nous les subirons.

Tes collègues et toi n’ont certainement pas dû avoir à « trier » des patients en fin de vie parce que tout manquait aux équipes de soin : les hommes, le matériel, la place. Nous, si.

Voilà, c’était ma piqure de rappel. Elle est certainement amère mais certainement moins que tous ceux que vous avez écrasé sous le poids de votre soif de pouvoir. Enfin, sache que je n’adhère à aucun parti et que je ne vote jamais. Je suis fier de mon anarchisme et ne le quitterais pour rien au monde. Mais peut-être que tout cela t’échappe totalement.

Bien à toi,

Mathias

© Mathias Moreau

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