Hommage à Michel Serres/Philosophie

Hermès-philosophe | Hommage à Michel Serres #2

Michel Serres

Il y a chez Michel Serres un mode de rationalité qui ne convient peut-être pas aux associations que nous avons l’habitude d’élaborer avec trop de facilité. Forcément pour autant que Michel Serres place sous le signe de la turbulence les rapports entre éléments. La question n’est plus de savoir comment s’ordonnent les éléments dans une relation de chronologie. Et c’est bien ce qui oblige Michel Serres à découvrir des opérateurs de communication inusités. Nous avons l’habitude de tout soumettre à la succession et, de là, à des formes de relations établies selon les rapports de la cause à l’effet. Il faut, le long de cette habitude scolaire, académique, procéder par « ordre », empruntant trop souvent des formes a priori sur lesquelles nous n’exerçons aucun sens critique. C’est ainsi que fonctionnent le discours, sa mauvaise répétition dont Michel Foucault avait précisément analysé l’ordre, L’ordre du discours qui n’a évidemment rien de naturel. Sous la contrainte de cet ordre, nous avons été entraînés trop souvent vers des rhétoriques convenues développant une forme de pensée qui procède selon une forte continuité, une hiérarchie qui prend un sens orienté dans un temps successif.

Un des premiers motifs de Descartes, par exemple, aura été d’élaborer des règles pour la direction de l’esprit avec le sentiment évidemment que cette direction, cette orientation n’ont rien de naturel puisqu’il faut les imposer et les construire avec soin, avec méthode et sagacité. « La lumière naturelle de la raison » est en vérité une élaboration artificielle dont nous avons oublié le caractère précaire. Or, écrire sous l’éclairage d’Hermès, c’est parier pour une autre manière de distribuer les choses, d’autres formations discursives que Michel Serres partage avec Foucault dont il a été le collègue à Clermont-Ferrand. D’où le reproche souvent fait à Michel Serres de passer du coq à l’âne, de procéder selon une forme qui n’est pas Universitaire. Ce qui n’est choquant qu’eu égard à un protocole en usage depuis un temps suffisamment long pour l’imposer comme vérité. Pourquoi faudrait-il suivre seulement les enchaînements qui nous paraissent naturels en intégrant la scolastique de nos apprentissages ? Pourquoi dans une même phrase ne pas passer de Jules Verne à Lucrèce ou, dans un même paragraphe, de l’époque moderne à la Rome de l’antiquité ? Quels opérateurs autorisent de tels transferts ? S’agit-il de métaphore, de poésie à proscrire des formules de la philosophie ?

Nous voici donc débordés dans nos manières de construire, habitués par de longues chaînes de raisons établies avec soins, sous l’autorité d’une logique qui exclut les tiers au lieu de les instruire, logique qui fabrique la familiarité de ce qui va ensemble puis montre comment passer progressivement, historiquement si je puis dire, d’un ensemble à un autre. Le reproche d’une communication qui se fait en tous sens n’est donc pas étonnant. Il aura été formulé en même temps à l’encontre de Deleuze et, par voie de conséquence, je dois l’avouer, de ma propre façon d’écrire, de sauter les ordonnances les plus convenues. Mais on voit mal pourquoi Michel Serres aurait consacré des études à la communication, à l’interférence, à la traduction, à la distribution s’il n’avait pas l’idée d’une manière hermétique de procéder. L’hermétisme est sans doute hissé par Michel Serres au rang d’une méthode nouvelle.

« Les origines de la géométrie », Michel Serres (Flammarion, 1993)

Je ne vais pas rappeler les résultats de ces longues enquêtes, mais la moindre des choses serait de prendre au sérieux le titre de ses ouvrages, de laisser à Michel Serres la liberté d’entrer dans d’autres modes de répartition que ceux que nous avons retenus en suivant des ordres que rien ne justifie en dehors d’une habitude historiale et par conséquent conventionnelle. Pour faire comprendre cette création d’embranchements nombreux, Michel Serres se réfère à un exemple de transmission différent de celui du discours, plus machinique, plus fonctionnel. Voici ce qu’il dit d’ailleurs avec grande simplicité : « considérez une voiture automobile d’un modèle récent : elle forme un agrégat disparate de solutions scientifiques et techniques d’âges différents ; on peut dater pièce à pièce : tel organe fut inventé au début du siècle, l’autre il y a dix ans et le cycle de Carnot a presque deux cents ans. Sans compter que la roue remonte au néolithique. L’ensemble n’est contemporain que par le montage » (Cf. Eclaircissements, p. 73).

Il nous faut compter ainsi comme dirait Deleuze sur un agencement, un montage ou encore dans un langage leibnizien un agrégat, une espèce de monadologie qui met en rapport des perspectives différentes en une unique multiplicité. Ce que Michel Serres retrouve également dans son livre sur L’origine de la géométrie : un constructivisme qu’il définit comme la forme même du contemporain. C’est cette idée qui m’a poussé à entrer dans une étude plus approfondie de la temporalité, à l’occasion de mes Figures des temps contemporains, une certaine con/temporalité que j’avais pratiquée déjà dans une lecture du moyen âge sous le titre d’Ossuaires. Ce titre emprunte beaucoup à Foucault, au concept d’archive, mais également à Michel Serres pour rendre compte de la percolation des temps. Un concept qu’il utilise souvent et que la machine à café met sous pression pour faire passer la même eau par des strates différentes mais superposées me donnant l’idée d’un montage entre la pensée grecque, arabe et chrétienne autour de l’an mil pour composer une atmosphère très particulière. Mais c’est sans doute encore, par une telle forme de communication, l’occasion d’explorer un temps chiffonné qui conjugue des rythmes différents comme ferait le boulanger pour la pâte qu’il bat et dont les points adoptent des relations mobiles. « Deux points très éloignés se trouvent tout à coup rapprochés, superposés même » (ibid. p. 93). Alors les catégories fondent pour une algèbre qu’on ne peut formuler en restant soumis à la théorie des ensembles.

Naît ainsi une tout autre conception du temps propre à Michel Serres et à laquelle je dois beaucoup. En effet, sur des nappes de temps qui percolent, tout change de nature à chaque rebroussement, de sorte que les successions ont moins d’importance que les superpositions. Cette étrange topologie n’a, par conséquent, plus grand rapport avec notre manière moderne de composer les choses, une manière de raisonner qui tenait surtout de l’Histoire. La modernité est obsédée, même chez Nietzsche encore, par l’Histoire et les successions qui forment ses dépassements, l’illusion d’un progrès. Elle est nourrie par la figure d’un temps qui entre dans de grands récits, organisés par un début et une fin bien déterminés laissant comme seul fil possible le retour au fondement, la saisie de l’origine dans un souci Heideggérien qu’on ne trouve ni chez Serres ni chez Deleuze, ni chez moi lorsque je cherche d’autres modèles de récits adoptés par la science-fiction. Des récits que Serres évidemment n’interroge pas et qui me permettent de prendre d’autres directions que celles du temps raconté retenues par Ricoeur. En tout cas, le contemporain, la contemporalité propre au temps chiffonné dont je viens d’indiquer la matrice, ne sont pas liés au sens de l’histoire qui aura préoccupé notre manière de penser durant le XIXe siècle, nous poussant vers une ontologie fondamentale ou une requête généalogique de l’origine. Le contemporain est davantage frayé en surface. Il est géographique ou topologique, stratigraphique parfois en montrant comment un même événement peut percoler plusieurs âges du monde produisant des échos que Deleuze avait par exemple développés en une « image de la pensée » spécifique qui forme comme son cristal.

© Jean-Clet Martin

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