Lectures/Pour 2020

Pour 2020 | (Re)lire « L’Empreinte » d’Alex Marzano-Lesnevich avant qu’il ne soit trop tard

Plage de Berck-sur-Mer, Vincent Desjardins (photographie)

Pour peupler vos bibliothèques et vous donner envie de lire ou relire des ouvrages en 2020, nous vous proposons pendant cette semaine, un conseil par jour d’un de nos auteurs à propos d’un ouvrage lui tenant particulièrement à coeur et qu’il est urgent de lire cette année. C’est Elise Tourte qui complète cette série avec L’Empreinte d’Alexandria Marzano-Lesnevich.


« L’empreinte », Alex Marzano-Lesvenich (Sonatine, 2019)

L’ouvrage qui a le plus retenu mon attention cette année est un récit qui renouvelle en profondeur le true-crime, signé par la jeune écrivaine Alexandria Marzano-Lesnevich et intitulé L’Empreinte (2019, Sonatine). 

Popularisé par Truman Capote dans De sang froid (1966), le genre du true-crime (en français “vrai crime”, opposé aux crimes fictionnels des romans noirs ou des polars) me semble un des plus fascinants de la modernité. Sa façon de sonder l’âme humaine, d’explorer jusqu’à ses recoins les plus profonds, là où les pas s’arrêtent et où la rationalité abandonne, non seulement confère aux ouvrages une force littéraire indéniable, mais prodigue également une méthode à utiliser dans la recherche scientifique. 

Jusqu’où aller ? c’est la question que se posent les auteurs et autrices de true-crime. Question qui rencontre une des interrogations philosophiques par excellence d’après Kant : Que puis-je savoir ? 

À cet égard, le livre d’Alexandria Marzano-Lesnevitch L’Empreinte travaille de près son sujet. En anglais, le titre est The Fact of a Body : a Murder and a Memoir. Et il y a bien “le fait d’un corps” dans cet ouvrage. Celui d’un petit garçon violé et assassiné par un pédophile récidiviste, Rick Langley, dans les années 1990 en Louisiane. Mais l’histoire va plus loin que ce fait, dépasse cette image terrible. 

Un des moments clefs de l’ouvrage est la découverte par la narratrice d’une phrase prononcée par la mère de la jeune victime devant la cour lors du second procès. “J’entends le cri de mon enfant au moment de sa mort mais j’entends aussi l’appel au secours de Rick Langley.” Marzano-Lesnevich s’interroge : comment une mère peut-elle dire cela ? À plusieurs reprises, elle écrit : “je veux comprendre”. Il faut dire aussi que cette histoire se tisse avec son propre parcours, puisqu’elle a elle-même été abusée par son grand-père dans son enfance. Pour préserver l’effet de surprise des futur•e•s lecteurices, je préciserai seulement un des chemins de pensée dans lesquels cette lecture m’a entraînée. 

Bayou en Louisiane, Lisa Yount (photographie)

Sur France Culture, un épisode du podcast Une Histoire particulière m’a interpellée quelques mois après la lecture de L’Empreinte. L’avocate de Fabienne Kabou, Fabienne Roy-Nansion, raconte comment elle a défendu cette mère qui avait abandonné sa petite fille à la mer à Berck-Plage en 2013. Brillante, d’une intelligence souvent effrayante, Fabienne Kabou demandait parfois à son avocate : “Vous êtes restée sur la plage ?”, lui enjoignant au contraire de quitter le lieu du crime. De quitter le sable ou la boue des affects – dégoût, stupéfaction, horreur, sidération par rapport à l’acte, pour atteindre un autre niveau. 

Pour que la justice des hommes et des femmes ait lieu, il faut que des personnes quittent la plage. Il faut que des personnes entendent le récit des meurtriers et non seulement celui des victimes. Expliquer ne signifie pas excuser, contrairement à ce qu’avait dit Manuel Valls au sujet du terrorisme dans un discours qui a déjà cinq ans. Les personnes qui incarnent la justice sont capables de saisir, au milieu des discours publics qui condamnent de manière quasi unanime les meurtriers – et qui ont raison de le faire – un récit différent. Dans un temps où ceux qui s’efforcent de comprendre, ceux qui expliquent, sont de plus en plus méprisés, où ils jettent leur robe comme on l’a vu très récemment, il est bon, je crois, de redire leur importance dans la société. En ce qui me concerne, je garde cette exigence en tête pour 2020 : toujours chercher à entendre l’autre voix. 

© Elise Tourte

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