Philosophie

La terre vue de l’Olympe. Dialogue perplexe sur un exercice spirituel stoïcien

L’empereur romain Marc Aurèle était un stoïcien de conviction, auteur des « Pensées pour moi-même » © Getty – MassanPH

Médecins de l’âme au chevet d’une humanité fiévreuse, les penseurs stoïciens partageaient tous un même diagnostic, pour le moins décourageant : « détérioration morbide du discernement, entraînant idéations délirantes et comportements à risque ; crises d’angoisse alternant sans transition avec des phases d’exaltation ; agressivité diffuse susceptible de se retourner contre le patient. » Ces observateurs attentifs des convulsions humaines n’en persistaient pas moins à juger l’état de la Nature, dans l’ensemble, plutôt satisfaisant. Tout n’était pas perdu à leurs yeux : l’homme, maillon faible de l’organisation cosmique, ne leur semblait pas incurable.

En effet, pour peu qu’ils fussent correctement pris en charge par des philosophes compétents, des germes ténus de lucidité, déposés dans l’esprit de tous les hommes à leur naissance, laissaient espérer un éventuel retour à la raison. Parmi eux, à côté d’un sens logique élémentaire (nous rions de qui se contredit grossièrement) et de quelques lieux communs moraux (une vague idée de la justice), une intuition à peu près correcte de notre condition mortelle : n’entend-on pas répéter à chaque enterrement que nous sommes peu de chose, que la vie est précaire et brève, la mort sans appel et qu’il faut songer à vivre pendant qu’il est temps, parce que nous n’avons qu’une vie ? Les poètes n’ont-ils pas célébré dans toutes les langues le passage du temps, le souvenir des amis disparus et le regret des jours enfuis ?

Or la pathologie dont souffre l’humanité, pour le stoïcisme, est un délire lié à une inconséquence : car cette universelle sagesse populaire, bien que nous la sachions par cœur – en tous cas nous savons par avance que le moment venu elle nous apparaîtra évidente, comme il est soudain évident à qui bascule dans le vide que c’en est bien fini de lui – qui parmi nous la prend au sérieux ? Chacun vit comme en rêve, sans y penser. Les stoïciens ne se lassaient pas de dénoncer la légèreté des hommes :

Faute de comprendre ce qui vous arrive, vous vivez comme ceux qui s’amusent au théâtre ou au cirque tandis que leur maison brûle sans qu’ils en soient informés. (Sénèque, La vie heureuse, XXVIII)

Prendre notre évidente précarité au sérieux, ce serait nous décider à vivre une vie susceptible d’apparaître à son terme, quand nous ferons une dernière fois retour sur elle, digne d’avoir été vécue. Mais notre indolence, les affaires et les contretemps de chaque jour, nos habitudes, nos humeurs, nos craintes, nos convoitises, nos ambitions, tout cela nous fait ajourner sans cesse le moment d’examiner la question de savoir quelle vie mener. Nous nous laissons vivre au fil des années comme si nous étions immortels, passant à côté de la vie :

Dirais-tu qu’un homme a longtemps navigué si, pris dans une tempête dès sa sortie du port, il a été entraîné par un tourbillon furieux de vents tournants, tantôt dans une direction, tantôt dans la direction contraire, sans parvenir à prendre le large ? Tout ce qu’on peut dire, c’est qu’il a été beaucoup ballotté. (Sénèque, La brièveté de la vie, VII, 10)

Autre symptôme, autre inconséquence, mêmes causes : cette mort que nous négligeons de regarder en face nous obsède et nous terrifie. Comme nous passons une bonne partie de notre temps à rêver d’une vie meilleure, une autre à y travailler et le reste à nous reposer, le centre de gravité de notre existence est très en avant de nous : nous vivons en attendant de vivre. Si la mort survenait dans l’intervalle, ce serait une vie vécue pour rien, et pour tout dire à peine vécue :

Ils meurent dans une sorte d’épouvante, non comme s’ils sortaient de la vie mais comme si on les en arrachait, hurlant qu’ils ont été assez sots pour ne pas vivre. (Sénèque, La brièveté de la vie, XI, 2)

Afin de faire revenir à la réalité les pauvres déments que nous sommes, la philosophie stoïcienne proposait une thérapie de longue haleine : un programme d’entraînement mental, aussi exigeant que l’entraînement physique des athlètes de haut niveau, grâce auquel le patient, à force d’exercices répétés quotidiennement et pour peu qu’il fût tenace et docile aux conseils de ses entraîneurs, était supposé reprendre à terme possession de lui-même et de sa vie.


— Vous voudrez bien excuser ma perplexité. Je me représente mal ce programme. Un entraînement sportif se conçoit aisément : renforcer ses muscles, les étirer ou les assouplir, affiner sa motricité, développer sa rapidité d’exécution, tout cela est banal. Mais l’esprit ? L’analogie tient-elle ? Le cerveau n’est pas un muscle…

— C’est une analogie, en effet. Mais les facultés de l’esprit s’exercent, elles aussi. Ainsi, nombre d’exercices stoïciens sollicitaient l’imagination ; parmi eux, le plus caractéristique, baptisé « survol cosmique » ou « vision d’en haut » par les commentateurs, peut être résumé en une consigne : s’efforcer de voir l’humanité de très haut et de très loin, comme on contemple une fourmilière à ses pieds, ou depuis le sommet d’une montagne, hommes et animaux circulant au fond de la vallée. Marc Aurèle, si on en juge à ses Pensées pour moi-même, semble avoir singulièrement goûté de tels panoramas – au point qu’il y eut des commentateurs pour le soupçonner sérieusement d’abus de substances hallucinogènes :

L’Asie, l’Europe, des recoins du monde ; tout l’océan, une goutte d’eau dans le monde ; l’Athos, une motte du monde ; le temps présent tout entier, un point de la durée. (VI, 36)

La terre entière n’est qu’un point, et quelle infime parcelle en est habitée ! (IV, 3)

Contemple les évolutions des astres, en pensant que tu es emporté avec eux. (VII, 47)

— Ces tableaux font de l’effet, je vous l’accorde. Mais reconnaissez que l’exercice-roi de la spiritualité stoïcienne a quelque chose de puéril : qui peut croire que de telles rêveries pourraient apaiser notre angoisse de mourir ? La simple contemplation d’images peut-elle affecter profondément nos dispositions et notre conception de la vie ? L’exploration de l’espace nous a accoutumés à voir la terre « de haut et de loin » ; la science moderne nous a fait prendre la mesure des échelles de temps abyssales qui sont pertinentes pour l’histoire de la vie, de la terre et de l’univers : pourtant les hommes sont ce qu’ils étaient quand ils croyaient le monde né d’hier et ses frontières juste au-delà des mers.

Sénèque (gravure)

— Tout dépend de ce qu’on entend par « contemplation d’images ». Vous avez raison, si c’est regarder sur un écran quelque photographie de la terre prise par un astronaute, ou une fresque chronologique de l’histoire de la vie, on voit mal quel profit le spectateur pourrait en retirer, à part quelques informations, ou des satisfactions d’ordre esthétique.

— Mais ne peut-on en dire autant d’une méditation à base de représentations mentales ? Supposons un apprenti philosophe parvenant, à force de concentration et de répétitions – sur le mode de la méthode Coué ou de l’autohypnose – à associer fermement dans son esprit certains souvenirs de fourmilières rencontrées lors de promenades, à l’idée que telle serait l’apparence de l’humanité dans son ensemble vue depuis le sommet de l’Olympe : qu’en retirera-t-il ? Peut-être un certain vertige, avec au plus le vague sentiment que l’espace et le temps s’étendent à l’infini dans toutes les directions… Mais une fois de retour sur terre, revenu à ses occupations quotidiennes, que lui en restera-t-il ?

— Un certain apaisement, il me semble. « Relativiser » ou « prendre du recul », comme on dit, n’est-ce pas un bon moyen de se délivrer de l’anxiété ?

— Parfois. Mais toujours temporairement et sans effets profonds, surtout si notre vie nous fournit de réels sujets d’inquiétude. À peine de retour de vacances, routines, urgences et soucis quotidiens reprennent le dessus.

— Sauf à répéter fréquemment l’acrobatie mentale.

— Mais même alors, quelles raisons d’espérer un progrès ? De penser que pour qui s’y livre régulièrement, l’habitude de songer à sa propre précarité sera un jour si bien prise qu’elle sera devenue pente naturelle – qu’il verra spontanément toutes choses dans la pénombre de leur disparition prochaine et comme en vue plongeante ?

— J’ai sans doute eu tort de souligner le caractère imaginatif de l’exercice de vision cosmique. Les images ne valent que comme support de méditation. Il ne suffit pas de ressasser que l’humanité vue « de haut et de loin » est comme une fourmilière à nos pieds. Il s’agit de se demander quelles raisons justifient une telle comparaison, questionnement dont on peut attendre d’éventuelles retombées psychiques.

— Rien de mystérieux : ce qui est alors mis en relief, n’est-ce pas tout bonnement le caractère minuscule de nos vies – sempiternel cliché des sagesses populaires ? Et loin d’en être le résultat, n’est-ce pas d’emblée présupposé par l’adoption d’une « vision d’en haut » ?

— Ce n’est pas tout. Faisons l’expérience, voulez-vous ? Imaginons-nous contemplant une fourmilière : d’innombrables insectes grouillent à sa surface, se croisant et se recroisant en tous sens. Notre regard suit un temps les efforts de l’un, puis d’un autre, et encore d’un autre, chacun suivant imperturbablement son chemin, se livrant à des activités que nous avons peine à deviner, avant de disparaître soudain dans une anfractuosité. Une colonne de ses congénères en émerge, se joint à l’affairement général, puis se disperse ou s’engouffre à son tour dans les profondeurs, avant d’être remplacée par d’autres. Et la même scène cent fois répétée sous nos yeux : le ballet semble sans fin.

— Vous avez manifestement gardé une âme d’enfant.

— Peut-être bien. Mais un enfant se laissera fasciner, jusqu’à ce qu’il lui prenne la fantaisie de déranger les bestioles à coups de talon. Pour ma part, quelques traits me frappent. Tout d’abord, bien qu’en un sens chaque insecte soit un individu unique, mon regard d’humain ne fait ni différences ni détail : qu’une distraction me fasse perdre de vue celui que je suivais, et me voilà incapable de le retrouver : est-ce celui-ci, celui-là ? Je n’en sais rien, et peu m’importe : à mes yeux de géant, une fourmi est une fourmi. Par ailleurs, non seulement l’organisation d’ensemble de leurs activités n’est pas visible – quand il s’en ébauche une, c’est localement, et elle se défait aussitôt – mais les insectes eux-mêmes semblent n’en avoir aucune conscience. Sans doute les voit-on réagir brièvement l’un à l’autre quand ils se croisent, sans doute en gros tout se fait-il sans heurts (d’où le désir de saccage qu’éprouve l’enfant !) mais chacun progresse en somnambule et à tâtons, indifférent à ses semblables, comme s’ils n’existaient pas. Mon regard seul les rassemble en un tout. Or puisqu’il s’agit d’un effet de la distance et du surplomb, il n’est pas absurde d’imaginer que c’est ainsi qu’apparaîtrait, à un spectateur divin haut perché sur l’Empyrée, la multitude confuse des humains.

— Spéculation oiseuse. Et mise en scène parfaitement artificielle ! Je vous accorde volontiers qu’il nous est toujours loisible de nous voir sous cet angle : mais pourquoi privilégier une telle perspective, sinon pour les images frappantes qu’elle fournit aux écrivains ? En quoi un simple agencement de relations spatiales pourrait-il nous éclairer sur la condition humaine ? D’en-haut, c’est entendu, nos vies nous apparaîtraient minuscules, comme si nous étions des fourmis. Mais qui se voit ainsi ? Et en quoi serait-ce mieux se voir ? Personne n’est là-haut ; chacun vit sa vie depuis sa vie. Or comprendre la vie humaine, n’est-ce pas comprendre comment elle est vécue ?

Buste de Marc Aurèle, Oklahoma City Museum of Art.

— Je vais prendre mon temps pour vous répondre. Avant d’en venir aux leçons morales ou existentielles qu’on peut en tirer, je m’attarderai sur l’artificialité du dispositif. Elle est indéniable. Mais il faut comprendre que c’est une expérience sociale qui est ici traduite en relations spatiales. Les auteurs stoïciens s’adressaient avant tout à un public de notables. Or une telle manière de voir l’humanité « de haut et de loin » est familière aux hommes de pouvoir. Que leur sont en effet leurs concitoyens ? Une multitude d’individus dont chacun compte peu, et dont ils ignorent tout ; pouvant occasionnellement se rendre utiles, mais remplaçables à volonté, et à l’occasion sacrifiés sans scrupules ; engagés dans un réseau complexe de transactions locales, défiant tout effort de vue synthétique ; chacun vivant sa vie dans son quartier, avec ses proches et ses voisins, sans grand souci de l’intérêt commun ; enfin ne formant peuple à eux tous que grâce au pouvoir politique exerçant sur eux tous son emprise. Vus du Sénat ou du palais impérial, un citoyen romain était-il davantage qu’un animalcule perdu dans la foule – la « tourbe », comme on disait jadis ? Tout comme les alliés et les sujets de l’Empire, dispersés aux quatre coins du monde connu, ou les esclaves, l’immense armée muette des sans-nom et des sans-droits.

L’exercice d’une magistrature publique était le moyen de s’extraire de l’obscurité commune. En prenant une vue d’ensemble sur les institutions et les affaires d’État, mais surtout en devenant centre focal d’attention pour tout un public, plus ou moins vaste selon le rang auquel on était parvenu. Un magistrat était un homme qui ne comptait pas pour rien : il avait une notoriété, on parlait de lui, on s’adaptait à lui, on s’efforçait de scruter ses pensées et de deviner ses intentions ; commentaires et appréciations le concernant occupaient les esprits bien au-delà du cercle de ses proches – et même au-delà des limites de l’Empire, pour ceux qui, la fortune aidant, parvenaient à la gloire. Pour de tels hommes, la « vision d’en haut » n’était somme toute qu’une hyperbole : c’était exactement leur vision de la société, liée à leur position sociale – mais élevée au carré. Les dieux voyaient les hommes comme les monarques leurs sujets, « de loin et de haut ». Adopter le point de vue cosmique revenait simplement à englober tout le monde, les grands comme les humbles, et même le monarque, dans une commune insignifiance :

La masse profonde du temps nous submergera. Quelques rares génies surnageront un moment au-dessus du flot, luttant contre l’oubli. Ils parviendront peut-être à se préserver quelque temps, mais tous finiront un jour ou l’autre par sombrer dans un même silence… Tous ceux que la fortune a portés sur la scène, tous ceux qui ont été parties prenantes et instruments du pouvoir, qui ont vu leur crédit prospère et leurs palais assidûment fréquentés tant qu’eux-mêmes ont été debout : de tous, après leur disparition, la mémoire s’est promptement abolie. (Sénèque, Lettres à Lucillius, II, 21, 5)

Ce qui valait pour les hommes, valait aussi bien pour l’ensemble de leurs institutions, de leurs conflits et de leurs ambitions – vastes et complexes univers sociaux réduits à rien par la vision cosmique, infimes remous à peine perceptibles à la surface des temps :

La cour d’Auguste, sa femme, sa fille, ses descendants, ses ascendants, sa sœur, Agrippa, ses alliés, ses familiers, ses amis, Aréus, Mécène, ses médecins, ses sacrificateurs, toute cette cour a disparu. Passe ensuite à d’autres, à la mort, non plus d’un homme, mais, par exemple, à celle de tous les Pompées. Songe à ce qui est gravé sur les tombeaux : « Le dernier de la race. » Que de tourments s’étaient donnés les ancêtres pour laisser un héritier ! Il a fallu pourtant qu’il y eût un dernier, et avec lui la disparition de toute une lignée ! (Marc Aurèle, Pensées pour moi-même, VIII, 31)

Enfin et surtout, voir l’humanité en masse et de loin était (et est encore) la règle à l’égard du passé : de la foule des défunts murés dans leur silence, qui se soucie, et que reste-t-il dans les mémoires ?

Certains mots, usuels autrefois, ne sont plus aujourd’hui que dans les dictionnaires, de même que les noms d’hommes très célèbres autrefois : Camille, Céson, Volésus, Léonnatus ; puis, peu après, Scipion et Caton ; puis Auguste ; puis enfin Hadrien et Antonin. Tout cela se fond aussitôt dans la légende, que bientôt un oubli total ensevelit elle aussi. Et je dis cela au sujet d’hommes qui ont en quelque sorte brillé d’un éclat extraordinaire, car les autres, à peine décédés, sont inconnus et ignorés. (Marc Aurèle, Pensées pour moi-même, IV, 33)

On aurait donc tort, je crois, de voir dans la « vision cosmique » une invention de philosophe : elle prolonge et radicalise une manière d’appréhender l’humanité qui a ses racines dans la condition humaine, et que favorisent certaines structures sociales et politiques. Rien de spéculatif, ou plutôt une spéculation en continuité avec l’expérience quotidienne des hommes en société.

— Admettons. Mais alors quel intérêt ? Si les exercices spirituels ne font que prolongerl’expérience sociale de tout un chacun, quel sens y a-t-il à les dire, comme vous l’avez fait précédemment, « aussi exigeants que l’entraînement physique des athlètes de haut niveau » ? Et encore une fois, en quoi peuvent-ils bien nous aider à affronter la mort ? La peur de mourir mêle divers sentiments : l’attachement viscéral au simple fait d’être en vie ; le déchirement de quitter à jamais ceux qui nous sont chers ; la crainte de la violence et de la souffrance physiques ; la peur d’un au-delà inscrutable ; le regret d’avoir dilapidé le temps imparti par le destin ; l’anxiété liée à l’incertitude du moment de mourir ; l’horreur à la perspective d’éprouver alors une terreur et un désespoir insoutenables ; le remord de n’avoir pas racheté ses fautes ; l’abattement de savoir ambitions et projets voués à ne jamais aboutir – or sur aucun de ces points je ne parviens à me convaincre des effets lénitifs des rêveries stoïciennes ! Sans doute sont-elles de nature à nous rappeler que dans l’immensité cosmique, chacun de nous est quantité négligeable. Mais qui donc en a jamais douté ? Et que peut-il bien y avoir d’apaisant dans le fait de se dire que cette vie qu’on est terrifié de perdre est en elle-même sans valeur ?

— Je comprends. Vous ne voyez pas bien en quoi une vue panoramique de la société dans son ensemble, relayée par une rêverie cosmique somme toute assez furtive, pourrait transformer ce qu’il y a en nous de plus intimement personnel : notre rapport à nous-même, à notre vie, à notre disparition prochaine. C’est bien cela ?

— À peu près.

— Peut-être le verrez-vous mieux si vous gardez à l’esprit que du fait de leur position sociale, les lecteurs des stoïciens entretenaient un rapport à l’existence très spécifique. Il s’agissait, rappelez-vous, de nantis et d’hommes publics : patriciens destinés, du fait de leur naissance, à une carrière politique à Rome, le Cursus Honorum, dont un siège de sénateur, et pour certains une charge de consul, constituaient l’achèvement ; riches chevaliers romains, faisant carrière dans l’administration impériale ou se consacrant aux magistratures municipales ou provinciales. Or il est remarquable que parmi toutes les sanctions pénales que des hommes en de telles positions étaient susceptibles de subir, l’exil fût à leurs yeux presque aussi redoutable que la peine capitale, comme l’illustre ce passage d’Épictète (Entretiens, I, I, 21-32) :

On annonça à Agrippinus qu’il allait être jugé au Sénat. [Puis] quelqu’un vint lui dire : « Tu as été condamné. —À l’exil ou à la mort ? —À l’exil. —Et mes biens ? —Ils ne sont pas confisqués. —Partons donc, et allons dîner à Aricie. » Voilà un homme […] capable de se dire : « Faut-il mourir ? Si c’est à l’instant, eh bien soit, je meurs ! Si c’est un peu plus tard, je dîne, puisque c’est l’heure. Après, il sera bien temps de mourir. »

On voit que dans ce passage, c’est tout naturellement que le philosophe glisse de l’exil à la mort, comme si les deux étaient au fond du même ordre. Un tel rapprochement, qui ne peut manquer d’étonner une sensibilité moderne, se comprend cependant assez bien, replacé dans le contexte de la société romaine. En effet, une vie réussie, pour un membre de l’élite au pouvoir, consistait d’abord à s’illustrer. Sa réussite se mesurait aux bienfaits dont la Cité lui était redevable, pour avoir été à la hauteur de responsabilités publiques exigeantes – juge intègre, avocat éloquent, général victorieux, sénateur ou tribun promoteur de lois durablement utiles, consul garant de l’ordre public. Mais aussi bien pour s’être montré mécène généreux – organisateur de spectacles ou de jeux, bâtisseur d’édifices publics, protecteur des artistes, des savants et des pédagogues – ou simplement patron soucieux de soutenir sa clientèle et ses alliés. La vie était pour chacun l’occasion de démontrer ses éminentes qualités – et c’est pourquoi la tradition rhétorique romaine a nommé « démonstratif » le genre oratoire de l’éloge. Exister signifiait d’abord « être vu de tous » : être reconnu comme un personnage exceptionnel, compter pour quelque chose dans les débats publics, avoir de l’influence et du crédit, faire parler de soi, marquer les esprits, rester dans les mémoires… L’espace public romain, autant que le nôtre, avait quelque chose d’un théâtre : il y avait une scène politique ; un décor monumental, orné de statues et d’inscriptions à la mémoire des grands hommes ; et un public, le peuple des obscurs qui ne se manifestaient qu’en masse, par leurs applaudissements et leurs ovations. Vivre une vie méritant d’être vécue, c’était passer des gradins à la tribune ou à la scène, se montrer en pleine lumière, et s’y montrer à son avantage. Pour cette raison, l’exil semblait à peine préférable à la mort, et la mort en somme rien de plus qu’un exil définitif : deux manières de sombrer sans recours dans l’obscurité et le silence.

Épictète, gravure
© Bridgeman Images

— Revenons-en, je vous prie, à la vision d’en-haut. Si j’ai bien compris, son effet est d’introduire de nouvelles unités de mesure, par l’extrême dilatation des échelles de temps et d’espace qu’elle opère. Pourquoi pas ? Mais je trouve la démarche réductrice : comme si la valeur des choses devait s’apprécier en termes de durée et d’extension – comme si une vie provinciale et brève était forcément insignifiante !

— Pour un esprit romain, c’était aller à l’essentiel. Car dans la vie sociale et politique s’opérait déjà une telle réduction au quantitatif : il s’agissait de s’accroître, de s’étendre, de jeter les fondements d’une domination ou d’une gloire durables. La politique étrangère consistait à conquérir, à s’assurer le contrôle des territoires conquis et à consolider les alliances qui seraient utiles un jour en vue de nouvelles conquêtes. Chaque lignée aristocratique se proposait d’élargir sa sphère d’influence, en plaçant ses membres aux postes clefs de l’État ou en les mariant opportunément – du reste elle tirait de son ancienneté une bonne part de son crédit. D’un notable à un autre, les différences de prestige se mesuraient à l’ampleur de leurs domaines, de leurs clientèles, du réseau de leurs alliés et de leurs contacts, dans la Ville, en province et dans l’Empire. Pour eux tous, la formule du bonheur relevait d’une arithmétique élémentaire : que ceux à qui ils importaient fussent plus nombreux que ceux qui leur importaient – et la différence entre les deux quantités aussi grande que possible. Pour les plus ambitieux, l’objectif, qui ne prêtait pas à sourire, était d’aller au bout de cette logique : acquérir une gloire éternelle et universelle, rien de moins.

Et la mort était à l’image de la vie. Pour le commun des mortels, de leur vivant perdus dans la masse, sans poids ni conséquence, ni remarquables ni remarqués hormis du cercle de leurs proches, c’était s’éclipser furtivement, sans que nul s’en inquiète et comme s’ils n’avaient jamais été. La plupart des hommes s’y faisaient, bon gré, mal gré. Mais la folie des puissants était de se croire exemptés du sort commun. Il faut dire que tous les aspects de leur vie entretenaient cette illusion : la multitude de ceux qui les craignaient ou les enviaient ; les foules qui se pressaient pour les voir passer ; la cohorte des solliciteurs et des débiteurs, des serviteurs et des fournisseurs, des admirateurs et des flatteurs ; les contes qui couraient d’eux, dans les villas luxueuses comme dans les bas-fonds ; enfin richesses, palais, fêtes, honneurs, statues, inscriptions, acclamations, hommages… Pour ne pas se croire d’une autre espèce que l’humanité ordinaire, il fallait se forcer.

Sur ces imaginations enivrées, la vision cosmique était supposée agir à la manière d’une douche froide. Pour celui qui s’y exerçait, la consigne était d’abord de varier à l’infini les images éloquentes tirées de la vie quotidienne susceptibles de lui mettre en quelque sorte sous les yeux l’universelle précarité. Les ouvrages stoïciens nous ont laissé de nombreux exemples de telles vignettes :

Nous voyons parfois dans les spectacles du matin le combat d’un ours et d’un taureau. Puis, quand ils se sont bien maltraités l’un l’autre, s’avance l’homme chargé de les achever. Ainsi faisons-nous : nous attaquons notre compagnon de chaînes, alors qu’une fin prochaine menace vainqueur et vaincu. (Sénèque, De la colère, III, XLIII, 2)

Je savais bien dans quel quartier bruyant la nature m’avait logé. Que de fois j’ai entendu des clameurs dans mon voisinage, vu passer devant ma porte, précédé de torches et de cierges, le cortège funèbre d’un enfant mort prématurément. J’ai plusieurs fois entendu le fracas d’un immeuble s’écroulant de toute sa hauteur. En une seule nuit ont péri un grand nombre de ceux que le forum, la curie ou la conversation me faisaient fréquenter, séparant les mains qui se serraient amicalement. Et j’irais m’étonner que des dangers que j’ai toujours vu rôder autour de moi finissent un jour par m’atteindre ! (Sénèque, La tranquillité de l’âme, XI, 7)

Tout dans le monde est constamment remplacé, car tout s’écoule et se transforme sans cesse. Le présent est à l’infini toujours nouveau, car la course du temps ne s’interrompt jamais. Or dans ce torrent, parmi tous ces êtres qui passent en trombe, auxquels accorder de l’importance, puisqu’il n’est possible de s’arrêter sur aucun ? C’est comme si on voulait s’attacher à l’un de ces moineaux qui, à peine ont-ils voleté un instant près de nous, s’éloignent déjà hors de vue à tire-d’aile. (Marc Aurèle, VI, XV)

— Ces stoïciens ressassaient-ils donc tous et toujours la même chose ?!

— Mais oui ! Cette répétition était même essentielle, comme elle l’est pour tout entraînement sérieux. La vision cosmique appelait une contemplation active – véritable exercice d’écriture mentale mobilisant mémoire, savoir-faire rhétorique et facultés d’invention pour brosser des tableaux toujours nouveaux. On supposait que l’esprit assidu à cet effort, multipliant les occasions de s’y livrer, verrait à terme sa sensibilité se modifier : les spectacles et les propos impromptus du quotidien en viendraient à lui évoquer spontanément cette sagesse populaire qu’il n’était que trop porté à méconnaître :

À celui qui a été mordu par les vrais principes, il suffit d’un mot, même des plus courts et des plus banals, pour lui rappeler d’être sans chagrin et sans crainte. Par exemple : « Il y a des feuilles que le vent répand à terre… Ainsi des races des hommes » Feuilles aussi tes propres enfants. Feuilles aussi ces hommes qui t’acclament avec sincérité et te bénissent, ou qui au contraire secrètement te maudissent, te blâment et se moquent de toi. Feuilles pareillement ceux qui recueilleront ta renommée posthume. Toutes ces feuilles, en effet, « naissent en la saison printanière » Puis le vent les abat, et la forêt en fait pousser d’autres à leur place. Ce que toutes choses ont de commun est de ne durer que peu de temps. (Marc Aurèle, X, 34)

Cet aspect de la vision cosmique n’était pourtant qu’un préalable. Car bien qu’infatués de leur grandeur, les nobles romains n’ignoraient pas que la mort les menaçait à tout moment, autant que quiconque et même peut-être davantage, la vie publique à Rome n’allant pas sans violences ni périls. Ils savaient bien que la probabilité n’était pas faible, que leur carrière tourne court avant que leur capital de renommée soit suffisant pour les faire passer à la postérité. Ce qui les angoissait, car c’était la perspective de retomber au niveau commun, et surtout les efforts de toute une vie déployés pour rien : une vie rétrospectivement annulée par la mort, puisqu’elle avait été entièrement subordonnée à la perspective d’un accomplissement qui ne viendrait jamais.

Les exercices stoïciens, même lorsqu’ils sollicitaient l’imagination, procédaient à la manière d’arguments dialectiques, empruntant à l’opinion combattue ses prémisses et sa logique, mais de façon à les retourner contre elle. Ainsi le survol cosmique poussait-il à l’extrême la logique arrogante des aristocrates romains. Tandis qu’ils s’enchantaient de la disproportion manifeste entre leur vie personnelle (quelques dizaines de pairs et de parents avec qui il leur arrivait d’interagir) et les vastes populations qu’affectaient leurs caprices – la vision cosmique leur mettait sous les yeux une disproportion d’une tout autre ampleur : entre ces mêmes populations et l’humanité tout entière, passée, présente et future. Sagesse puérile ? Oui, en un sens, mais ni plus ni moins que le délire dont elle était la cure spécifique : les maîtres du monde connu, qui jouissaient d’être quelque chose pour des millions d’hommes qui ne leur étaient rien, prenaient la mesure de l’immensité des espaces et des temps où nul n’entendrait jamais parler d’eux :

Jette les yeux sur l’oubli dans lequel tombent immédiatement toutes choses, sur le gouffre du temps qui, des deux côtés, s’ouvre à l’infini, sur la vanité du retentissement, la versatilité et l’irréflexion de ceux qui paraissent te bénir, l’exiguïté du lieu où la renommée est circonscrite. La terre entière, en effet, n’est qu’un point, et quelle infime parcelle en est habitée ! Et même là, combien d’hommes —et quels hommes !— te loueront ? (Marc Aurèle, IV, 3)

— En somme, l’exercice du vol cosmique pourvoyait les esprits arrogants d’une salutaire dose d’humilité, c’est cela ? Admettons. Le temps de l’exercice, voilà la juste proportion des choses rétablie : vue d’en-haut, notre vie est minuscule, mais non réduite à rien : simplement, d’une vie à une autre, ces différences dont les puissants faisaient toute une affaire apparaissent désormais microscopiques. Permettez-moi cependant, au risque de vous paraître obtus, de revenir à ma première question : et ensuite ? De retour dans le monde réel, de nouveau exposés à l’adulation des masses, leur mégalomanie ne revenait-elle pas aussitôt en force ?

— Vous oubliez un détail important. L’effort d’imagination requis n’a rien de difficile. Il est à la portée de tous, même des enfants. Les fourmilières sont pour tout le monde.

— N’est-ce pas une raison de le juger anodin ?

— Non, précisément : notre rêveur cosmique, lancé dans sa contemplation, ne peut éviter de prendre conscience que tous ses semblables sont en mesure de planer, tout comme lui, sur les ailes de leur imagination. Tous ses semblables, c’est à dire au premier chef tous ceux à qui il s’enchante de donner sa grandeur en spectacle. Le vol cosmique a pour effet d’instiller un soupçon mortifiant —et c’est ainsi qu’il opère la conversion du regard : tous ces solliciteurs, tous ces flatteurs, toutes ces foules éperdues d’admiration, tous ces adulateurs et ces acclamateurs, ne le verraient-ils pas (tout en se gardant bien de le dire), lui le maître du monde, exactement comme il s’est vu lui-même alors qu’il méditait ? Comme un César parmi d’autres, un membre insignifiant de la longue série de tous les Césars, le monarque d’un royaume perdu dans la myriade des autres royaumes – dont le règne prendra bientôt fin ? Se voir de haut, c’est donc comprendre que l’adulation des foules n’est jamais sans arrières pensées : celui qui jouit de briller sur scène ne peut plus ignorer que pour son public, il n’est que de passage – ni plus ni moins que les histrions magnifiques qui l’ont précédé, dont certains spectateurs se rappellent encore le nom, et tout comme ceux qui demain prendront sa place, dont on connaît déjà le nom. Potion amère pour le puissant ; médication salutaire pour le pauvre humain qu’il voulait cesser d’être : renonçant à s’agiter en vue de sa renommée, il pourra commencer à vivre ; sa vie sera ce qu’elle sera, mais c’est d’elle-même qu’elle tirera tout son sens ; bien assuré que l’éternité n’est pas pour nous, les hommes, il pourra mourir en homme, sans en faire un drame.

© Eric Dumaître

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