Hommage à Michel Serres/Philosophie

Homo Pontifex | Hommage à Michel Serres #1

Michel Serres © Guillaume Bonnaud (Sud Ouest)

J’ai rencontré Michel Serres en 2006 à l’occasion de la parution de L’art des Ponts, l’un de ses plus beaux livres, peut-être le plus beau. Livre sur les Ponts mais aussi livre-Pont comme devait l’être tout livre d’après lui. Il exposait ici son « Art Philosophique », au sens où Boileau parle d’un « Art Poétique » (et de poésie, justement, ce livre n’en manque pas).

« L’art des Ponts », Michel Serres (Le Pommier, 2016)

Ce livre est important car il propose une nouvelle image de la pensée : après les figures de l’accoucheur platonicien, de l’enquêteur humien, du Juge kantien, du généalogiste nietzschéen, du cartographe deleuzien ou du déconstructeur derridien, voilà que le philosophe se présente comme un Pontificateur ou comme un grand constructeur de ponts. Homo pontifex. Il en ressort une nouvelle définition de la philosophie : faire de la philosophie, c’est faire des ponts ! Et lire un philosophe revient sans doute à emprunter les ponts qu’il a construits, à passer par ses passages, à suivre les trajectoires et les mouvements de sa pensée… Cette définition originale n’est pas vraiment étonnante quand on connaît un peu l’œuvre de Serres. En effet, ce dernier n’a jamais cessé de « faire des ponts » entre les disciplines, mais plus largement aussi, entre des espaces culturels, institutionnels et théoriques que tout semblait séparer : entre sciences et philosophie, philosophie et littérature, culture classique et culture populaire, tradition et invention, espace universitaire et espace médiatique, etc. Mais qu’est-ce que cela peut bien nous dire de la philosophie ? Cela signifie d’abord qu’une philosophie est indissociable des moyens qu’elle met en œuvre pour aller là où elle veut aller. Rappelons que Serres a fait du dieu-messager Hermès l’un des principaux personnages de sa philosophie. Le philosophe doit alors trouver le mode de circulation adéquat à l’expression d’une idée ; il doit connaître les routes, les circuits, les chemins qui permettront à sa pensée d’arriver à destination. La théorie se veut performative, elle définit elle-même les modalités de sa propre « mise en marche » (au double sens du fonctionnement et du déplacement). Là encore, l’idée n’est pas tout à fait nouvelle — toute philosophie qui se réclame d’une « méthode » se conçoit elle-même comme cheminement, ce que dit le grec methodos — mais, avec la figure du pont, Michel Serres a le mérite d’insister sur le caractère technique d’une telle opération. Il nous rappelle ainsi que toute logique implique une logistique, toute réflexion repose sur un art des constructions. Toute philosophie, qu’elle soit « structuraliste » ou non, fait nécessairement appel à un art des structures. Le pont est l’image par laquelle la philosophie assume son constructivisme.

Reste à justifier le choix d’un tel modèle : pourquoi les ponts ? Parce que la verticalité des échafaudages suppose un sens de l’horizontalité, un sens du territoire et du terrain. Parce que la beauté des édifices (métaphysiques) est toujours conditionnée par la nécessité d’un passage. C’est donc à la fois comme construction technique et comme édifice fragile, sans cesse menacé par l’effondrement, que les ponts peuvent servir de paradigme pour penser la pratique philosophique : comment construire des ponts qui tiennent la route ? Comment combiner sens de la terre et nécessité d’une élévation, sachant qu’il n’y a rien de pire qu’un pont métaphysique « trop haut », oubliant dans son élévation la vérité du terrain sur lequel, pourtant, il s’appuie ? D’autre part, cette redéfinition de la philosophie comme activité pontificatrice fournit de nouveaux critères d’évaluation : la valeur d’une philosophie se mesure aux passages qu’elle rend possible, aux trajets qu’elle permet d’accomplir, aux rives qu’elle connecte, aux territoires qu’elle relie (et relit), aux populations qu’elle déplace… Au fond, la figure architecturale du pont nous rappelle, comme le disait déjà Marx, que le philosophe n’est pas condamné à « interpréter » le monde mais qu’il peut le « transformer » et le reconfigurer. Et même, on ne peut pas penser le monde sans agir sur lui puisque penser le monde consiste à ouvrir en lui de nouvelles possibilités de circulation. Si l’importance d’une philosophie dépend bien de sa capacité à transformer le monde, c’est précisément dans la mesure où elle doit nous aider à construire nos propres ponts, à expérimenter de nouvelles trajectoires afin de sortir des impasses existentielles que nous rencontrons.

Toutefois, le pont ne sert pas simplement à rappeler la détermination fondamentalement technique, constructiviste ou praxique de la philosophie. Le pont possède également une signification métaphysique. Plus exactement, il nous semble que l’enjeu métaphysique du pont consiste à connecter les opposés sans les unifier : un pont fait communiquer des espaces éloignés sans les identifier. Pour le dire en termes deleuziens, le pont est le « différenciant » des différences, ce par quoi les différences se rencontrent et s’affirment réciproquement danset parleurs différences. En ce sens, l’art des ponts s’appuie sur un usage paradoxal de la distance : celle-ci n’est plus simplement synonyme de séparation ou de rupture mais devient pour le philosophe, amateur et constructeur de ponts, un opérateur de connexion et de rencontre. Ainsi, la fragilité des ponts ne réside pas seulement dans leur structure mais dans leur fonction même : comment faire tenir ensemble des opposés ? Comment circuler entre les différences sans les rabattre l’une sur l’autre ? Le pont s’impose alors comme l’édifice nécessaire à l’élaboration d’une « philosophie des multiplicités » (à laquelle Serres est toujours resté fidèle) : on ne peut pas penser le multiple sans faire des ponts entre les différences, sans essayer d’affirmer les différences dans leur relations mutuelles. En l’occurrence, le pont permet de penser la consistance et la concrescence d’un monde essentiellement pluriel. Plus justement, le pont est un outil de compréhension. La logique des ponts est une logique de la compréhension, elle-même articulée à une logistique de la connexion. Qu’est-ce que ça signifie ? Eh bien, tout simplement, que faire des ponts, c’est comprendre, c’est-à-dire, à la lettre, « prendre avec » : lier, relier, connecter, rassembler… Outils de la pensée, les ponts permettent de prendre les différences les unes avecles autres ; ils nous aident à saisir le monde dans la totalitéde ses dimensions, dans la coexistence problématique de toutesses composantes hétérogènes.Avec l’art des ponts, Michel Serres réalise ainsi le vœu d’une pensée « pantopique » (Pantope, étant l’alter ego philosophique d’Hermès, l’autre « personnage conceptuel » de cette philosophie fondamentalement dynamique) : la pensée doit pouvoir aller partout, elle doit s’aventurer vers des espaces difficiles d’accès, habituellement rejetés dans les marges de la philosophie. Grâce aux ponts qu’elle construit patiemment, la raison peut enfin embrasser la totalité du cosmos, sans exclure par avance aucun objet, aucun espace de son champ d’exploration.

Par ailleurs, la vérité logistique des ponts consiste à affirmer l’autonomie du passage, par-delà l’identité des territoires et des systèmes que l’on quitte ou que l’on rejoint. En ce sens, si le pont est bien une « image de la pensée », il s’agit à la fois d’une pensée en devenir et d’une pensée du devenir: elle est toujours sur un pont, en train de passer d’une rive à l’autre. À la limite, il importe peu de savoir où va un philosophe et d’où il vient. Les principes ou les conséquences ne sont jamais les éléments véritablement décisifs d’une philosophie ; ils ne nous aident pas à saisir la pensée dans la durée de son émergence, dans l’élan qui la porte au-devant de ses propres possibilités. Michel Serres suggère plutôt que l’essentiel de l’activité philosophique a toujours lieu sur le pont, au milieu, en cours de route… Comme il le rappelle en introduction de son livre Le Gaucher boiteux : « penser veut dire inventer » (Le Gaucher boiteux, 2014, 2017 pour l’édition poche, p. 11) mais il faut immédiatement préciser que l’invention est toujours subordonnée chez lui à la nécessité d’une avancée, d’une percée ou d’un saut vers l’avant, là où tout cheminement semblait jusqu’alors impossible.

« Pantopie : de Hermès à Petite poucette », Michel Serres (Le Pommier, 2014)

En somme, l’enjeu d’une philosophie pontificatrice consiste à résoudre le problème de la communication, problème qui n’a cessé de hanter Michel Serres et auquel il consacre une part essentielle de son œuvre (la pentalogie Hermès, 1969-1980). Nous ne pouvons pas ici développer toutes les implications de ce problème (à la fois technologique, éthique et métaphysique). Contentons-nous de tracer le cadre général de sa mise en jeu : quels sont les phénomènes qui font obstacle à la communicationcomprise à la fois comme transmission d’un message et réalisation du commun ? Comment défendre la possibilité d’unhumanisme dans le fourmillement infini des différences individuelles ? Quels ponts faut-il tendre afin de réunir des réalités éloignées dans le temps et dans l’espace (c’est tout l’enjeu du « Grand Récit » de l’univers conçu comme un immense pont transhistorique) ? Comment des différences peuvent-elles s’articuler et se combiner pour faire unmonde ? Ou pour le dire avec Leibniz, auquel Michel Serres a consacré sa thèse de doctorat (Le Système de Leibniz et ses modèles mathématiques, 1968) : comment les différences monadiques peuvent-elles se compossibiliser ? Comment expliquer que les perspectives s’impliquent dans leurs différences au lieu de se fragmenter dans un chaos de singularités inconciliables ?

Il y a ici un contresens essentiel à éviter. Dans sa pratique de pontificateur, Michel Serres ne cherche nullement à promouvoir une fusion absolue des savoirs (ambition qui relève d’un encyclopédisme simpliste). Même si c’est un reproche qu’on a pu lui adresser, Serres ne pratique pas non plus la confusion des genres. Il s’agit bien plutôt pour lui de décloisonner les disciplines, en montrant que les discours, les pratiques théoriques et les idées n’atteignent respectivement leur plus haut point d’invention qu’en se confrontant à ce que Foucault appelle des « hétérotopies », c’est-à-dire des espaces hétérogènes, éloignés des espaces codifiés et normalisés d’une pensée sédentaire. C’est là, dans cette confrontation à l’inconnu qu’une pensée peut « bifurquer » (notion centrale de son lexique), aller là où elle ne s’y attendait pas. Le pont comme figure méthodologique d’une philosophie saisie dans son rapport à la terre et aux territoires, dans la lignée de la « géo-philosophie » imaginée par Deleuze et Guattari, nous rappelle que ce n’est qu’en faisant l’effort de se confronter à autre chose, en transgressant ses propres limites territoriales, qu’une pensée peut entrer dans un devenir qui la transforme et lui permet d’engendrer de nouvelles possibilités de pensée au lieu de ressasser perpétuellement les mêmes vérités. L’art philosophique des ponts aboutit ainsi à un relationnismepuisqu’il défend une vérité de la relation comme condition de tout passage et de tout devenir contre les classifications trop rigides qui maintiennent les choses à leur place et interdisent de penser tout changement. Qu’il s’agisse de reconstituer le « Grand Récit » du monde, de suivre le devenir des choses ou de se fondre dans la « création continue d’imprévisible nouveauté » (formule bergsonienne que Serres s’approprie), un tel projet philosophique implique en dernière instance de renoncer à l’ontologie qui « ne connaît que du cadavre » : « être-là ou ci-gît », l’être se dit seulement de ce qui ne vit pas (Hominescence, 2001, p. 80).

Voici donc les grandes questions que nous laisse le philosophe pontificateur : quelles sont les médiations que je dois inventer pour passer entre deux terres ? Comment ouvrir une nouvelle voie à la réflexion par-delà les oppositions figées héritées de la tradition philosophique ? Comment comprendre le monde dans la multiplicité de ses dimensions sans les confondre dans une totalité homogène ? Il y a dans cet exercice de construction quelque chose de vertigineux, une expérience du vide, celle d’un pont suspendu où l’assurance de la terre manque. On n’est jamais sûr avant d’avoir effectué la traversée.

Michel Serres le savait, lui qui considérait ce livre sur les Ponts comme un dernier pont : « J’écris ce livre parce qu’avant de mourir je veux passer encore un pont » (L’art des Ponts, 2006, p. 160).

© Mickaël Perre

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