Philosophie

La femme-robot est-elle l’avenir de l’homme ?

Les récents et constants questionnements autour de la place des minorités, de l’appartenance à un genre ou encore du choix d’un modèle économique, social ou environnemental, semblent aujourd’hui nous forcer à choisir un camp, une identité ; poussant l’autre dans une altérité diabolisée.

Nous n’avons certainement jamais été aussi éloignés de nos contradicteurs, au point où les animaux, auparavant extérieurs à notre monde de culture, nous apparaissent maintenant comme de véritables aliens-familiers1, plus proche de nous que nos fils et nos parents. Jamais nous n’avons été aussi fusionnels de nos confinités2, desquelles nous attendons, comme en temps de guerre3, une loyauté indéfectible aux idées qui nous opposent à celles des « autres ».

L’identité est faite de telle manière qu’elle s’apparente à une parodie idéologique de l’hominescence4, par laquelle chaque groupe s’approprie et se construit au travers des idées nécessaires à sa propre existence, administrant l’entrée en son sein sous l’examen de la bonne conscience, ostracisant les recalés, sans ne même plus chercher à les exorciser. Pour autant, en observant ces identités confinées, on constate aisément que chaque avancée revendiquée par une frange, entraîne avec elle la crainte et la crispation d’une autre. Non contente d’être imperméables les unes aux autres, elles se refusent, drapées d’un orgueil cachant grossièrement leur fragilité, de reconnaître leur connexité, leur familiarité, voire une commune lignée.

Nos désaccords intellectuels, idéologiques, identitaires n’arrivent ainsi qu’à dévoiler – en creux de la disparition de nos échanges – une inquiétude similaire, quant aux possibilités de progrès à venir. Notre unique préoccupation à penser l’avenir, dans le sens d’une avancée méliorative du présent, tranche alors avec la multiplicité des questions – dont la forme s’impose selon l’identité – et des réponses qui y sont apportées.

Le démon de l’identité celui qui divisese nourrit alors indéfiniment de cette seule question : « Qui est légitime » ? Quelle est la voie légitime du progrès et donc de l’avenir ? Celle du progrès technologique, du libéralisme ou de la décroissance ? Celle de l’universalisme, du différentialisme, ou celle encore de l’égalitarisme ? Autant de fronts d’opposition que de questions. Autant de possibilités que d’identités.

Le présent article n’a de loin pas pour prétention d’offrir au lecteur une vue d’oiseau sur les affluences qui nous somment d’adhérer à la peste ou au choléra (chacun les matérialisera selon ses appartenances) ; comme il n’a pas vocation à abâtardir une quelconque identité au profit d’une autre. Tout au contraire, en mettant en scène un débat – ressuscité pour l’occasion – sur un thème léger et bien éloigné des considérations politiques, guerrières ou sanitaires du moment, ce court texte cherche à rappeler qu’il existe, face aux questionnements assénés par le quotidien, une autre issue que celles des confrontations duales et identitaires. 

Certains parleront de « troisième voie ». On lui préférera ici, le nom de recherche d’unicité5Une voie de la recherche, qui, passant par le dialogue, force à pénétrer dans les idées des uns, les sentiments, les craintes et les enthousiasmes des autres, et révèle ainsi qu’il ne peut y avoir d’après sans avant, de deux sans un, d’avenir sans un progrès subtile, tel que l’entendait Pierre André Taguieff.

Loin du progrès utile, froid et calculateur qui s’est retrouvé aux fils des siècles, qui au XVIIIème siècle a blasphémé l’humanité en la divisant par races, au XIXème siècle l’a humiliée en dissociant des classes sociales, qui au XXème siècle l’a morcelée en autant de nationalismes combatifs et qui finalement aujourd’hui tente encore de la dissocier par le genre. C’est une avancée dont les moyens ne sauraient jamais trahir l’humain, c’est-à-dire le résultat recherché et tout ce qui concoure à son épanouissement, qu’il nous est présentement et pressament nécessaire.

Pour que l’humanité ne soit pas à nouveau déchirée entre ceux qui seront en état de survivre au cataclysme écologique et ceux qui ne le pourront pas. Pour qu’il soit mis fin aux identités sous vide, stagnant l’une à côté de l’autre sans jamais respirer l’air de la différence, jusqu’à en perdre leurs capacités phénoménales, pour finir telle la statue de Condillac6, avec pour seul sens celui du nez et l’odeur renfermée de leur idées pour seule réalité.

C’est une humble ode à l’avancée du langage, de l’empathie, de la tempérance, de l’altruisme, mais surtout de la conscience et – osons le mot – de l’Amour. Un petit hymne au progrès humain, seul capable d’accueillir l’altérité comme unique avenir.

© Rhita Wirth Tijani


Jean Béraud, « Impression scène de Café »

2019. Réunis autour dun café, cigarettes en main. Une femme et un homme sont rejoints par un ami.

La femme à l’homme : Dernièrement, je me baladais sur lavenue, tu sais « le cœur ouvert à l’inconnu », et tombais nez à nez sur ce que je pensais être un mythe : le premier magasin de sex dolls parisien. Une véritable maison close de poupées, très bien montées, à la peau parfaitement siliconée. Jai couru sur le site de la boutique, pleine de curiosité critique. Et j’ai vu… Jai vu et pour tout te dire, je me suis sentie vaincue. Des corps prêts à être possédés, capables de converser, et même un jour dit-on d’enfanter. Je me suis demandée si j’allais être remplacée… C’est cela, vraiment l’avenir de lhomme : une femme-robot ?

L’homme: Que devrais-tu craindre ? Se demander si la femme-robot est l’avenir de l’homme, c’est déadmettre que la femme est celui de l’homme. N’est-ce-pas déjà une bonne nouvelle pour la femme que tu es ?

La femme : Pourtant la question se pose ! Par quel jeu malsain les Moires, ces fileuses du destin, ont-elles cru opportun de libérer les femmes et dans le même temps d’offrir à l’humanité les moyens techniques de les suppléer ?

L’ami : Si tu insistes, il serait à mon sens plus juste de se demander par quel jeu malsain, faisons nous porter sur la femme – nous les hommes j’entends – tous nos espoirs et nos frustrations Nous sommes aujourd’hui si las de notre présent… Si las de nous entendre dire que la femme n’est pas un objet, que nous avons préféré faire d’un objet une femme.

L’homme : Très bien, mais je crois que dans notre quête infinie de satiéténous nous sommes surpris nous-mêmes à créer un objet à l’image de nos désirs, qu’on qualifie de femme, finalement juste pour le plaisir.

L’ami : C’est un objet de fantasme et didolâtrie. Le veau n’est plus d’or, mais de silicone et de processeurs ! malléables à l’envie de son utilisateur. Une version 3.0 de Galatée ! Par laquelle l’homme moderne ne réinvente pas son avenir, mais ne fait que reproduire que son passé.

L’homme : Tous ces corps offerts en vitrine, les jambes écartées, exposés aux regards lubriques

*Silence*

L’ami : Ohla, je crois que nous l’avons perdu devant l’une des vitrines !

L’homme : Riez ! Riez ! Je suis un « fils de mon temps »7 que voulez-vous.

La femme : Laisse-le donc jouir de ses pensées…

L’ami : Comment peux-tu dire cela ? Ces créatures sont avant tout tes concurrentes dociles. Dinlassables mécanismes qui ne réclament ni congé maternité, qui ne sont pas en proie aux douleurs menstruelles, qui n’exigent rien et soffrent au contraire, à volonté.

La femme : C’est cela qui m’a pris devant cette vitrine ! Naître femme et dén’être plus. Ou n’être bientôt plus que relayée au rang de servante écarlate tandis que ses messieurs me remplacent par la victime conciliante et perfectionnée qu’ils auraient préféré que je fusse.

*Silence*

La femme : Pourtant, vous savez, assise là toute seule sur mon banc, je n’ai pu m’empêcher de m’interroger. De me demander si moi, femme, n’avais-je pas aussi une part de responsabilité ?

L’ami : N’importe quoi ! Nous sommes responsables ! 

L’homme : Attends, laisse-là parler ! Pour une fois, c’est intéressant.

La femme : Pendant des siècles, nous avons été ces statues silencieuses, ces princesses dominées. Nous étions Galatée8 ! Et seulement en quelque années… par la même technique qui semble aujourdhui vouloir nous remplacer, nous voilà en guerrières Amazones dominatrices, en déesse Ishtar, maitresses de nos corps et de nos destinées ! D’un sursaut si prompt, nous nous sommes réveillées… Eveillées et pourtant toujours dotée de ce pouvoir quasi-divin de créer.

L’homme : C’est vrai, dans votre ventre, vous tenez tout l’avenir de la Cité. Un point qui n’a pas échappé aux femmes de Lysistrata9, si vous vous souvenez, lorsquelles initièrent une grève du sexe pour sauver leur mère-patrie !

La femme : Comment peut-on l’oublier ! Alors, peut-être n’avons-nous pas encore compris que la femme, dans toute son ampleur vous inspire, à vous Messieurs, tant de peurs ?

Ernest Normand, « Pygmalion et Galatea »

L’ami : De la peur ? Mais de quoi pourrions-nous avoir peur, lorsqu’on sait que c’est au contraire de nos mains brutes que périssent des beautés telles que vous ?

La femme : La peur de ces nouvelles revendications qui ne laissent d’autres choix que d’inventer une machine, capable de faire perdurer l’illusion que tu viens tout juste d’illustrer. Ou il n’y aurait que beauté d’un côté et de l’autre force et brutalité.

L’ami : Je serais dans l’illusion ! Moi qui ai toujours été de votre côté ?

L’homme : Mon Dieu ! Pourquoi devrait-il toujours y avoir un côté ? Et je t’arrête là, je te vois déjà faire l’examen de ma bonne conscience ! Je ne m’abaisserai pas à faire pénitence de mon sexe et de ses fautes. Laisse-la maintenant parler !

La femme : Calmez-vous, Messieurs, je sais que je touche là au coeur de votre orgueil, mais tout va bien se passer. Je parle de recherche d’illusion : celle de ne pas être devenus inutiles ! À des femmes capables d’engendrer sans vous, de s’accomplir sans vous, d’assouvir encore leurs plaisirs, par quelques mécanismes vibratoires, sans vous. L’illusion surtout de ne pas être devenus insuffisants ! Dans une société où les relations tirent à l’obsolescence. Où l’apparence et la performance sont exigées pour ne pas être mis au ban, isolé, esseulé, privé parfois d’amour et de sexualitéRegardons un peu, en face et ensemble, ce que l’on vous demande ! Il vous faut être constant, mais distant, humble, courtois, mais aussi audacieux comme des rois. Nous exigeons des hommes qui sans jamais nous forcer, ne nous laisse pas le choix, qui soient éloquents tout en sourdine, des masculins sensibles, mais aussi coupables d’être un peu misogynes. Alors vraiment, je m’interroge. Ces nouvelles revendicatrices ne cherchent-elles pas à jouer à chat ? A dominer à leur tour, en exigeant des hommes un discours aseptisé, un repenti constant pour les derniers milliers d’années ?

L’homme : C’est un danger dont nous parlait déjà l’illustre Julia Kristeva…

La femme : Et peut-être que vous, messieurs, le ressentez comme ça. Comme un dilemme : devenir robot à votre tour ou perpétuer le mythe de votre place de choix en vous réfugiant dans le virtuel.

L’ami : Tu serais alors compatissante de ceux qui cherchent alors à te remplacer ?

La femme : Pourquoi les hommes devraient m’inspirer de la pitié ? Non, au contraire ! Je partage, par mon expérience, mon sexe et son histoire, ce que peuvent ressentir les laissés pour compte… Ces déphasés d’une société qui trop vite change, qui narrivent plus à répondre aux exigences. Nous le savons bien et le vivons dans notre chair : tout le monde de sensations veut faire le plein, oublier le train-train, le quotidien. On sait chacun, le goût de la passion, de l’orgasme, de l’extase et à la fin le calme horizonPourquoi en priver certains hommes sils ne peuvent ou ne veulent l’avoir quavec une poupée ?

L’ami : Tu accepterais donc la défaite de ton sexe ? Moi qui te croyais …

L’homme : Quoi ? Féministe ? Pourquoi toujours ces étiquettes ? N’existe-t-il plus de raisonnements, sans partisans ? De questionnements, sans trahison ? Si défaite il y a, ce ne peut qu’être la nôtre ! D’avoir la faiblesse de redevenir ce Pygmalion qui des femmes se sentait menacéJe n’ai malheureusement pas de réponse ma chère, à la question de savoir si la femme-robot sera ou non l’avenir de l’homme, mais je le déplorerai terriblement. Car tout « ce qui abaisse l’intelligence, dégrade tout l’homme »10.

La femme : Explique-toi…

L’homme : Eh bien je crois, que le choix de la facticité, de la facilité, ne peut sur cette question s’interpréter autrement que par le refus de toute intelligence, de tout effort à l’altérité. Jusqu’à ce qu’il ne reste plus qu’un rapport mécanique, de machine à machine ! En recherchant dans la technique ce que la nature a placé chez l’autre pour notre découverte, ce n’est que notre propre humanité que nous fuyons.

La femme : Voyez, finalement, aucun de nous ne saurait se satisfaire d’une humanité divisée par sa crainte d’être à l’avenir remplacée… Pour conjurer le sort peut-être pouvons-nous nous rendre aux urnes et voter ?

L’homme : Je crois, hélas ! qu’il ne nous reste aujourd’hui qu’à nous rendre aux dieux et prier !

*Silence*

La femme : Laissez-moi alors essayer :

Oh Hephaistos ! dieu forgeron des temps anciens ! dieu technicien de nos temps vilains !

Pourquoi continuer par ta hache de fer à nous éloigner ?

Ne vois-tu pas qu’à force de mettre lune en début de phrase, lautre à la fin, nous ne savons plus que nous confronter ?

Il était pourtant ravissant ce temps davant ! Tu sais, celui où l’on ne faisait qu’Un,

Où avant d’être homme et avant d’être femme, nous savions avant tout … être humain !

© Rhita Wirth Tijani, avec la contribution de Théodore Jean-Baptiste


Notes :

1. Baptiste Morizot, Manière d’être vivant, Une saison chez les vivants, épisode 4 – « Tout le langage inséparé ».

2. Olivier Bobineau, La Troisième modernité, une nouvelle donne anthropologique.

3. Se rapporter à la théorie de fraternité-terreur de Jean-Paul Sartre.

4. Michel Serres, Hominescence.

5. Un choix qui n’est pas sans rappeler, sur un tout autre registre, la voie spirituelle du Tasawwuf, sur laquelle on se rapportera volontiers aux ouvrages notamment d’Eric Geoffroy.

6. Condillac, Traité des sensations.

7. Hegel, Principes de philosophie du droit.

8. Ovide, Les Métamorphoses. Entre autre récit du mythe grec.

9. Aristophane, Lysistrata : « Pour arrêter la guerre, refusez-vous à vos maris ».

10. Simone Weil, Attente de Dieu.

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