Philosophie

COVID, blessure narcissique

« Narcisse », Le Caravage, (1596-1599, huile sur toile)

Les événements récents ont eu raison de la prétendue toute puissance de l’homme. Une blessure narcissique s’est ravivée. La réalité de l’homme sous sa forme misérable se rappelle à nous. Le livre II, chapitre 12 des Essais de Montaigne insistait déjà sur la maladie naturelle et originelle que constitue la présomption. En effet, l’homme, créature frêle et calamiteuse, se veut la plus orgueilleuse. Pour Montaigne, l’homme se voit logé parmi la bourbe. C’est par vanité qu’il s’attribue des conditions divines ; qu’il se sépare des autres créatures. Finalement, l’homme se distingue des autres vivants par la prétention, la raison va boiteuse ; avec le mensonge comme avec la vérité. Ainsi, « les poux sont suffisants pour faire vaquer la dictature de Sylla ; c’est le déjeuner d’un petit ver, que le cœur et la vie d’un triomphant empereur ».

Les événements sanitaires actuels font écho à cette constatation. Les Caractères de La Bruyère et surtout les Pensées de Pascal prolongent ce constat. Dans Les Caractères, le chapitre « Des jugements » nous rappelle que l’homme se donne sans pudeur de la hautesse et de l’éminence, au mépris des autres espèces en s’octroyant le caractère d’animal raisonnable. L’homme s’accorde ce qu’il y a de meilleur et donne aux animaux, et par extension aux autres vivants, ce qu’il y a de pire. Pascal nous indique que la terre n’est qu’un petit canton dans l’univers. Notre condition est vertigineuse. L’homme est un égaré dans ce canton détourné de la nature et logé dans un petit cachot ; il ne peut estimer la terre, les royaumes et les villes à leur juste prix. Le ciron mentionné par Pascal, ouverture vers l’infiniment petit présente un parallèle avec le virus, qui offre dans la petitesse de son corps des parties plus petites qui échappent à notre regard, des variations indéfinies. La crise du Covid réactualise l’interrogation pascalienne : « Qu’est- ce que l’homme dans la nature ? Un néant à l’égard de l’infini, un tout à l’égard du néant, un milieu entre rien et tout ». L’homme incapable de maîtriser le temps – ici les phases épidémiques – perdu dans un espace angoissant, impossible à circonscrire, se perd dans une existence irrationnelle, vouée à la peur ou au divertissement. L’homme est tel un roseau, symbole de fragilité ; une vapeur, une goutte d’eau peuvent suffire pour l’écraser et l’anéantir. Cependant, la prise de conscience de cette faiblesse devient une force et rend sa dignité à l’homme. Si l’univers m’écrase par la force, je le domine provisoirement par la pensée.

Dans un sens analogue, Spinoza insiste sur l’orgueil de l’homme qui se croit empire dans un empire. La 3ème partie de l’Ethique, « De l’origine de la nature des affections » rejette totalement l’idée d’une place centrale de l’homme au sein de la nature Par conséquent, l’homme suit l’ordre de la nature sans le troubler, il n’a pas un pouvoir absolu sur ses actions. L’impuissance et l’inconstance humaine ne sont pas produites par un quelconque vice de la nature humaine, mais résultent au contraire de la puissance commune de la nature, puissance occultée par l’anthropocentrisme. Force est de reconnaître que la crise sanitaire que nous traversons doit nous recentrer sur la question : l’homme occupe-t-il une place privilégiée au sein de la nature ou encore : où suis-je ?

Bruno Latour, chez lui.

A ce jour, au 15 février 2021, la quantité de virus Covid-19 présente sur terre tiendrait dans une canette. Elle a pourtant transformé notre monde, nos moyens de transport, mais aussi le travail et tempéré notre sentiment de toute puissance. En ce sens, Bruno Latour dans Atterrir et dans Où suis-je ? nous invite à nous resituer dans la pandémie. 160 ml correspondrait au volume total de Covid ; ouvrir une canette contenant une telle charge virale serait dévastateur tout autant que la boîte de Pandore. Voilà pourquoi Bruno Latour nous propose une métaphysique du confinement afin de rompre avec le monde d’avant, monde révolu. Or, nous n’avons pas pris la juste mesure du confinement. Au-delà de la pandémie, la totalité de notre horizon s’est obscurcie à cause de la crise écologique, les crises sanitaire et écologique étant appelées à durer.

Par ailleurs, à l’ancienne lutte des classes se serait superposée l’opposition des extracteurs et des ravaudeurs. Alors que les extracteurs veulent exploiter les ressources de la Terre, les ravaudeurs essaient de la réparer.  Repenser et « repanser » nos liens avec les vivants pourrait nous permettre de réorganiser les classes « géosociales », classes émergentes, afin d’entreprendre la transition écologique. Il faudra toutefois du temps pour structurer une population écologique consciente et une nouvelle classe « géosociale » qui sera en mesure d’anticiper un nouveau régime climatique. Bref, l’histoire terrestre est indissociable de l’histoire des espèces vivantes – les zoonoses l’illustrent – mais aussi de l’histoire humaine. L’activité humaine – ère de l’anthropocène – altère plus vite et durablement l’environnement, lequel en retour transforme les conditions des vivants. L’avenir ne se pose plus uniquement en termes de temps, mais aussi en termes d’espace : sur quelle Terre vivrons-nous ? Dans un article suisse du Temps.ch du 15/2/2021, Bruno Latour nous rappelle que le virus n’est pas arrivé chez nous comme une force exogène, mais que nous sommes chez lui. A nous de protéger et de nous protéger au sein de cette zone critique, mince couche qui se trouve à la surface de la Terre ; 3 kilomètres environ en dessous et au-dessus. Pour y parvenir, il nous faut relier la géologie, les sciences de la nature et les sciences sociales. Cette leçon à tirer du confinement, à travers sa dureté doit être durable. Elle doit nous inciter à redevenir terrestres. Si nous sommes confinés chez nous, nous le sommes d’autant plus à l’intérieur de l’espace terrestre.

Face à cette situation, il ne faut toutefois pas se laisser aller au ressentiment, poison qui ronge l’individu tout comme la collectivité, de l’intérieur. Telle est la mise en garde de Cynthia Fleury, dans Ci-gît l’amer, 2020. Comme le souligne Nietzsche dans les Considérations intempestives ou dans la Généalogie de la morale ; le ressentiment peut se transformer en rumination envahissante et ouvrir le chemin à la rancœur, ce qui rend impossible la guérison ou la résilience. Le ressentiment hypertrophié enferme le sujet dans la victimisation, le désir de vengeance et il n’y a alors plus d’issue possible. Cynthia Fleury fait le lien entre l’amer, la mère et la mer. Ce lien, c’est la séparation ; la vérité de l’être étant d’être séparé et de ne jamais pouvoir combler les manques. La réparation totale n’existe pas, il y a toujours des trous. Mais pour devenir individu, il faut se séparer de la mère et pour surmonter la crise sanitaire, il faudra surmonter l’amer avec comme horizon la mer, expression d’une sérénité à travers le sentiment océanique en particulier. Hitmarmeroute, terme hébraïque qui exprime le ressentiment, vient de mar, qui signifie amer. Cet état d’amertume se retrouve dans l’Exode pour évoquer l’esclavage des Hébreux en Egypte.

Surmonter cette amertume nécessite un appel à la création, à la sublimation, au-delà de cet homme bloqué dans le ressentiment, qualifié de tarentule par Nietzsche. L’amplitude du ressentiment, décuplé par la crise sanitaire, a aussi comme conséquence la montée du conspirationnisme, selon Cynthia Fleury. Effectivement, les pulsions liées au ressentiment sont mortifères et sont généralement des pulsions de destruction, tournées soit contre soi-même soit contre les autres. Le ressentiment induit un cercle vicieux, plus il s’affirme, plus il s’approfondit et moins le sujet en a conscience. La considération d’être victime s’amplifie et l’on ne peut se nourrir alors de la valeur des autres. Finalement, l’affectio societatis s’étiole et à terme met en danger la démocratie. Pour contrer ce ressentiment mortifère, il nous faut activer les forces de sublimation, des pulsions liées au ressentiment par le biais de la culture, de l’éducation et des soins, biens de première nécessité psychique en cette période pandémique.

Portrait de Montaigne (anonyme du XVIème siècle)

De nouveau, Montaigne peut être convoqué, comme le souligne d’André Comte-Sponville. La peur de la mort ne doit pas l’emporter sur l’amour de la vie. Pour cela, il nous faut nous réapproprier les philosophies de la joie, que ce soient celle des Stoïciens, de Spinoza – « La sagesse n’est pas la méditation de la mort mais de la vie » -, de Nietzsche, et surtout de Montaigne. Ce dernier a vécu, lui aussi, sur fond de catastrophes historiques et intimes. Il a souffert dans son corps, perdu cinq de ses six enfants, son meilleur ami La Boétie, il a assisté aux terribles guerres de religion et est resté pourtant attaché à la vie et à la joie. La sagesse serait l’amour de la vie, qu’elle soit heureuse ou malheureuse ; il faut l’accepter dans son imperfection même. Il aurait placé plus haut l’amitié que la santé, condition du bonheur. Il ne se serait pas laissé emporter par la peur, mauvaise conseillère, mais guidé par la prudence sagesse pratique, prônée par les Epicuriens ou Stoïciens.  Christophe André prolonge lui aussi l’héritage de Montaigne dans Imparfaits, libres et heureux.

L’acceptation de l’imperfection n’est en rien de la résignation mais doit au contraire nous aider à avancer sur le chemin de l’estime de soi. Cette acceptation a pris la forme de la consolation par la raison dans la tradition philosophique.  Mais pour Mickaël Foessel  il  faut bien sûr repenser la consolation qui a perdu ses anciens modèles idéologiques, politiques, sans pour autant renoncer à la recherche du sens. La consolation n’a rien à voir avec la réparation absolue ou la réconciliation. Elle est conscience des failles, assume la dimension de la perte, mais grâce à la consolation, celle-ci n’est pas insurmontable. Consoler, c’est ainsi faire paraître la possibilité d’un après, d’une sortie de crise, essentielle comme horizon de cette période trouble, sans pour autant nier que quelque chose a été perdu.

Au-delà de la résistance, nous allons entrer dans la résilience, ce qui nécessitera une analyse de la situation, les laissés-pour-compte étant nombreux. Si l’on ne fait rien, la haine des élites et le conspirationnisme reprendront le dessus. Comme le souligne Boris Cyrulnik, le confinement a sauvé des vies mais il a des répercutions psychiques. Il faudra alors penser un nouveau modèle, au-delà de la société de l’hyperconsommation et de l’hypermobilité, sinon la catastrophe pourrait être de retour. En effet, nous ne traversons pas une simple crise, rien ne sera plus comme avant : il nous faudra nous réinventer, repenser la consommation, les transports – vecteurs d’épidémie -, la souveraineté sanitaire, le travail ; ce sera l’occasion de ralentir, ou de retisser des liens sociaux sur un autre mode.

© Philippe Fleury

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