Hommage à Bernard Stiegler/Philosophie

Hommage à Bernard Stiegler | Une philosophie de l’avenir #1

Bernard Stiegler (crédit photo © Camille Verschaeve)

On a beaucoup lu que Bernard Stiegler était sans doute le philosophe qui comprenait le mieux l’époque que nous vivons, celui qui analysait le monde d’aujourd’hui, réduisant son travail, à tort, à un simple commentaire de l’actualité internationale. Parce qu’il pense les crises que nous traversons depuis des dizaines d’années, il serait le penseur du seul présent. Or, c’est oublier qu’il a toujours eu pour enseignement l’idée selon laquelle il fallait prendre le présent de court pour éviter d’être constamment dans l’après-coup, dans une forme de retard conceptuel, qu’impose par exemple la vitesse incroyable de calcul des big datas ; en somme, que la pensée devait rester de l’ordre de l’incalculable. En effet, ses écrits ont toujours été marqués par les temps présents mais avant tout dans une perspective liée aux conditions de possibilités de l’avenir, en témoignent ses écrits récents concernant la crise écologique. En ce sens, Bernard Stiegler n’est pas non plus un prophète qui aurait cherché à lire dans l’avenir pour en deviner une histoire en réalité fantasmée. Bernard Stiegler avait, à cet égard, une foi totale en les recherches des sciences de la nature mais aussi en l’archéologie. Autrement dit, s’il produisait, en bon philosophe, de nombreuses interprétations, il n’en rejetait pas plus les faits. La proximité de Stiegler avec le présent n’en fait jamais prisonnier grâce à une approche conceptuelle du réel, non pas liquide ou vulgarisatrice comme un certain marketing éditorial cherche à transformer la philosophie au XXIème siècle.

De ce fait, s’il fallait inscrire Bernard Stiegler dans une généalogie philosophique, sa lignée serait engendrée par Nietzsche — tout comme Deleuze ou Derrida. Philosophe hyperprésent dans ses textes, le plus souvent en sous-texte, il entretient avec celui qu’il nomme « Frédéric », une véritable filiation tant sur le plan méthodologique ou philosophique. Enfant de son siècle, il s’est construit, à travers ses écrits et ses projets pratiques, comme le type-même de ce que Nietzsche a appelé « le philosophe de l’avenir ». Ce genre de philosophe s’est agencé dans les écrits de Nietzsche sous trois formes co-subordonées, à savoir une symptomatologie, une typologie et une généalogie. Son attachement à l’actualité dans une approche très conceptuelle pose l’inactualité nécessaire de son travail. Or, il n’est absolument pas un Nietzsche-bis : il représente bien plutôt le profil de penseur que Nietzsche espérait à sa succession sous l’appellation bien connue de « philosophie de l’avenir ». Nietzsche constitue pour Bernard Stiegler une source grandiose d’interrogations et de visions éclairant notre époque et notre avenir[1], dont il n’avait eu le temps que d’en tracer les préludes. C’est pourquoi il semble fondamental de réinscrire tout un pan de la méthode et du système philosophiques de Bernard Stiegler dans le sillage de cette philosophie de l’avenir — tout en étant conscient des limites et des fractures que peuvent imposer une telle grille de lecture.

Philosophe-médecin

Friedrich Nietzsche

Lorsque Nietzsche ouvre Le Gai Savoir en évoquant l’espoir de « la venue d’un philosophe médecin[2] », il ne cherche aucunement à avoir autour de lui des disciples ou à prescrire une quelconque marche à suivre pour les philosophes à venir qui le liront. Aucune méthode clairement établie, aucune recette pour élaborer quelque potion. Mais il présente la finalité de cette médecine philosophique, non pas la vérité en tant que telle mais quelque chose de l’ordre de la santé, de la vitalité, de l’affirmation. Comme Nietzsche, Bernard Stiegler a parfaitement compris que la philosophie a pour objectif de « nuire à la bêtise[3] », c’est-à-dire à un affaiblissement total de la volonté faisant du nihilisme une force anthropique. Mettre la vie au cœur d’un projet philosophique, politique, esthétique, scientifique, dans sa force d’affirmation et de puissance, en cherchant à lui apporter le plus grand soin — bref, affirmer que la vie vaut la peine d’être vécue, chérie, voulue. En héritier de Nietzsche mais aussi de Deleuze et Derrida, Bernard Stiegler écrit : « Se soigner, cela signifie ici ne pas renoncer à la raison, aux motifs de vivre, à ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue[4] ». Au cœur de la réflexion stieglerienne se tient la question du soin et de l’idée qu’il faille prendre soin — de nous-mêmes, des jeunes générations, des savoirs, des espoirs. La pensée a pour fonction de panser, c’est-à-dire non seulement la compréhension d’un problème ou d’une crise, mais aussi de fabriquer des pansements servant à cicatriser les blessures infligées aux esprits en proie à la dépression, au stress, à la folie ou encore à la bêtise la plus ordinaire. En effet, dans un monde où la dé-pense s’est installée subrepticement, il n’y a de place ni pour penser ni pour panser. Réhabiliter la « valeur esprit », notamment par la philosophie, permet de réhabiliter la sagesse antique du soin que peut apporter la connaissance, la réflexion, la quête de la sagesse. Désirer la sagesse c’est désirer prendre soin de soi, se soucier de soi en tant qu’individu avant tout vulnérable et fragile.

C’est, en effet, une idée classique en philosophie : l’approche philosophique est aussi une approche médicale, au sens où l’entendaient déjà les Grecs en faisant de la philosophie une « médecine de l’âme[5] ». Si la philosophie a de nombreuses missions, théoriques et/ou pratiques, il existe une ligne de traverse de toute la métaphysique, à savoir l’idée que le philosophe serait en mesure de poser un diagnostic sur le monde, d’évaluer les symptômes de « maladies », de détresses, de crises, et sans doute d’en proposer une évaluation en termes de guérison. Stiegler perçoit dans les crises que nous traversons certains types de pathologies (folie, dépression, violence, radicalisation, post-vérité, complotisme, suspicion généralisée, abêtissement…) dont il ne sert à rien d’accuser les individus ou les pathologies en elle-même, mais bien plutôt d’en décrire la dimension pharmacologique. Questions de dosage, de finalité ou d’usage, le philosophe-médecin peut prévenir contre tout ce qui est d’ordre excessif ou dépressif, pour j(a)uger la mesure entre poison et remède. Bernard Stiegler est un philosophe-médecin, faisant bifurquer et varier la prime attente formulée par Nietzsche, dont l’estime personnelle et philosophique pour le soin, déroule à travers ses écrits une véritable pharmacie à partir de laquelle il a cherché à formuler de nouveaux remèdes mais aussi à créer de nouveaux concepts — comme on nommerait et analyserait une maladie connue d’aucun langage. En effet, la pensée stieglerienne ne se contente jamais de se construire de manière sectionnée mais toujours en dialogue avec les domaines de la philosophie, ainsi qu’avec les disciplines desquelles elle se nourrit depuis plus de 2000 ans.

Philosophe-artiste

La philosophie oppose parfois le philosophe et l’artiste en attribuant la raison au premier et les sentiments au second. Or, Nietzsche tente de les réunir sous la figure du philosophe-artiste, considérant ainsi que la philosophe doit se faire artiste pour être pleinement philosophe. L’aspect « esthétique » et « artistique » est souvent compris indépendamment de la philosophie, comme s’ils n’avaient aucun rapport. La pratique qu’avait Nietzsche de différents arts lui permettait d’exposer en négatif une méthodologie destinée justement aux philosophes de l’avenir. En quoi le philosophe peut-il être artiste ? De quelle manière la méthode de l’artiste peut permettre à la philosophie de renouveler sa manière d’approcher le monde, la culture ou la vie ? Car, Nietzsche voit dans le philosophe-artiste le déploiement de sa méthode de création des formes qui accroissent et affirment la vie dans la volonté de puissance. La création est une des tâches fondatrices de la philosophie que Bernard Stiegler a su mettre au cœur de son travail : la philosophie possède un véritable savoir-faire dans la formation de concepts qu’il s’agit d’actualiser sans cesse, sans jamais s’abandonner aux purs commentaires journalistiques ou à une écriture liquide sans créativité.

Université d’été 2012 à Épineuil-le-Fleuriel

Bernard Stiegler, lecteur de Deleuze et de Nietzsche, a saisi avec exigence la dimension esthétique de la philosophie à travers la création de concepts et/ou de valeurs. Enrichir le langage de nouveaux concepts revient à donner aux individus le moyen de pænser le monde dans ses nouvelles formes ou dans des aspects impænsés. Deleuze et Guattari critiquaient avec virulence la mainmise du marketing sur la création de concepts, détournant cette fonction propre à la philosophie et aux philosophes. La tâche conceptuelle que mène Ars Industrialis est l’exemple de ce travail consistant à forger un vocabulaire dont nous pouvons nous servir, philosophes de métier ou non[6]. Cette esthétique philosophique est fondamentale dans la philosophie construite par Bernard Stiegler dans la mesure où la connaissance humaine est toujours en-deçà de la vitesse du monde, des progrès technologiques, scientifiques, dans un monde dominé par un capitalisme qui dévore le temps comme Saturne ses enfants. La force du travail conceptuel stieglerien se tient dans cette tentative esthétique de création de néologismes conceptuels qui s’inscrivent à la fois dans une réalité concrète mais aussi dans une histoire longue, dans une cohérence historiale. A partir de la question de l’Anthropocène et la théorie thermodynamique de l’entropie formulée par le physicien Sadi Carnot, Bernard Stiegler crée littéralement le concret d’ « anthropie », décrivant l’idée selon laquelle l’humanité produit une énergie à perte car destructrice. Ce « type » de concept est la preuve d’une nécessité artistique ou créative de la pensée philosophique, dont Bernard Stiegler a toujours fait son fer de lance. Sa disparition nous oblige non seulement à être créatif mais aussi à mettre en œuvre la disponibilité de ces vocabulaires encore jeunes et trouvant peu à peu leur épaisseur ontologico-politique. Comme le croyait Nietzsche, « les pensées sont des actions » car elles ont une fonction pratique ou performative, en bref politique. Bernard Stiegler avait de ce fait parfaitement compris que créer des concepts revenait d’une part à agir sur les vies et les esprits et d’autre part à produire des comportements et une psychologie structurant l’action des individus.

Philosophe-législateur

C’est pourquoi l’une des originalités fondamentales du travail philosophique de Bernard Stiegler se retrouvait notamment son activité dite « de terrain » ou « concrète ». Ne pas être cul-de-plomb comme Nietzsche le fustigeait[7], mais faire du mouvement une source essentielle du « pænser » : fondations d’académies ou d’écoles comme à Épineuil-le-Fleuriel, de territoires-laboratoires comme en Seine-Saint-Denis, ou encore d’Ars Industrialis pour la plus célèbre, plus récemment avec le Collectif Internation ou l’association des amis de la génération Thunberg. En ce sens, une philosophie doit pouvoir se mettre à l’épreuve du réel. Il s’agit pour Bernard Stiegler de ne pas seulement interpréter le monde mais aussi le transformer, selon la formule marxienne. Car sa disparition n’emporte ni ses écrits ni ces lieux qu’il a su initier en compagnie de nombreux partenaires de toute provenance. Nietzsche donnait à ces législateurs de l’avenir la tâche première d’instruire ou d’ « élever » l’homme pour le sortir de son ignorance, de son travail, voire de sa bêtise. Contre l’élevage que produit les écoles, Nietzsche invoquait l’élévation : tâche surhumaine par excellence, ce rôle d’éducateur, le philosophe de l’avenir doit y œuvrer et le construire, non pas pour s’assurer des disciples — la discipline des disciples conférant à un retour à l’abêtissement — mais pour refonder l’autonomie de l’individu, et par extension, du demos chez Bernard Stiegler.

Déjà dans La République, Platon insistait sur le rôle éminemment politique du philosophe. Sans chercher à devenir roi ou un conseiller aliéné comme nos bureaucraties savent les engendrer, Bernard Stiegler cherchait de manière autonome et immanente à construire des outils et des lieux dans lesquels la transformation pouvait avoir lieu, de sorte que la révolution du XXIe siècle ne soit pas qu’un slogan mais une réalité émanant de ces institutions ou associations agissent, créant et pensant de manière autonome. Grâce à certaines Communes qui n’ont pas perdu de vue le commun de la polis, les tentatives sont en constant mouvement et essaient là où la politique classique a échoué. A cet égard, si la philosophie de Bernard Stiegler est une mémoire qui reste disponible grâce à l’écriture, l’imprimerie et au Web, il reste encore à celles et ceux qui animent ces lieux de prolonger cette philosophie de l’avenir qui trouve son aboutissement politique dans ce que Nietzsche nommait les philosophes-législateurs. Là où certains veulent actuellement le pouvoir en remuant à l’aide d’une revue l’intelligentsia conservatrice, voire réactionnaire de France, Bernard Stiegler croyait en l’aptitude de lieux ou territoires de micro-pouvoirs locaux et internationaux, dans le but de développer au sein de la population la possibilité de se réapproprier les savoir-faire, l’agir politique en commun ainsi que la création d’outils conceptuels novateurs pour pænser le monde. Si Nietzsche n’a jamais été loin, que ce soit dans ses textes ou dans les travaux puissants de Barbara Stiegler qui ont été pour lui décisifs, c’est parce qu’il savait combien les crises en cours et à venir nous demanderaient un effort proprement surhumain afin de surmonter l’urgence de la destruction éco-logique en cours.

© Jonathan Daudey


À partir de ce lundi 24 août, nous allons publier les contributions que nous avons reçues pour rendre hommage à Bernard Stiegler et tenter de vous inviter à continuer de le lire, à prolonger sa pensée, son travail philosophique. Philosophes de profession ou lecteurs assidus, adhérents d’Ars Industrialis ou amis proches, les différent.e.s contributeurs.trices ont cherché à restituer quelque chose d’une pensée toujours et encore en mouvement. Du lundi au vendredi à 18h, pendant les semaines qui arrivent, nous publierons un texte par jour. Vous retrouverez les publications sur le site unphilosophe.com, sur les réseaux sociaux (Facebook, Twitter…), ainsi qu’en cliquant ici.

Notes :

[1] Notons par ailleurs que dans un texte consacré à Nietzsche, Bernard Stiegler admire avec fascination l’oreille lucide de Nietzsche vis-à-vis de ce qui nous arrive dans l’ère Anthropocène débutant au XVIIIème siècle — bien que ce dernier rejette comme Engels la validité de la théorie de l’entropie construite par le physicien Français Sadi Carnot. Cf. Stiegler, Bernard. « La grande bifurcation vers le négunathropos », in Pourquoi nous sommes nietzschéens (coll., dir. Dorian Astor). Paris : Les Impressions Nouvelles, 2016, pp. 87-108.

[2] Nietzsche, Friedrich. Le Gai Savoir, Préface à la deuxième édition §2

[3] Nietzsche, Le Gai Savoir, §329

[4] Stiegler, Bernard. Ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue. De la pharmacologie, p. 75

[5] Sénèque. La Lettre à Ménécée

[6] On peut trouver à ce lien ce vocabulaire qui a été rédigé par Victor Petit dans Pharmacologie du Front National (éditions Flammarion, 2013) : http://arsindustrialis.org/vocabulaire

[7] Nietzsche, Le crépuscule des idoles, §34, « Maximes et traits »

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