Philosophie

Du besoin de philosopher en ces temps d’épidémie

« Mobile Virus World », TVBOY (Barcelona, photo : © Pau Barrena/AFP)

Comment tirer des leçons de ce que nous vivons tous à des degrés différents et dans des conditions différentes sans faire la leçon ? A l’heure où le confinement s’internationalise de plus en plus et où le monde se construit autour de cette immobilité contrainte mais désirable, le philosophe Jérôme Lèbre a mis en place depuis plusieurs semaines une chaine Youtube intitulée clairement Philosopher en temps d’épidémie. Elle diffuse quotidiennement une nouvelle intervention d’un philosophe cloîtré chez lui quelque part dans le monde, et cependant par ce biais en dialogue avec tous les autres. La visibilité de cette chaîne toujours croissante provient de l’importance des problèmes soulevées et de la diversité des interventions. On loue souvent la dimension inactuelle de la philosophie ; or, cette inactualité n’est pas une indifférence au présent, à l’actuel. Elle est bien plutôt l’occasion d’un privilège donné à la réflexion, pour différer, pour ne pas commenter, pour ne pas seulement décrire, et tenir une parole plutôt qu’un discours. Penser l’urgence se fait dans l’urgence. Loin de l’information, des journaux de confinements ou encore des « il faut », ces prises de paroles philosophiques sont l’occasion d’ouvrir des fenêtres sur le monde comme il va. De Jean-Luc Nancy à Avital Ronell en passant par Jean-Clet Martin ou Michel Deguy, de la France aux Etats-Unis, en passant par le Brésil ou le Chili, veuillez retrouver, ci-dessous, les liens vers les vidéos publiées sur la chaîne Youtube — liste que nous renouvellerons régulièrement au fil des prochaines interventions.


  1. Jérôme Lèbre, Bande annonce

Quels seront les effets du coronavirus sur ces deux grands corps collectifs que sont le corps politique et le corps médical ? Qu’en est-il de nous, face à cette menace indéterminée, qui peut être mortelle ? Comment allons-nous vivre immobile ? Pouvons-nous, dans l’isolement, inventer de nouvelles formes de communauté ? Devons-nous faire confiance à la technique, si critiquée pour des raisons écologiques, pour maintenir nos liens affectifs et sociaux ? Nous répondrons progressivement et collectivement, grâce au corps disséminé des philosophes !


  1. Jérôme Lèbre: Nous ne sommes pas en guerre, nous sommes en lutte

En répétant « nous sommes en guerre », Macron s’est inscrit dans une vaste répétition qui a mené des guerres déclarées à d’autres Etats souverains jusqu’aux guerres sans ennemi étatique, aux guerres en temps de paix: guerre contre le terrorisme, et maintenant guerre contre un virus, qui se déclare certes, mais ne s’adresse et ne répond à personne. Ainsi se prépare la concentration des pouvoirs, l’appel à l’ordre, la fermeture des frontières. Or la confrontation au virus devrait se nommer lutte, ce qui implique une tout autre perspective, à la fois sur le rôle de la science et sur notre rôle.


  1. Jean-Luc Nancy : Un trop humain virus (A Much Too Human Virus – English subtitles)

Premier invité de notre chaîne « Philosopher en temps d’épidémie », Jean-Luc Nancy nous offre un texte magnifique sur l’inscription de l’épidémie dans une époque de mutation de la société, laquelle révèle de mieux en mieux que l’humain n’est ni surhumain ni transhumain. Cette intervention s’écarte implicitement mais franchement de l’interprétation « politisante » de l’épidémie par le philosophe italien Giorgio Agamben.

3.bis : Traduction en chinois Jean-Luc Nancy, « Un virus trop humain » : 「一种太任性的病毒」被邀人让-吕克·南希,译者不不,校稿灵川。


  1. Michel Deguy : lecture de « Coronation »

Michel Deguy lit pour nous son poème « Coronation », paru dans la revue Po&sie, et dont le titre apparaissait dans le texte offert à la chaîne par Jean-Luc Nancy, « Un virus trop humain ». Le poète philosophe livrera ici même une continuation en prose ; entre-temps, comme ensuite, ce jeu d’échos se poursuivra, d’intérieur en intérieur, de vidéo en vidéo, en réponse au vers : « nos confins débordent le confinement ».

4.bis: Traduction en japonais: Michel Deguy, Coronation 「コロナ化」ミシェル・ドゥギー 


  1. Jérôme Lèbre : Pour une décoronalisation

En guise de remerciements aux 8000 visiteurs de la chaîne « Philosopher en temps d’épidémie » et aux 400 abonnés en deux jours… « Coronation », mot transporté en français par Michel Deguy, existe en anglais… « Décoronalisation » est un mot qui n’existe nulle part, mais indique l’endiguement (politique) de l’épidémie, le travail des corps et de la médecine luttant contre le coronavirus, et tout autant un processus en lien avec la décolonisation (évoquée au début du texte de Jean-Luc Nancy, premier invité de cette chaîne). Comme cette dernière, la décoronalisation trouve son lieu dans la lutte, les décisions officielles, mais aussi dans les esprits, les corps, les cœurs. Elle commence en même temps que la pandémie et prend une autre voie, celle de la libération. C’est un drôle de mot pour décrire, entre bien d’autres efforts, le commencement et le projet de « Philosopher en temps d’épidémie ».


6. Coralie Camilli : L’attente, l’espérance et le désespoir : une expérience du temps

Nous sommes dans l’attente : une expérience du temps que la philosophie juive entend comme structure ; soit l’événement espéré à chaque instant restaure, restitue, soit il instaure une nouvelle réalité historique… Une très belle interprétation de notre présent offerte à notre chaîne par Coralie Camilli.


  1. Michel Deguy : Tout le monde ne peut pas faire comme tout le monde

Après sa lecture du poème « Coronation », Michel Deguy nous offre une réflexion en prose sur le vivre en commun à l’échelle du monde en temps de pandémie.


  1. Maud Meyzaud (Allemagne) : Le confinement national – une comparaison franco-allemande 

Maud Meyzaud, philosophe française vivant en Allemagne, livre une comparaison philosophique percutante des allocutions d’Emmanuel Macron et d’Angela Merkel face à la crise sanitaire.


  1. Jean-Clet Martin : « Vivre après ? »

Nous ne pouvons ni émigrer sur Mars ni muter sur Terre. Il nous faut bien penser en confinement, placés aux confins du monde comme nous le propose la science-fiction, finalement très réelle. Confinés, nous le sommes non seulement par la diffusion d’une maladie mais par les limites d’une Terre qui s’essouffle et nous oblige à repenser l’Ethos comme Ethologie, une éthique pour nos modes d’existence.


  1. Jérôme Lèbre : Que savons-nous de l’immobilité ? Savons-nous au moins la vivre ?

 Demandons-nous, en cette période d’accélération de la diffusion du coronavirus et de confinement contraint des populations, quel est notre savoir et notre expérience de l’immobilité… en la distinguant bien du désir de ralentissement qui semblait tant nous obséder il y a quelques jours. Réactualisation d’un ouvrage paru il y a deux ans, Eloge de l’immobilité.


  1. Laurent de Sutter (Belgique) : Logistique des pandémies

L’expérience du virus semble être l’expérience du radicalement autre. Et si ce n’était pas le cas ? Et si l’expérience des pandémies était l’expérience d’une relation plus fondamentale à ce qu’est un monde ?


  1. Marcia Cavalcante Schuback (Suède, Brésil) : L’ isolement du monde

Penser en temps de pandémie, c’ est penser en temps d’isolement, non seulement vis-à-vis des autres mais du monde. Mais que veut dire s’isoler chez soi, dans l’isolement du monde ? Comment la pandémie donne-t-elle à penser plusieurs sens de la vulnérabilité, comme de la demande de lieu ?


  1. Andrea Potestà (Chili) : Politiques des catastrophes » (subtitulos en español)

Une réflexion critique autour de l’actualité, qui met l’accent sur l’usage politique des catastrophes et des psychoses collectives qui en dérivent. Quand la catastrophe perd son caractère d’exceptionnalité et de discontinuité historique, on court le risque d’un langage politique uniquement préoccupé par la défense économique du donné et la protection conservatrice de la vie.


  1. Gérard Bensussan : L’événement détermine le programme

Choses vues, ou lues, en temps de confinement: de la frontière, de la peur et du ricanement du « dernier homme »


  1. Alexis Cukier: Capitalisme, vie et mort à l’heure du Coronavirus

 La crise en cours – qui est sanitaire mais aussi écologique, sociale, économique et politique – rend visible la puissance mortifère du capitalisme, accélère sa tendance vers l’écofascisme, et nous place, d’ores et déjà, devant cette alternative : travailler à en mourir ou travailler pour la vie ?


  1. Juan Manuel Garrido (Chili) : Le politique face à la pandémie (English subtitles).

L’expérience du COVID nous permet de poser la question du sens et des limites du politique. D’une part, cette expérience semble renvoyer à la scène primaire de la conceptualisation traditionnelle du politique: l’auto-identification d’un groupe au moyen de l’identification d’un élément qui reste étranger à ce groupe. Or, l’étranger que nous identifions est indissociable du dispositif techno-économique qui rend possible aujourd’hui notre vie elle-même sur la planète. Le politique se voit ainsi, d’autre part, continuellement dépassé par le mouvement d’autoproduction de la vie humaine – mouvement qui produit, simultanément, les modalités de son autodestruction. Est-il possible de donner un sens au politique qui ne se réduise pas au projet de gérer ce mouvement? En tout cas, un projet politique ignorant ses limites reste sans doute condamner à l’insignifiance.


  1. Frédéric Neyrat (Etats-Unis) : Commune absence

En réduisant tout au même, et à la mort, en fabriquant une sorte de wilderness 2.0 dépouillée d’humains, le coronavirus COVID-19 rend manifeste ce qui nous manque: un communisme de la distance qui saurait convertir notre commune absence au monde.


  1. Avital Ronell (USA – F) : Salut, hello (testing 1, 2, 3)

La philosophe américaine Avital Ronell nous livre un magnifique salut, à la fin impressionnante… Plus précisément elle explore l’événement même du « salut » face à la maladie, un motif qui court de Hölderlin à Jean-Luc Nancy: cette structure qui s’impose, à distance de la vérité, en passant par la technologie du test et les rumeurs, change la signification du corps politique.


  1. Nami Başer (Turquie) : Peut-on « confiner » activement ?

Condillac est le premier à employer transitivement le verbe confiner. Nous pourrons jouir de notre finitude dans les confins de notre rencontre avec le virus, masque de la mort dans l’actualité.


  1. Jérôme Lèbre : Vitesse et invisibilité de « l’ennemi »

Que l’ennemi soit invisible, ce n’est pas nouveau. Et aucun mode de vision ou de télévision ne peut compenser ce fait, toujours lié à la vitesse des attaques. Mais ici seul ce que l’on voit le moins, une recherche à long terme, le fonctionnement quotidien de l’hôpital, la vigilance démocratique d’un peuple qui ne se montre pas, est à la mesure d’un virus qui est plutôt de l’ordre de l’adversité.


  1. Cory Stockwell (Canada) à partir de 19h le 05 avril : Il n’y a rien de nouveau dans le coronavirus (English subtitles)

On dit qu’avec le coronavirus, le monde a changé, mais ce n’est pas le cas, au point qu’on n’attend qu’un retour à la normale. Mais il se peut qu’on se trompe en cherchant un nouveau monde, au lieu d’insister sur ce monde-ci. Cette intervention propose, à travers une réflexion sur Blanchot et Sebald, de chercher des ressources pour la création, non pas en sortant du désastre où nous nous trouvons, mais en le fragmentant, en l’ouvrant à lui-même.

2 réflexions sur “Du besoin de philosopher en ces temps d’épidémie

  1. Pingback: Entretien avec Jérôme Lèbre : « Qu’est-ce que l’indignation ? Le sentiment de l’injustice » | Un Philosophe

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.