Esthétique/Expositions/Musées

L’entre-couleurs ou entrer dans la couleur : Sean Scully à la National Gallery

[cliquez sur la photo]

Dans l’exposition « Sea Star », Sean Scully présente sa propre interprétation du tableau « The Evening Star » de Turner. En même temps, comme chez Turner, sa peinture entend retrouver la matérialité de la perception : que perçoit-on ? Quelle est la structure de perception ? Quelle est la matière de la perception pure ? Scully répond : on perçoit des bandes, des rayures, horizontales ou verticales, mais aussi des rectangles, des carrés. Saisie dans sa pureté, dans son abstraction géométrique, notre perception est fondamentalement « rayée », quadrilatérale. Perception en carrés, perception au carré (puisque comme chez Turner, la peinture de Scully nous fait percevoir l’acte même de la perception, non pas l’objet de la perception mais la perception comme objet). Évidemment, ce projet n’est pas nouveau. Peut-être anime-t-il toute la peinture. Mais la force de Scully tient à la singularité de ses propositions picturales.

Sean Scully, « Landline Star » (2017)

Quelles sont-elles ?

1/ Nous ne voyons jamais des couleurs isolées, mais ce qu’on pourrait appeler des « entre-couleurs ». Une couleur est toujours entre deux couleurs, intercalée, rayure parmi les rayures du visible.

2/ Mais, en même temps, en se stratifiant dans l’épaisseur de notre perception, les couleurs passent les unes dans les autres (chez Turner, la couleur de la mer se prolonge dans la couleur du ciel, dans une vapeur sensorielle qui fait communiquer les éléments).

3/ Scully peuple ses toiles, ses « murs » de couleurs, de « fenêtres » et de portes. Il nous invite ainsi à entrer dans la couleur, à s’insérer entre les couleurs. Peut-être est-ce d’ailleurs la définition la plus élémentaire de la perception : percevoir, c’est ouvrir une porte sur la couleur ; percevoir, c’est entrer dans la couleur. Ou, plus exactement, il s’agit de se placer au milieu des couleurs, de franchir les strates du visible, d’en éplucher les couches. Et sans doute, nous n’avons pas la même manière de circuler dans les couleurs.

4/ Scully emprunte à Turner la même « vision du monde » : quelle est la vision qui résume le monde ? Quelle est l’image qui définit notre perception du monde ? La Perception matricielle ? Celle d’où viennent toutes les autres ? Il s’agirait, comme l’indique le titre de l’exposition, d’une perception marine. La mer comme perception-Mère.

Joseph Mallord William Turner, « The Evening Star » (1830)

Qu’est-ce que ça veut dire ? Nous ne sommes jamais « face à » la couleur, dans un vis-à-vis où le sujet tend vers l’objet, le cadre dans son regard (ce serait le contresens essentiel : ne retenir de la fenêtre que le cadre, rabattre la perception pure sur le regard qui, à la lettre, « re-garde » ou « garde à vue » comme le dit Jean-Luc Marion, tient la couleur dans sa limite, et opère ainsi le partage du visible). Notre rapport aux couleurs est de l’ordre de l’immersion : nous baignons dans les couleurs. Il ne s’agit donc pas d’entrer ou de plonger dans la couleur car nous y sommes déjà ! À travers ces « fenêtres » ou ses « portes », il faut plutôt passer dans la couleur, en suivre les courants, les lames et les bandes, dans cet amas sensible où le jaune du sable se noie dans le bleu marine.

© Mickaël Perre

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.