Lectures/Philosophie

Sa mort, sa vie, son œuvre | « Hypatie d’Alexandrie », Maria Dzielska

« L’École d’Athènes », Raphaël, 1508-1512. Détail – Au centre, un personnage aux allures féminines, peut-être Hypatie.

L’essai de Maria Dzielska, sobrement intitulé Hypatie d’Alexandrie est un travail érudit sur la philosophe de l’Antiquité. C’est en tout cas sur ce sujet le seul travail d’une historienne aujourd’hui disponible en langue française. L’historienne y bat en brèche aussi bien les images d’Épinal véhiculées par les poètes que les détournements opportunistes issus de positions partisanes (féminisme, anti-cléricalisme, etc.). Si l’œuvre entière, et en particulier le chapitre sur la mort d’Hypatie, fait preuve d’une finesse d’analyse remarquable, on peut cependant regretter que l’historienne se cantonne au seul caractère politique du meurtre. Le fait de se focaliser sur ce seul aspect met en lumière certains éléments mais pose tout de même question sur les intentions de l’auteur.  

Maria Dzielska’s essay, soberly titled Hypatia of Alexandria, is the most scientific work on Hypatia. It is almost the only work written by an historian and published in French on Hypatia of Alexandria. The historian refutes a lot of preconceived ideas relayed by the poets and also partisan versions (feminism, anti-clericalism, etc.). If the entire work, and in particular the chapter on the death of Hypatia, shows a remarkable finesse of analysis, we can however regret that the historian is restricted only on political character of the murder. Focusing on this aspect allows clarifications but brings questions about the author’s intentions.


La philosophe, astronome et mathématicienne Hypatie est aujourd’hui largement connue au-delà du seul cercle restreint des enseignants-chercheurs. Continuatrice de la philosophie néoplatonicienne, elle tint école dans le somptueux cadre d’Alexandrie, centre culturel majeur de la fin de l’Antiquité. Mais elle est surtout connue par sa mort, entre les mains de chrétiens fanatisés. Son martyr est célèbre pour avoir été chanté par les poètes pendant plusieurs siècles, et jusqu’à inspirer dernièrement un film d’Alejandro Amenabar, Agora (2009).

La quasi intégralité de son œuvre ayant été détruite ou perdue, les rares essais ou articles qui portent sur la philosophe se concentrent sur l’épisode de sa mort (on ne pourra guère aller plus loin dans le cadre de cet article). Pour étoffer un peu, on fait la recension des œuvres artistiques qui ont présenté Hypatie à leur manière. Malgré sa renommée donc, il n’existe que très peu d’étude de fond sur Hypatie. En français, seul l’essai de Maria Dzielska, une historienne spécialiste de l’Antiquité romaine, a été traduite en 2010 par les éditions des femmes, 15 ans après sa  publication originale. On dispose également d’une bonne synthèse, Hypatie, l’étoile d’Alexandrie (2012), signée Olivier Gaudefroy, un romancier passionné d’histoire et dont les romans prennent Hypatie pour personnage principal. Il faut encore citer quelques solides articles de Christian Lacombrade, Denis Roques ou Étienne Evrard.

L’Hypatie de Maria Dzielska ne déroge malheureusement pas à la règle. La plus grande partie de l’œuvre est dédiée à déconstruire la légende forgée par les poètes. Certes, l’image d’une Hypatie tombée en martyre de la philosophie païenne sous les coups du dogmatisme sanguinaire chrétien serait à nuancer. Un schéma binaire présentant Hypatie comme la gentille païenne assassinée par de vilains chrétiens ne saurait tenir dans le cadre d’une réflexion un tant soit peu sérieuse.

Les sources les plus précieuses sur Hypatie sont les lettres de Synesios de Cyrène (l’un de ses disciples), Socrate le Scolastique (un ecclésiastique contemporain) et la Souda (encyclopédie grecque du Xème siècle compulsant de nombreuses sources antiques).

Le cercle d’Hypatie

Maria Dzielska donne quelques informations précieuses sur le milieu social et intellectuel dans lequel évoluait la philosophe. Son père, Théon, fut un éminent mathématicien travaillant au sein du célèbre Museion d’Alexandrie. Outre les mathématiques, il s’intéressait à l’astronomie et à l’astrologie et, dans une mesure moindre que sa fille, à la philosophie. Hypatie devint rapidement la plus proche collaboratrice de son père. Elle finira par le surpasser, y compris dans le domaine des mathématiques.

« Hypatie d’Alexandrie », Marie Dzielska (Editions des Femmes, 2010)

L’historienne établit qu’à son acmé Hypatie était une grande intellectuelle estimée qui avait une influence particulièrement importante dans les sphères dirigeantes d’Alexandrie, voire au-delà : « … les hauts-fonctionnaires (archontes) qui assumaient de lourdes responsabilités publiques rendaient visite à Hypatie dès leur arrivée à Alexandrie parce qu’elle était l’une des personnes les plus éminentes de la ville ». Un peu comme à Athènes au Vème avant JC, où les hommes politiques aimaient s’entourer de philosophes. Dans ce beau monde, la figure d’Oreste, préfet impérial, gouverneur civil d’Égypte de 412 à 415 se démarque particulièrement. Le fait que ce soit auprès d’une femme que ces personnalités se retrouvent est assez exceptionnel dans le monde antique. A ma connaissance, seule Aspasie (et peut être Sosipatra à Pergame ?) pourrait prétendre à un rôle à peu près comparable dans l’Athènes de Périclès.

En dehors de Synesios, dont on a conservé une grande partie de la correspondance (157 lettres), on ne sait pas grand-chose des disciples de la philosophe alexandrine, hormis qu’ils étaient tous issus des sphères privilégiées de l’empire romain. Contrairement à ce que certains ont pu affirmer, Hypatie ne fut vraisemblablement pas scholarque de l’école néoplatonicienne d’Alexandrie : « L’affirmation, souvent contestée, selon laquelle Hypatie ‘‘prit la suite de l’école platonicienne de Plotin’’ signifie probablement qu’elle dirigeait le petit centre d’enseignement d’un cercle philosophique fermé […] Manifestement elle ne bénéficiait pas d’une chaire de philosophie financée par la ville… ». Compte tenu du statut de la femme dans la société antique, il est bien peu probable, effectivement, qu’Hypatie ait eu la possibilité de diriger une chaire officielle de philosophie. Malgré qu’elle soit la fille de Théon, elle ne fut jamais admise à travailler au sein du Museion. Il faut donc comprendre qu’elle fut chef d’une école de philosophie à titre privé[1].

Cette école était ouverte aussi bien aux païens qu’aux chrétiens. Cela n’a rien d’étonnant et est même en parfaite cohérence avec le penchant au syncrétisme bien connu de la philosophie néoplatonicienne. Synesios de Cyrène par exemple restera fidèle toute sa vie à l’enseignement philosophique d’Hypatie, même après sa nomination au prestigieux poste d’évêque de Ptolémaïs. De son côté Lacombrade compte parmi les auditeurs de la philosophe celui que l’Église honore sous le nom de Saint Isidore de Péluse[2].

Selon Maria Dzielska l’école d’Hypatie fonctionnait sur le modèle pythagoricien. Les mystères révélés par la philosophe devaient rester secrets et ne jamais être communiqués en dehors du cercle. Synesios rappelait souvent à ses condisciples la nécessité de « ne point révéler des mystères qui doivent rester cachés ». Il ne faut pas attribuer à ces mystères une connotation religieuse mais plutôt sociale. A cet égard, les lettres de Synesios suintent la conscience d’avoir appartenu à cette aristocratie lettrée d’Alexandrie et un mépris patent envers les humbles ou les paysans de Cyrénaïque. Voici par exemple comment il décrit sa vie à Ptolémaïs : « Vous désirez savoir comment je vis. Nous philosophons, mon cher ami, et pour nous y aider nous n’avons que la solitude, sans aucun compagnon. Jamais en Libye je n’ai entendu de parole philosophique, excepté quand l’écho répétait ma voix »[3]. Pas question d’occultisme donc : « nulle part dans les sources Hypatie n’est présentée comme une païenne dévote » nous précise l’historienne. Pas de rites, pas de cultes obscurs, juste une vision philosophique et intellectuelle du monde. Maria Dzielska rejette la version de Damascios qui présente la philosophe comme une prédicatrice cynique haranguant les passants dans les rues d’Alexandrie en raison de ce qu’elle réservait sa philosophie à une élite et méprisait les philosophes qui s’adressaient aux non-initiés.

Du contenu de l’enseignement dans cette école, nous ne savons que très peu de choses. Hypatie y enseignait les mathématiques, l’astronomie, la philosophie. L’intégralité de son œuvre philosophique semble perdue. L’historienne ne nous est pas d’un grand secours. Elle ne rassemble que des banalités sur l’amitié entre disciples ou sur le monde idéal néoplatonicien. De ce point de vue, on trouvera un peu plus d’éléments dans la biographie ci-dessus mentionnée d’Olivier Gaudefroy. Hypatie semble avoir professé une philosophie proche des positions de Porphyre qui professait un néoplatonisme moins attaché au paganisme que celui de Jamblique. Côté mathématiques, l’historienne estime que l’on ne peut pas dire que tous ses travaux sont perdus : il semble aujourd’hui acquis que notre version de l’Almageste et celle des Tables manuelles astronomiques de Ptolémée nous viennent d’Hypatie.

Hypatie et le paganisme

Si Hypatie a pu être présentée comme le dernier rempart de la culture païenne face à l’obscurantisme chrétien, Maria Dzielska fait aisément vaciller cette image plus symbolique qu’historique. Nous savons déjà que l’école d’Hypatie était tolérante et ouverte à toutes les religions, y compris chrétienne. L’enquête de l’historienne autour de la figure du patriarche Théophile contribue encore un peu plus à écorner la légende.

« Hypatie. L’étoile d’Alexandrie », Olivier Gaudefroy (Arléa, 2012)

Le Serapeion était un ancien centre de culte païen (voué au dieu Sérapis) et tout à la fois un centre de recherche très actif, abritant une partie de la fameuse bibliothèque d’Alexandrie. En 392, soit juste après l’édit de juin 391 de l’Empereur Théodose Ier interdisant la pratique des cultes païens, Théophile saisit l’occasion pour porter un coup contre le Serapeion.

Alors que le temple était cerné par une foule de chrétiens, un groupe de païens se barricada dans le temple. Acculés, ils firent une sortie et tuèrent un certain nombre d’assiégeants. Ces victimes fournirent un prétexte à Théophile pour solliciter l’Empereur. Celui-ci réagit par un édit qui ordonnait aux païens de quitter le temple, proclamait les chrétiens tués martyrs, et cédait le Sérapeion à l’Église. La célèbre statue du dieu Sérapis sculptée par Bryaxis fut réduite en morceaux sous les coups de hache d’un soldat.

Les sources évoquent l’engagement d’un certain nombre d’intellectuels alexandrins auprès des assiégés. On sait par exemple que le philosophe néoplatonicien Olympios prit en personne la tête de la résistance. On cite également Ammônios, Helladios, Claudien, Palladas.

Alors que la plupart des autres commentateurs voient en ces événements des signes annonciateurs du martyr d’Hypatie, l’historienne pose la question, à juste titre, d’un éventuel soutien, même verbal, d’Hypatie. Or, elle remarque que si, après la chute du Serapeion, la plupart des intellectuels impliqués dans sa défense durent fuir Alexandrie, il semble que l’école d’Hypatie fut épargnée et n’eut à subir aucune restriction. Maria Dzielska tient pour impossible qu’Olympios fit partie des fréquentations d’Hypatie[4]. Cette dernière devait le tenir pour un charlatan car il exposait souvent ses idées philosophiques sur la place publique.

Incontestablement, cela bat en brèche l’image de la dernière coryphée du paganisme. Il est même probable qu’Hypatie n’eut aucun grief à l’encontre du patriarche. Son disciple Synesios évoque plusieurs fois le nom du patriarche avec éloges et semble conserver une haute estime à son égard jusqu’à sa mort en 413.

Maria Dzielska conclut : « Pour toute ces raisons, nous sommes certains qu’Hypatie et ses étudiants ne se rendirent pas au Serapeion lors de ces événements ».

Saint Cyrille

Tout change à la mort de Théophile et son remplacement par Cyrille, son neveu. Son élection provoqua des troubles dans toute la cité car il n’avait pas la prestance intellectuelle d’un Théophile. Il est cependant intronisé le 17 octobre 412. Son règne consacre une prise en main graduelle du religieux sur la sphère civile.

Très rapidement, il engagea la lutte contre certaines hérésies chrétiennes. En 414, les choses prennent une dimension dramatique lorsqu’il s’attaque aux juifs. Des échauffourées survenaient régulièrement entre juifs et chrétiens, ce qui incommoda Oreste chargé du maintien de l’ordre dans la cité. Le préfet prit alors parti en faveur des juifs et fit emprisonner une figure chrétienne proche de Cyrille. La colère de celui-ci souleva les masses chrétiennes contre la communauté juive et les synagogues d’Alexandrie furent occupées. 500 ermites de Nitrie, qui avaient déjà fait le coup de main pour Théophile, vinrent appuyer la lutte. Ils prirent Oreste à partie, l’insultèrent, l’accusèrent d’être païen. Malgré le fait qu’Oreste leur signifia avoir été baptisé par l’évêque de Constantinople lui-même, les moines ne voulurent rien entendre et lui lancèrent des pierres. Blessé à la tête, son escorte s’enfuit, signe de la perte générale d’autorité du préfet. Oreste ne dut sa survie qu’à l’intervention des riverains qui lui portèrent secours. A l’issue de ces événements, nombre de juifs furent contraints de fuir la cité. Socrate le Scolastique estime de son côté qu’il n’y resta plus un seul juif. Oreste et Cyrille signalèrent, en donnant chacun leur version, les événements à l’Empereur, qui préféra rester silencieux.

L’opposition entre Oreste et Cyrille ne fit que croître. Hypatie apportant son soutien à Oreste, ceux-ci formèrent une sorte de bloc capable de résister face à Cyrille. Oreste soutenait les juifs, mais il avait aussi des alliés chrétiens. Il était donc difficile de l’attaquer ouvertement. Conscient de sa faiblesse (intellectuelle et relationnelle) face au camp Oreste/Hypatie, Cyrille décida de s’appuyer sur la populace. C’était là un point faible d’Hypatie. Elle n’avait de fait aucun soutien dans ces milieux : « Son enseignement n’avait pas de prise sur les masses car il ne lui était pas destiné », nous rappelle à juste titre Maria Dzielska.

Ainsi Cyrille initia une campagne de diffamation à l’encontre d’Hypatie en la présentant comme une sorcière qui pratiquait la magie noire. Oreste était censément sous son charme. Le caractère élitiste de l’enseignement d’Hypatie ne put que contribuer à attiser les suspicions des chrétiens d’Alexandrie envers elle.

Illustration de Louis Figuier dans Vies des savants illustres, depuis l’antiquité jusqu’au dix-neuvième siècle en 1866.

La mort  d’Hypatie

Et c’est clairement à la suite de cette campagne qu’en mars 415 la philosophe fut assassinée en pleine rue.

L’historienne choisit de disculper les moines de Nitrie. Selon elle, ils durent être ébranlés par le soutien des alexandrins envers Oreste et retournèrent à leur désert. Ce ne sera pas le cas des parabalanes qu’elle accuse d’être responsable non seulement de la campagne de diffamation, mais également, et surtout, d’avoir participé au meurtre.

Les parabalanes formaient un collège de jeunes hommes, souvent costauds, liés à l’Église, qui s’occupaient en principe ou de ramasser les morts ou de recueillir les malades, invalides et sans-abris pour les transporter dans les hospices. Ils purent servir quelques fois de bras armés pour le patriarche. Ils avaient déjà aidé Théophile en lutte contre les païens, participé aux rixes contre les juifs et iront jusqu’à perturber le Concile d’Ephèse.

Le meurtre d’Hypatie est relativement bien documenté par les sources antiques et toutes sont unanimes pour souligner l’atrocité du crime. La version de Socrate le Scolastique est à retenir comme la plus fiable[5]. Comme le rappelle C. Lacombrade par exemple, Socrate est un chrétien modéré qui répugne à tous les fanatismes. On ne peut guère l’accuser d’impartialité quand il fait le récit de la mort d’Hypatie.

On sait qu’une foule, probablement menée ou encouragée par les parabalanes, bloqua la route du char d’Hypatie. Elle en fut extirpée par la force. Violemment interpellée, elle fut traînée jusqu’à l’église Kaesareion, ancien temple du culte de l’empereur. Là, ils déchirèrent ses vêtements et la tuèrent à coups de tessons de poterie. C’est encore Socrate le Scolastique qui donne ici la version la plus crue : les assaillants la dépecèrent en petits morceaux, entassèrent ses membres et brûlèrent ses restes. En tant que chrétien, il fut véritablement indigné par un tel crime commis au nom de sa religion.

Après les événements, Oreste ayant probablement quitté Alexandrie, un nouveau préfet du prétoire émit une ordonnance privant Cyrille de son autorité sur les parabalanes. Cette ordonnance interdisait aux parabalanes d’apparaître dans les lieux publics ou au conseil municipal. Mais surtout, le patriarche ne pouvait plus nommer les personnes de son choix, celui-ci revenant au préfet.

Si l’on n’a aucune preuve de l’implication directe du patriarche Cyrille dans ce meurtre, sa responsabilité morale est évidente dans la mesure où il fut l’initiateur de la campagne de calomnie contre la philosophe. Il ne fut pourtant jamais inquiété. Ni par les autorités ecclésiastiques, ni par les autorités civiles. L’ordonnance fut vite oubliée et le patriarche recouvrit ses prérogatives sur les parabalanes dès 418. Son magistère ne prendra fin qu’à sa mort en 444. 32 années durant lesquelles il n’aura eu de cesse de lutter contre tous les hérétiques, donatiens, nestoriens, ariens, ainsi que les manichéens, juifs et païens. Il sera reconnu comme saint par les Eglises catholique et orthodoxe.

Contrairement à la légende, l’assassinat d’Hypatie ne scelle pas la fin de la civilisation antique, la fin du rationalisme hellénique, le triomphe de l’obscurantisme pour les siècles à venir. Ni la science, ni la religion païenne ne disparurent totalement à Alexandrie suite à ce meurtre. L’historienne étaye ainsi ses propos : « L’école d’Alexandrie connut même son apogée au tournant des Vème et VIème siècle dans les personnes d’Ammônios, de Damascios, de Simplicios, d’Asclépios, d’Olympiodore et de Jean Philoponus. »

Conclusion

Cette discussion autour de l’œuvre de Maria Dzielska nous aura permis de rétablir un portrait nettement plus nuancé que le schéma souvent binaire que l’on a pu nous en donner jusqu’ici. Et c’est là le grand mérite de l’œuvre de Maria Dzielska. On découvre une Hypatie d’un âge avancé au moment de son assassinat mais toujours charismatique, ouverte aux différentes cultures mais en même temps élitiste.

Pourtant, l’un des côtés gênants du livre de Maria Dzielska est qu’elle semble vouloir évacuer la question religieuse. C’est à se demander si la volonté de l’auteur n’est pas de dédouaner la religion chrétienne de ce crime. Elle admet toutefois sans hésitation la culpabilité du patriarche Cyrille d’Alexandrie[6].

En démontrant que ce ne sont pas les croyances païennes d’Hypatie que Cyrille visait, Maria Dzielska entend exclure le mobile religieux et limiter cette affaire à un simple « meurtre politique » en focalisant son enquête sur la rivalité entre Oreste et Cyrille. Elle affirme que « la mort n’est pas liée à la politique anti-païenne menée par Cyrille et son Eglise à cette époque ». Maria Dzielska affirme que Cyrille s’attaqua d’abord aux chrétiens hérétiques, puis aux juifs. Sa lutte contre les païens d’Alexandrie ne commencerait que dans les années 420/430. Un argument qui veut donc briser l’image d’une Hypatie comme victime d’une cabale chrétienne contre le paganisme. L’absence de réaction d’Hypatie lors du sac du Serapeion semble effectivement attester que ce n’est pas pour avoir défendu le paganisme qu’elle fut assassinée.

Toutefois, si Hypatie ne fut pas la cible de Cyrille pour ses croyances païennes, les raisons religieuses me semblent rester patentes. Sur ce point au moins, l’essai de l’historienne paraît manquer d’objectivité[7]. Il n’est bien sûr pas question de remettre totalement en cause les travaux de Maria Dzielska. Il ne s’agit pas de lui opposer la vieille thèse d’une violence intrinsèque à la religion monothéiste même. Cette thèse qui essentialise un phénomène proprement humain donc historique, permet surtout de faire l’économie d’une recherche historique des causes propres à la période. On peut toutefois rétorquer que si Hypatie s’attira l’ire du patriarche c’est aussi probablement parce qu’elle s’est positionnée aux côté d’Oreste en faveur d’une plus grande tolérance et d’une ouverture d’esprit à toutes les religions. C’était là d’ailleurs l’esprit même de son école, ainsi qu’un trait propre à toute la tradition néoplatonicienne d’Alexandrie, contrairement à l’école d’Athènes qui s’enfonçait à l’époque dans le mysticisme païen[8]. Tout ceci ressort en creux de l’analyse de Maria Dzielska bien qu’elle s’abstienne de le souligner.

Pour toutes ces raisons, à la position de Maria Dzielska, on préférera celle plus nuancée de Lacombrade, « même si la part de fanatisme religieux a probablement été exagérée pour les besoins de la propagande néoplatonicienne, […] il y aurait sans doute quelque paradoxe à prétendre que le fanatisme religieux n’est pas entré pour une part dans la fureur des assassins »[9]. Hypatie ne peut être tenue pour une simple victime collatérale d’une sombre histoire de clans politiques, elle fut bien la victime d’une tentative des autorités religieuses à s’imposer dans la sphère politique. Hypatie défendit dans cette histoire une forme de laïcité, qui peut d’ailleurs nous paraître étrangement moderne, une forme de respect des diverses croyances, voire une forme de syncrétisme entre les anciennes pratiques religieuses et la nouvelle religion qui venait d’être consacrée par le pouvoir romain. Elle le paya de sa vie. Et si son œuvre philosophique ne nous est jamais parvenue, on peut penser que ce n’est pas là le seul effet du hasard.

© Jérôme Correia


Notes :

[1] Position soutenue également par Évrard Étienne dans son article : « À quel titre Hypatie enseigna-t-elle la philosophie ? », Revue des Études Grecques, tome 90, fascicule 428- 429, Janvier-juin 1977. pp. 69-74.

[2] Cf. C. Lacombrade, « Autour du meurtre d’Hypathie », Pallas, 2, 1954. pp. 17-28.

[3] Synesios, Epist. XXXIV.

[4] Synesios écrit plusieurs lettres à un condisciple dénommé Olympios d’Alexandrie. Mais compte tenu qu’Olympios était un prénom extrêmement courant à l’époque, il est impossible de savoir s’il s’agit du même. Maria Dzielska n’évoque pas ces lettres.

[5] Socrate le Scolastique, Histoire Ecclésiatique, VII-15 Lire en ligne : http://remacle.org/bloodwolf/eglise/socrate/eglise7.htm#XV

[6] Ce ne sera pas le cas par exemple de Lacombrade qui estime que Cyrille dut penser qu’assassiner Hypatie coûterait plus cher à son Église que les bénéfices qu’il pourrait en escompter. Cf. article cité ci-dessus.

[7] A cet égard, on peut s’interroger sur l’absence de mention d’une source telle que Philostorge. Alors que Luciano Canfora fait de Philostorge un probable témoin direct des événements, accusant clairement le courant religieux de Cyrille d’être responsable du meurtre (« cette femme fut mise en pièces par les partisans de la consubstantialité », Philostorge cité par L. Canfora, Une profession dangereuse, Paris, Desjonquères, 2000, p135), Maria Dzielska ne dit pas un mot de cette version bien qu’elle connaisse aussi bien Philostorge que les travaux de Canfora. On peut alors se demander pourquoi l’historienne n’évoque pas cette source, d’autant plus que celle-ci contredit sa version.

[8] Cf. H.I. Marrou. La « conversion » de Synésios. In: Revue des Études Grecques, tome 65, fascicule 306-308, Juillet- décembre 1952. pp. 474-484.

[9] C. Lacombrade, op. cit.


Références bibliographiques

  • Dzielska, Hypatie d’Alexandrie, Paris, Editions des Femmes, 2010.
  • Gaudefroy, Hypatie, l’étoile d’Alexandrie, Paris, Arléa, 2012.
  • Canfora, Une profession dangereuse, les penseurs dans la cité, Paris, Desjonquères, 2000.
  • Martínez Maza, « une victime sans importance ? La mort de la philosophe Hypatie », in Baslez M.F., Chrétiens persécuteurs, Paris, Albin Michel, 2014.
  • Synesios de Cyrène, Correspondance, Paris, Les Belles lettres, 2000.
  • Socrate le Scolastique, Histoire ecclésiastique, Livre VII, Lyon, Sources Chrétiennes, 2007.
  • Marrou. H. I. « La conversion de Synésios », Revue des Études Grecques, 65, 1952, pp. 474-484.
  • Lacombrade C. « Autour du meurtre d’Hypathie », Pallas, 2, 1954, pp. 17-28.
  • Evrard « À quel titre Hypatie enseigna-t-elle la philosophie ? », Revue des Études Grecques, 90, 1977, pp. 69-74.
  • Roques « La famille d’Hypatie (Synésios, epp. 5 et 16 G.) », Revue des Études Grecques, 108, 1995, pp. 128-149;
  • Harich-Schwarzbauer H., « Hypatie d’Alexandrie », Clio. Femmes, Genre, Histoire, 35, 2012.

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