Hommage à Bernard Stiegler/Philosophie

Hommage à Bernard Stiegler | Rêver, imaginer, créer #13

Bernard Stiegler

J’ai choisi de suivre le séminaire en ligne de Bernard en cherchant à décrypter son titre pour commencer : le pharmakon. Car entrer dans l’univers de Stiegler c’était comme partir à l’aventure. Une aventure d’idées, de concepts revisités, de concepts inventés ex nihilo, en un brassage pluridisciplinaire dépassant de très loin le strict cadre des nouvelles technologies, contrairement au portrait rapidement brossé ces derniers jours dans la grande presse. Pénétrer son univers demandait la patience d’un chameau et la précision d’un aigle, pour accepter de traverser sa propre ignorance. Car en bon autodidacte, il ne fixait pas de frontières à ses ambitions de clarification des consciences, balayant le champ économique avec lequel il savait jongler pour établir des connexions au sein des plus grands groupes industriels, celui de l’histoire des idées bien sûr, mais aussi des religions et mythologies qu’il savait connecter sans caricatures aux questions les plus contemporaines. Il se passionnait pour les questions de physique pure et entretenait des relations suivies avec mathématiciens, biologistes, anthropologues, éthologues, anthropologues, informaticiens, artistes et autres psychanalystes. Autant dire qu’aucune sphère ayant trait aux idées ne le laissait indifférent et sans ressources. Préférant l’amateur au consommateur, Stiegler travaillait à créer les conditions exorganologiques du rêve. D’un rêve social qui prendrait corps en intégrant la nouvelle donne de cette automatisation en marche du monde contemporain dont il décrivait sans cesse les ombres à venir comme les espérances. Ces cours formaient à posteriori des restes diurnes qui pouvaient s’agencer en projections créatrices chez l’auditeur captivé. Il aimait à dire que le rêve est un type particulier de la pensée.

Un rêve transite en soi vers soi. Et il permet de créer sa loi intérieure contre la loi dominante. En un écart salvateur. Valorisant la diachronie par rapport à la synchronie. Il nous voulait capables d’agir en désirant et en rêvant, libérés des conditionnements blafards du tout consumériste.  Car penser pour Stiegler, c’est aspirer à nuire à la bêtise, hors des sentiers stéréotypés. En intériorisant ce qu’il reprenait à son compte : les rétentions tertiaires ouvrant sur les protensions. Grand cinéphile connaissant de près les techniques de montage, appréciant Kiarostami, Godard, Fellini, Truffault, le cinéma russe et tant d’autres, grand conteur pouvant décrire avec affection un voyage en Iran et ses taxis n’écoutant que de la poésie à la radio, la passion animait chacune de ses interventions. Si les rêves et les techniques forment une boucle libidinale noétique élaborant les idées en les différant, ses séminaires toujours consultables en ligne abreuvent ce genre de boucle jusqu’à plus soif.

« Aimer, s’aimer, nous aimer : Du 11 septembre au 21 avril », Bernard Stiegler (Galilée, 2003)

Généalogiste des catégories comme Nietzsche, Stiegler faisait preuve d’une rigueur portant aux conflits avec ses pairs qu’il n’hésitait pas à brocarder crûment. La moralité et les circonvolutions courtoises n’étaient pas sa tasse de thé même s’il respectait ses adversaires. Estimant le fonds pré-individuel comme porteur d’interprétations, il quêtait l’exception et l’atypique en une interprétation transindividuante permettant une biographie politique et une biographie économique de son monde. Luttant contre l’automatisation de l’être qui détruit toutes les singularités, il s’est consacré aux exorganismes qui ouvrent le champ des altérités. Il s’est longuement penché sur l’œuvre de Nietzsche et Heidegger.

La pulsion de destruction comme volonté de puissance a été pensée et intégrée à la pharmacologie stieglerienne. Luttant pour défendre les lumières contre le malheur. Créateur de territoires contributifs chargés de préserver les capacités de mémorisation et de projections des individus et groupes les plus fragilisés par cette modernité nihiliste, contre des modèles mathématiques qui installent cette société automatique. Refusant de voir ses contemporains devenir des résidus amorphes et otages des GAFA, Stiegler proposait le modèle des spirales métastables afin de faire de l’humain la somme de ses tourbillons existentiels pris et sauvés dans les flux de leurs métamorphoses.

Suivre ses séminaires, c’était refuser de finir pendu au bout de son antenne satellite et rivé en une hypnose mortifère à ses smartphones. C’était vouloir faire face aux flux qui désintègrent de par leur martèlement tentaculaire de surexposition médiatique engendrant cette fameuse disruption dont il avait œuvré à préciser les contours. Se livrer à l’épreuve de l’entropie qui gagne toujours plus de terrain mais qu’il faut pourtant affronter sans se laisser sombrer par un rapport de forces inégal.  Et pour gagner ce combat titanesque, il employait une technique courageuse : celle de faire dialoguer des chercheurs et penseurs de tous horizons idéologiques et culturels, en un décloisonnement conceptuel indéfiniment ouvert.

Des plus méconnus comme Amartya Sen, Gilbert Simondon, Alfred Lotka, André Leroi-Gourhan, Léon Brillouin, Norbert Wiener, Lawrence Lessig, Antoinette Rouvroy, Isabelle Stengers, Aby Warburg, Vernadski, aux plus célèbres, Bataille, Bergson, Deleuze, Derrida, Nietzsche, Heidegger, Marx, Spinoza, Foucault, Valery, Freud, Lévi-Strauss, Carl Schmitt.

Stiegler croyait en la lutte contre les profits immédiats et leur pulsion de destruction des consciences. La recherche qu’il proposait était contributive via des délibérations urbaines et citoyennes. Pas d’individuation sans la pensée de Stiegler mais le règne des fourmilières et de la crétinerie organisée du marketing des âmes intoxiquées ouvrant le vide de la post-vérité, du relativisme stérile, de l’anomie et de tous les complotismes délirants. Ce combat Stieglerien est de nature spirituelle qui vise à empêcher la guerre civile liée à cette destruction de toutes les constructions psychiques, identitaires et sociales. Pour demeurer civil et faire reculer la guerre de tous contre tous, l’œuvre de Stiegler est tout simplement incontournable.

© Thomas Roussot

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.