Philosophie

Le philosophe face à son temps : à propos de Kant et Nietzsche

Emmanuel Kant

Dans Après Nietzsche, Giorgio Colli écrit la chose suivante : « Mieux aurait valu pour lui de lire le « Times » chaque matin, comme l’avait fait Schopenhauer, à la recherche de la nature humaine. Il y aurait trouvé matière plus vivante[1] ». Il est bien sûr question — avec une certaine injustice derrière cette attaque gratuite — de Nietzsche et de son rapport à la presse et au journalisme de son époque en plein essor, en pleines constitution et définition des catégories qui vont faire le journalisme. Dans le cours texte intitulé Qu’est-ce que les Lumières ?, Emmanuel Kant pose les bases d’une réflexion du rapport entre le philosophe et l’époque, entre l’intellectuel et l’histoire, les faits, les événements. A travers les thématiques purement conjoncturelles qui émanent de la question posée et du contexte historique, notre analyse va rejoindre celle proposée par Michel Foucault[2]. En effet, au-delà de la seule clarification quant au terme Aufklärung, la question fondamentale que pose Kant dans cet opuscule est celle qui interroge le présent, son essence et notre rapport à lui en tant que philosophe. « Qu’est-ce qui, dans le présent, fait sens actuellement pour une réflexion philosophique ?[3] ». Le rôle et l’implication du philosophe, mais aussi de la connaissance et de la science, sont au cœur des interrogations qui structurent et font fonctionner le propos kantien dans ce texte.

« Was ist Aufklärung », Immanuel Kant (Meiner)

A cet égard, Kant n’est pas aussi radical que Nietzsche sur la question du rapport au présent et à la quotidienneté. Tout d’abord, il faut dire que le texte de Kant est commandé et publié par un journal quotidien allemand de l’époque, c’est-à-dire qu’il n’est pas étranger à l’actualité au sens le plus simple du terme. Néanmoins, il n’a rien d’un éditorial ni même d’un article relatant des faits ni d’une somme de remarques historiques : au contraire, il se déploie en tant que véritable texte philosophique, renouant avec l’aspect noble de la polémique. Le simple fait d’accepter d’écrire dans un journal montre la volonté de s’inscrire dans une histoire, dans un processus de discours qui tend à ne pas être un simple spectateur marginal (ce que Nietzsche n’est pas, de toute évidence) mais un élément voire un acteur social du monde comme il va. Kant montre qu’il fait lui-même partie intégrante de ce processus, et comme le montre Foucault, qu’il tient à jouer et construire un rôle précis en tant que philosophe. Le présent s’annonce dans le propos de Kant en tant qu’« événement philosophique » au sein duquel est impliqué précisément le philosophe — c’est sa tâche. Sous la plume de Kant, nous trouvons une modalité d’acception du présent comme objet philosophique très hégélienne :

La lecture du journal, le matin au lever, est une sorte de prière du matin réaliste. On oriente vers Dieu ou vers ce qu’est le monde son attitude à l’égard du monde. Cela donne la même sécurité qu’ici, que l’on sache où en est[4].

Sur ces premiers points, l’écart entre Kant et Nietzsche se creuse, quoique ce dernier ne considère pas qu’il soit absolument détaché ou désengagé du cours du monde et de l’état maladif de l’époque. En réactivant nos analyses sur le rapport philosophique qu’entretient Nietzsche avec le journalisme, il faut montrer que sa méfiance et son mépris vis-à-vis de cette religion des faits ne s’accordent pas avec la confiance/croyance en l’utilité du journal pour le travail philosophique. L’actualité pure paralyse les temporalités, annule tout mouvement et toute vie, en collaborant avec les faits au lieu de les distancier. Associer par comparaison le journal et la prière est symptomatique d’un certain asservissement aux faits et au présent, contre lesquels, en vérité, il faut lutter, combattre. Si les Lumières s’expriment dans un journal, ils assombrissent leur discours en le « jetant » à la masse comme du foin à un troupeau. Réagir est toujours une action négative, c’est-à-dire la pure négation d’une position, d’une perspective. C’est se situer toujours dans le système d’écriture quotidien journalistique, alors que pour que le philosophe puisse être hors-bord, il faut qu’il se tienne à l’extérieur du système du présent, non pas dans une position de critique réactive vis-à-vis de celui-ci.

Foucault affirme que la question « quelle est mon actualité ? » et par là, « quelle est mon rapport à l’actualité en tant que philosophe ou intellectuel ? » se dessine comme « une nouvelle interrogation sur la modernité[5] ». Cela sous-entend que la modernité questionne avant tout la modernité — et Nietzsche et Kant sont eo ipso des enfants de cette période. Lorsqu’on tente de faire la généalogie de ce type de questionnement, nous nous apercevons avec Foucault, que l’Aufklärung a l’air d’être la première période à s’auto-définir et à s’auto-dénominer. Elle définit son propre cadre, ses limites historiques ; elle produit ses propres zones d’exclusion de la pensée anti-Lumières ; elle s’inscrit clairement dans l’opposition Anciens/Modernes :

L’Aufklärung c’est une période, une période qui formule elle-même sa propre devise, son propre précepte, et qui dit ce qu’elle a à faire, tant par rapport à l’histoire générale de la pensée que par rapport à son présent et aux formes de connaissance, de savoir, d’ignorance, d’illusion dans lesquelles elle sait reconnaitre sa situation historique.[6]

Les préceptes des Lumières, notamment la croyance optimiste en un progrès humain (technique, moral, scientifique…) font de Nietzsche un anti-Lumière, pour reprendre la dénomination dont use Zeev Sternhell[7]. Les analyses de Kant sur l’actualité sont multiples et ne se limitent pas à notre objet d’étude. En publiant, Le Conflit des Facultés ou encore ses différents textes sur la révolution, il donne la preuve d’une implication et d’un regard précis sur le monde présent et moderne dans lequel il vit. Définir les Lumières revient à définir un mode de pensée, à inclure et exclure ceux qui participent de cette période intellectuelle européenne. Mais c’est d’une certaine manière ce que cherchera à faire Nietzsche avec les philosophes de l’avenir, puisqu’il voudra donner une nouvelle impulsion à une période qui lui succède. C’est ce qui fait de Nietzsche un philosophe inactuel. Alors que Kant nomme la période dans laquelle il vit, Nietzsche va nommer une période, une région philosophique qui a à être, qui n’est pas encore, mais qui point à l’horizon de la transition entre le XIXème et le XXème siècle. Autrement dit, il se met en décalage en temporel avec son époque, en lui parlant comme s’il était déjà demain, occupant une perspective temporelle inactuelle.

Michel Foucault

Toutefois, si le texte Qu’est-ce que les Lumières ? de Kant était simplement un texte de dénonciation ou d’indignation, duquel découlerait un engagement purement circonstancié, il serait aux « oubliettes » de la philosophie et ne conserverait pas, tant sur le plan du contenu que sur les questions transversales qui le mettent en mouvement, son atemporalité. En réalité, ce texte et ceux consacrés à la révolution, fonctionnent non pas comme des succédanés d’analyses de faits, mais comme des considérations inactuelles. Kant s’intéresse à un présent, son époque, en la scrutant philosophiquement et de manière inactuelle. En effet, nous retrouvons toute la différence qui se marque en un texte purement historique, consistant à relater des faits — avec quelques analyses — et un texte authentiquement philosophique, avec un auteur à son origine qui pense le présent. La raison que nous pouvons donner à cela est la suivante : Kant et Nietzsche ne refusent pas la dimension polémique de la philosophie, au sens noble du terme. Ils ne veulent pas invectiver la foule ou apostropher quelque institution que ce soit, mais ils imposent un discours philosophique qui s’adresse à la « raison » des lecteurs, non à leurs passions les plus obscurs. Autrement dit, aucun des deux ne polémiquent sans ou avant de penser ; néanmoins, leur pensée est teintée — volontairement ou non — d’une forme polémique[8]. Il est évident que l’opuscule Qu’est-ce que les Lumières ? s’inscrit clairement au sein d’une polémique, qui demande à Kant de prendre part aux débats et combats qui animent son époque. Toutefois, le contenu du propos de Kant n’est pas unilatéralement impliqué dans les querelles qui tourmentent les années 1780. Il y aurait une certaine incohérence à lire Kant — aujourd’hui mais pas seulement — de réduire la philosophie kantienne au XVIII ème siècle, alors que justement son texte considère que ce siècle concourt à l’édification de l’humanité, sous le drapeau d’une exigence universelle qui ne supporte pas de limite temporelle, historique ou géographique.

En dernier lieu de comparaison de Nietzsche avec Kant, il faut montrer que Nietzsche se positionne régulièrement en tant que lutteur contre le présent, contre un présent qu’il combat, évite, tient à distance continuellement. Si l’inactualité prend, chez Kant, la tonalité d’une sorte de rationalisation des interrogations et des jugements, chez Nietzsche il est question de repousser le présent pour mieux l’ausculter, comme un médecin userait d’outils, tel le stéthoscope qui le met à distance du patient. Si toute philosophie doit être inactuelle, c’est-à-dire qu’elle doit prendre le large vis-à-vis de la terre ferme de l’époque, c’est pour mieux en dessiner et en apprécier les contours, les dénivelés, les bas-fonds et les hautes cimes de l’humanité. L’idée nietzschéenne est de prendre de la distance, peut-être de la « hauteur » sans pour autant regarder le monde d’en haut — car même au sommet d’une montagne, on n’est jamais que les pieds sur terre.

© Jonathan Daudey


Notes :

[1] Colli, Giorgio. Après Nietzsche, p. 26-27

[2] Foucault, Michel. « Qu’est-ce que les Lumières ? », in Dits et écrits, IV (1980-1988), p. 679-688

[3] Ibid., p. 680

[4] Hegel.Notes et fragments, Iéna 1803-1806

[5] Foucault, Michel. « Qu’est-ce que les Lumières ? », in Dits et écrits, IV (1980-1988), p. 681

[6] Ibid., p. 682

[7] Sternhell, Zeev. Les Anti-Lumières, Folio-Essais

[8] Notons au passage que, dans la situation de Kant, il fallait trouver un ton et une certaine forme littéraire d’écriture qui ne contrevienne pas à la publication de ce texte dans un journal, évitant tout risque de censure.

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