
Jean-Luc Nancy
L’écriture continue d’exister, même en l’absence de son auteur présumé. Après sa disparition, l’écriture de Nancy demeure et insiste. Pas seulement ses livres, ses articles, etc., mais son écriture au sens large. Si nous pensons l’écriture en tant qu’inscription, il nous faut également parler des photographies, des vidéos, et d’autres écritures audiovisuelles, visuelles ou sonores. Mais aussi des souvenirs, qui sont les écritures gravées dans notre mémoire. Nancy est le penseur de la circulation et du partage du sens. Le sens continuera de circuler à travers les inscriptions qu’il a laissées derrière lui. En souvenir d’une rencontre à Strasbourg, il avait inscrit cette dédicace sur la première page d’un livre qu’il m’avait offert : « … à Strasbourg la pensée aura circulé »
La circulation est la circulation de l’écriture au sens d’inscription. La vie en tant qu’écriture est toujours un co-exister qui se différencie. Le co-exister signifie aussi que la bio-graphie est toujours une co-bio-graphie. La bio-graphie est donc une graphie du co-exister. La rencontre incalculable est constitutive pour cette graphie, pour cette écriture. Nos passages se croisent… Les passages que nous sommes nous-mêmes se croisent… Oui, nous passons par le monde, mais notre passage est en même temps l’ouverture à travers laquelle le monde passe. Nous ne sommes pas seulement de ceux qui traversent le monde, nous sommes des passages dans le monde.
C’est ainsi que je voudrais commémorer l’une des plus belles rencontres de ma co-bio-graphie. En octobre 2010, Nancy était venu à Istanbul pour le colloque intitulé L’Idée de la démocratie. À cette époque, j’étais occupé à traduire en turc la section Salve (post-scriptum à contretemps, faute de retouche finale) du livre de Jacques Derrida, Le Toucher, Jean-Luc Nancy, ainsi que le court texte écrit par Nancy après la mort de Derrida, intitulé « Salut à toi, salut aux aveugles que nous devenons ». Un jour avant la date du colloque en question, j’ai croisé Nancy à l’arrêt de bus de la place Taksim. Il était avec Hélène Nancy et quelques amis eux-mêmes intervenants. Il portait un béret noir sur la tête et cherchait un bus. C’était la première fois que je voyais Nancy à quelques pas de moi. Je l’avais déjà vu en photo. Mais cette fois, c’était sa photo-graphie que je voyais devant moi : « Un corps, d’abord, se montre comme sa propre photo-graphie (la distance d’une ouverture) » (J.-L. Nancy, Corpus, p. 43). Bien qu’étant à bonne distance, cette photo-graphie ne me suffisant pas, je m’approchai et lui demandai : « Êtes-vous M. Nancy ? » Il me répondit « oui », avec cette intonation si propre à Nancy. Un « oui » qui était à la fois une réponse et une question. Mais pour moi, peu familier de cette intonation à l’époque, il rendit immédiatement explicite la question déjà cachée dans son oui : « Et vous, qui êtes-vous ? » Je lui dis que j’étais étudiant en doctorat de philosophie à l’Université Galatasaray, une institution francophone d’Istanbul. Ainsi s’estompait la surprise liée à la vague possibilité d’imaginer qu’à Istanbul, on pouvait tomber sur un lecteur de philosophie à chaque coin de rue. Après quelques mots échangés, je lui indiquai le bus passant par le Musée de Kariye (Chora), la destination qu’il cherchait et sur laquelle il m’avait interrogé. Quelques jours plus tard, j’appris par mon directeur de thèse à l’université que Nancy avait parlé de cette rencontre à notre cher Nami Başer. J’étais heureux de cette rencontre et de ce hasard.

J’étais un étudiant en doctorat désireux de travailler sur Jacques Derrida. En février 2011, j’ai écrit un courriel à Jean-Luc Nancy en lui soumettant une proposition de projet de recherche. Dans le cadre de mon projet intitulé Jacques Derrida et le problème de la technique, j’exprimais mon souhait d’effectuer un séjour de recherche à Strasbourg sous sa direction. Nancy m’a envoyé une lettre d’invitation. Travailler sur Derrida aux côtés de Nancy était une chance inouïe pour moi ! En acceptant mon projet, il m’a invité à Strasbourg, où j’ai ainsi effectué un séjour de recherche. Après avoir dirigé ce premier projet de recherche, Nancy a continué de m’accompagner avec générosité tout au long de mon travail lorsque, du fait de son statut d’émérite de longue date, la direction de ma thèse en cotutelle fut assurée à Strasbourg par son cher ami, le philosopheJacob Rogozinski, qui m’a généreusement accueilli au sein du CREPHAC et apporté son précieux soutien.
Je me rendais chez Nancy pour nos rendez-vous… Je garde un souvenir intact de cette première visite : un jour ensoleillé à Strasbourg, montant dans le tram depuis Neudorf pour descendre à l’arrêt Gallia, je me suis dirigé à pied vers la rue Charles Grad avec une immense fébrilité et un bonheur indescriptible. Dès ma première rencontre avec Nancy, j’avais pressenti quelle hospitalité unique était la sienne ; mais pour en saisir la véritable mesure, il me fallait vivre les visites qui allaient suivre. Lors de cette première entrevue, avant même de passer à mon projet de recherche, Nancy m’a demandé si je m’étais bien installé en ville, où je logeais, et comment était ma vie à Istanbul. Cette attention chaleureuse m’a fait un bien infini.

Il est impossible de raconter tous les aspects de ces rencontres. Tout au long de mon séjour, je lui présentais mes rapports de recherche et lui posais des questions. J’écoutais attentivement toutes ses réponses et ses évaluations. Avec son plein accord, j’avais pris soin d’enregistrer nos rendez-vous ; qui sait sous quelle forme ces traces pourront un jour voir le jour… Ses œuvres, ses suggestions, ses remarques et ses interrogations ont profondément nourri ma pensée. Si l’heure s’y prêtait lors de mes visites, j’étais invité à partager le déjeuner aux côtés de Jean-Luc et de son épouse Hélène — autour d’un délicieux couscous, d’une salade verte, de saumon fumé et d’un verre de vin. Une fois, j’ai été profondément surpris et touché de voir Nancy me préparer lui-même un café turc dans la cuisine et me le servir dans une tasse à café turc.
Il m’a apporté son soutien précieux pendant toute la durée de ma thèse. Au cours des années suivantes, je lui ai rendu visite à plusieurs reprises et nous avons poursuivi notre correspondance. Il faisait toujours preuve d’une grande générosité, et je me demande encore aujourd’hui comment il trouvait le temps de répondre aux questions avec autant de rapidité et de rigueur.
En 2020, un courriel de Nancy m’informait que dans son livre à paraître, La Peau fragile du monde, il mentionnait ma thèse de doctorat. Alors que le livre n’était pas encore publié, il m’avait envoyé le texte intitulé « D’ontologie en technologie », dans lequel il faisait référence à mes travaux. Je dois d’ailleurs dire que c’est cette citation qui m’a encouragé à publier ma thèse sous la forme d’un livre. Dans cette thèse, j’ai tenté de découvrir/d’inventer ce que j’ai nommé la techno-graphie pharmaco-supplémentaire dans la pensée de Derrida. Étudier Derrida avec Nancy relevait tout simplement du miracle pour un étudiant en doctorat…
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Nancy, qui jusqu’à la fin a continué à réfléchir et à partager avec une énergie inépuisable, nous a quittés en août 2021. Pour une raison que j’ignore, il aura fallu que cinq années s’écoulent après sa disparition pour que je parvienne à écrire ces quelques paragraphes. Je me souviens de lui avec une profonde affection, et j’entends encore la voix douce de Nancy continuer de résonner parmi nous…
© Tacettin Ertuğrul