Histoire/Philosophie/Sociologie

Islamisation des sciences sociales en Iran : analyse d’un enjeu compliqué

Photo de contestation dans une classe avec « Femme Vie Liberté » comme slogan

La révolution culturelle, proclamé le 18 avril 1980 était un vaste projet éducatif et culturel qui visait le contrôle de l’enseignement des sciences sociales dès le collège jusqu’à l’université. La république islamique d’Iran a toujours été dans une attitude sceptique à l’égard de la fonction émancipatrice des sciences sociales et le Haut Conseil de la Révolution culturelle (créé en 1984) surveille attentivement l’enseignement et le rôle des sciences sociales dans le pays. Dans cet article, nous analyserons des dispositifs mis en place sous le gouvernement d’Ahmadinejad (2005-2013) pour le contrôle de la fabrique des savoirs au sein des sciences sociales et leur transmission aux jeunes générations. Nous examinerons également les conséquences de la radicalisation de la stratégie éducative du gouvernement iranien dans la gestion des sciences sociales au cours des années qui ont suivi le gouvernement d’Ahmadinejad.


Dès 1979, sceptique à l’égard de la fonction émancipatrice des sciences sociales, le gouvernement iranien a voulu contrôler leur enseignement au lycée et à l’université : c’est dans un tel contexte que le 18 avril 1980, la Révolution culturelle est proclamée. Les universités restent fermées pendant trois ans pour que le gouvernement post révolutionnaire puisse revoir le contenu des sciences sociales, période particulière au cours de laquelle les universités ont été vidées des enseignants et des étudiants contestataires. Depuis, le Haut Conseil de la Révolution culturelle créé en 1984 surveille attentivement l’enseignement et le rôle des sciences sociales dans le pays. Avec la victoire des modérés lors des élections de 1997 et l’arrivée de Khatami au pouvoir, l’intention est de réformer la politique éducative du gouvernement iranien à l’égard des sciences sociales. Mais Ahmadinejad, successeur de Khatami, a remis en place une politique extrêmement conservatrice et répressive, relativement similaire à celle menée en 1980 par les idéologues de la République islamique. Dans cet article, nous analyserons des dispositifs mis en place sous le gouvernement d’Ahmadinejad (2005-2013) pour le contrôle de la fabrique des savoirs au sein des sciences sociales et leur transmission aux jeunes générations. Nous examinerons également les conséquences de la radicalisation de la stratégie éducative du gouvernement iranien dans la gestion des sciences sociales au cours des années qui ont suivi le gouvernement d’Ahmadinejad.

La Révolution culturelle de la République islamique

Dans son analyse de l’islamisation des enseignements en Iran, Saeed Paivandi nous indique que « les jeunes Iraniens vivent un système éducatif atypique, développé après la révolution de 1979 et l’avènement de la République islamique d’Iran, centré sur des finalités et prescriptions religieuses. L’objectif étant la mise en place de la cité islamique, les nouveaux maitres du pays ont en effet rapidement reformé le système éducatif [1]. » Pendant la Révolution culturelle (1980-1983), « le ministère de l’Éducation prépare un grand projet de réforme visant ‘changement fondamental’ du système éducatif et le ministère de l’Enseignement supérieur envisage de ‘désoccidentaliser’ les sciences humaines et sociales et de procéder à une nouvelle vague de purge des professeurs d’université qui n’adhèrent pas aux valeurs de la République islamique[2]. » La révolution culturelle semblait indispensable aux partisans de l’islam politique qui voulaient à tout prix islamiser le contenu des enseignements en sciences humaines et sociales et ceux des beaux-arts, et qui chassaient des universités les étudiants et les enseignants qu’ils jugeaient comme indésirables. Selon Marie Ladier-Fouladi, le premier objectif des partisans de la Révolution culturelle était « d’expulser des universités les étudiants militants de groupes d’extrême gauche, laïcs et démocrates, qui occupaient des locaux universitaires depuis les premiers jours du renversement de la monarchie afin de mener leurs activités politiques[3]. » Malgré de nombreuses résistances, les khomeynistes arrivent à poursuivre leur politique et ils annoncent la fermeture des universités pour une durée indéfinie en 1980. Marie Ladier-Fouladi nous indique que « le second objectif de la Révolution culturelle était de purger les universités de leurs étudiants et enseignants ‘non islamistes’. Les associations islamiques, qui les avaient bien identifiés au cours de ces quatorze mois, se mirent à préparer des listes comprenant les noms de ces ‘indésirables’[4]. » En l’espace de trois ans, les universités ont été bannies les opposants politiques et le contenu des sciences sociales a été revu selon les valeurs de la Révolution qui est désormais qualifiée d’islamique. Parmi les sciences humaines, l’enseignement de la sociologie, les sciences politiques, la philosophie, l’économie et la psychologie sont particulièrement surveillés et nous constatons également que les auteurs tels que Marx, Freud ou Simone de Beauvoir sont l’objet de critiques virulentes dans les cours d’éducation morale et religieuse, obligatoires dans l’ensemble des filières universitaires et tout au long du cursus académique des étudiants en licence. Par ailleurs, il est à noter que l’islamisation de l’enseignement concerne aussi bien l’enseignement supérieur que l’enseignement primaire et secondaire. Selon Saeed Paivandi :

L’Ayatollah Khomeyni exaltait, à travers son discours prophétique, l’islamisation de l’éducation et la mise en place d’une école de salut pour former et conscientiser la nouvelle génération. Pour lui, « la moralisation et la purification de l’esprit s’avèrent plus importantes que l’enseignement » (Khomeyni, 1983, vol. 14 : 112). À travers l’islamisation de l’école, la RII cherche à former les jeunes avec les valeurs islamiques pour soutenir activement le nouveau régime. Le système éducatif constitue l’institution par excellence pour résister à « l’invasion culturelle » de l’Occident et l’éducation religieuse est perçue comme une sorte de protection culturelle. La référence systématique à l’islam reflète bien le mythe fondateur de la République selon lequel l’islam est en mesure de régler tous les problèmes de la société[5].

Portrait de Rouhollah Khomeini

L’article 4 de la Constitution de la République islamique indique clairement que la purification des matières prime sur leurs enseignements et dès 1984, le Haut conseil de la Révolution culturelle est chargé de surveiller l’enseignement des sciences sociales dans les collèges, au sein des lycées et à l’université. En ayant recours à la violence et à travers la mise en place d’un système éducatif islamisé, les fondamentalistes « parviennent à éliminer toute l’opposition politique et à instaurer un régime populiste et révolutionnaire dont le souci majeur est l’érection d’une morale publique puritaine, d’un système politique où seuls les groupes islamistes ont droit de cité et où toute forme d’affirmation autonome de soi est perçue comme une atteinte non pas uniquement à l’Etat, mais à l’essence même de l’islam[6]. » Si le contrôle de l’enseignement est un des soucis majeurs du gouvernement islamiste et cela notamment pendant la période de la guerre entre l’Iran et l’Irak, néanmoins nous constatons que les stratégies de la République islamique changent lentement notamment vers la fin de la guerre. La reprise des échanges commerciaux avec des pays occidentaux et la participation des autorités iraniennes dans les meetings internationaux contribuent à la revalorisation de l’image de l’Occident. Selon Yavari-d’Hellencourt, « cette reconsidération explicite des relations avec l’Occident se reflète également dans les nouveaux manuels scolaires, instruments privilégiés de la transmission de l’idéologie dominante[7]. » Dans un tel contexte, « l’Occident n’est donc plus uniquement perçu par sa dimension idéologique et politique qui l’identifie au mauvais objet mais est considéré dans une perspective de relation constructive[8]. » La revalorisation de l’image de l’Occident s’accélère avec l’arrivée du candidat modéré Mohammad Khatami au pouvoir. Nous voyons à cette époquel’émergence des discours réformistes qui ne visent plus le rejet total de l’Occident au profit d’une islamisation forcée des enseignements de sciences sociales[9]. Par ailleurs, dans les émissions télévisées et les universités, les débats sur le féminisme, la liberté de conscience et la liberté d’expression se multiplient de manière significative. Une période d’espoir qui n’a pas débouché sur des résultats satisfaisants, à la hauteur des attentes de jeunes générations. Malgré l’ouverture relative de l’espace public aux questionnements portant sur le statut des femmes, nous voyons très peu de changements en ce qui concerne l’égalité des droits femmes/hommes dans le gouvernement de Khatami. « Certes, une conseillère du président fut nommée chef du Centre des affaires des femmes mais ni le président ni le courant politique réformateur ne prirent explicitement position sur les droits des femmes. À part la légère révision de quelques articles de lois relatifs à la famille, elles n’obtinrent pas d’avancées notables sur des lois encore plus discriminatoires[10]. » En 2005, le président Ahmadinejad est élu président de la République. Intégriste et conservateur, les prises de position d’Ahmadinejad sont particulièrement hostiles à l’égard des réformateurs, notamment dans le domaine des droits de la femme et celui des minorités ethniques ou religieuses. Par ailleurs, tout au long du mandat d’Ahmadinejad, le guide suprême de la Révolution reprend ses discours en faveur de l’islamisation des sciences humaines et insiste sur l’incompatibilité des sciences humaines occidentales avec les valeurs de l’islam.

L’islamisation est de nouveau à l’ordre du jour

Le discours sur l’islamisation des sciences sociales est revenu à l’ordre du jour après les mouvements de contestation de l’année 2009 qui ont fait suite à la réélection frauduleuse d’Ahmadinejad. Selon Azadeh Kian, « le mouvement vert est né d’une remise en question des irrégularités et des fraudes électorales massives commises lors de la présidentielle du 12 juin 2009, et du mépris d’Ahmadinejad à l’encontre des contestataires qu’il a qualifiés de ‘poussières’ et de ‘superflus’[11]. » La classe moyenne urbaine fut considérée comme l’acteur principal du mouvement vert et les manifestants mirent en doute les résultats des élections. « Né à Téhéran, le mouvement s’est répandu dans les grandes villes du pays, dont le dynamisme et le rejet de l’ordre moral islamiste échappent au contrôle des tenants du pouvoir religieux et militaire[12]. » Le mouvement a été réprimé violemment et Mir Hossein Mousavi, le candidat rival d’Ahmadinejad, ainsi que certains de ses supporteurs, tels que Mehdi Karoubi, lui-même candidat aux élections présidentielles et porte parole du Parlement iranien sont jusqu’à maintenant maintenus prisonniers à leur domicile.

Suite à la répression du mouvement et l’arrestation massive des opposants, le guide suprême de la Révolution, Ali Khamenyi revient sur la nécessité vitale de l’islamisation car en l’absence d’une politique éducative islamique solide et performante, les jeunes générations s’éloigneraient  des valeurs de la République islamique. Dans une série de rencontres avec les professeurs des universités, il dissocie les sciences sociales islamiques des sciences sociales occidentales dont il critique le regard matérialiste et incompatible avec les enseignements de la religion. Dans l’un de ses discours intitulé, ‘Sciences humaines occidentales ou Sciences humaines islamique’, il indique que la réception passive des courants de la pensée venant de l’Occident aboutit à l’aliénation et à la perte de repère auprès de la jeunesse. Il est donc nécessaire de porter un regard critique sur tout savoir venant de l’Occident, dans l’objectif d’adapter son contenu au contexte de la société iranienne selon les règles de la République islamique. Nous voyons également que sous le mandat d’Ahmadinejad, les militants politiques les plus conservateurs prennent le devant de la scène politique et rejettent sévèrement toutes tentatives de réforme dans le champ des politiques éducatives. Selon Sepideh Parsapajouh, sous le mandat d’Ahmadinejad, « les masses mobilisées durant les années de guerre, les anciens combattants/ les bassidjis en particulier, font leur grand retour sur la scène politique, mais aussi dans tout l’espace social et économique[13]. » Au sein des universités, le projet intitulé Fabrique des sciences sociales islamiques est grandement soutenu par les groupes bassidjis, qui reprennent les grandes lignes de la Révolution culturelle (comme révolution inachevée) et se donnent l’objectif de combattre l’invasion culturelle de l’Occident dans les universités. Malgré les nouveaux efforts menés pour l’islamisation des sciences sociales, la jeunesse iranienne semble être de plus en plus dans un postulat critique envers l’islam politique et ses objectifs éducatifs. Par ailleurs, certains auteurs comme Khosrokhavar nous indiquent que le divorce entre la jeunesse et le projet révolutionnaire de la République islamique a déjà eu lieu, dès la fin de la guerre avec l’Iraq. Selon lui, durant les années quatre-vingt-dix, la société iranienne est déjà profondément marquée par « le désenchantement vis-à-vis de l’islamisme politique, par le rejet de l’activisme politico-religieux au nom de l’islam, par la perte totale de l’utopie révolutionnaire, par le discrédit du système politique se prévalant de l’héritage révolutionnaire et par l’usure de toutes les visions révolutionnaires du politique[14]. »

Portrait de Mahmoud Ahmadinejad

En effet, le désintérêt pour l’islam politique et le détachement du projet révolutionnaire de la République islamique ont leur impact sur d’autres projets sociétaux, comme celui de l’islamisation des sciences humaines et sociales. Malgré la mise en place des dispositifs nouveaux notamment sous le mandat d’Ahmadinejad pour renforcer l’islamisation des sciences humaines et sociales, les résultats sont mitigés et les jeunes générations sont de plus en plus sceptiques à l’égard de toute politique d’islamisation de l’éducation secondaire et supérieure.

Crise de l’islamisation des sciences sociales

Le projet d’islamisation des sciences humaines et sociales qui commence dès l’année 1980 avec l’avènement de la Révolution culturelle n’a pas pu atteindre ses objectifs pour de nombreuses raisons. En effet, l’islamisation des sciences sociales est une expression qui prête à confusion. S’agit-il des sciences sociales quand elles s’occupent des questions de société dans le monde musulman ou cela signifie-t-il l’islamisation des sciences sociales au sens général du terme et dans tout contexte ? Par ailleurs, l’islamisation des sciences sociales peut également désigner le fait que les sciences sociales sont sous le contrôle des autorités religieuses. Toutes ces ambigüités exposent le projet de la fabrique des sciences sociales islamiques aux questionnements épistémologiques pour lesquels le Haut Conseil de la Révolution culturelle n’a pas pu apporter de solution. Selon les sociologues, Sédighi, Kazemi et Esmailnia, le clergé n’a « jamais voulu établir un dialogue constructif avec des universitaires au sujet des sciences humaines,[15] » et les autorités religieuses ont souvent imposé leur vision à l’université. D’autant plus que le mépris du clergé à l’égard de l’université comme une institution occidentalisée « rend la fabrique du consensus entre l’université et l’école religieuse de plus en plus compliquée[16]. » En d’autres termes, l’université publique semblait aux partisans de l’islamisation des sciences sociales un lieu d’enseignement des courants de la pensée matérialiste, occidentale et coloniale. D’après Saeed Paivandi, « au cours des décennies précédant la révolution de 1979, le clergé ressentait la laïcité comme une volonté de désislamiser l’enseignement de la société,[17] » et « c’est ainsi que durant les premières années suivant l’avènement de la République islamique, on assista à l’institutionnalisation des règles islamiques dans le domaine de l’éducation[18]. » Cependant, l’islamisation des sciences humaines et sociales a plutôt échoué en ce sens que la jeunesse iranienne est dans une attitude fortement critique à l’égard des autorités religieuses. Selon Saeid Golkar, « les étudiants pensent que le clergé doit limiter ses activités au domaine religieux et arrêter d’intervenir dans le champ politique et social à cause de son manque de connaissance[19]. » Un manque de connaissance qui devient encore plus flagrant (notamment dans le domaine des sciences sociales), étant donné qu’ils ne maitrisent pas les sujets abordés au sein de ces disciplines. L’islamisation est également rejetée en ce qui concerne l’émancipation des femmes et la question du code vestimentaire. Par exemple, « selon une enquête menée par le Centre des études stratégiques, un organisme de recherche affilié au bureau du président iranien, la moitié des iraniens pensent que le hijab est un choix personnel et ne doit pas être dicté par l’Etat[20]. » Nous constatons également que « le nombre des femmes qui veulent vivre avec leur partenaire sans être mariées augmente de manière significative,[21] » alors que le mariage et la famille ont été sacralisés dans les lois de la République islamique. Les enjeux en rapport avec la globalisation et l’accès à l’internet sont aussi des défis nouveaux auxquels sont confrontés les partisans de l’islamisation des sciences sociales. La multiplication des forums indépendants dédiés aux sciences sociales et la traduction massive des textes et leur publication sur internet défient le projet de l’islamisation de ces disciplines. « Selon les statistiques de l’année 2009, environs 23 millions d’Iraniens utilisent régulièrement l’internet et cela signifie que 34% des Iraniens ont l’accès à l’internet[22]. » Le marché fleurissant des anti-filterings et des logiciels qui permettent de consulter les sites web interdits par la République islamique démontre aussi l’intérêt des étudiants iraniens pour connaître les dernières avancées dans le domaine des sciences humaines et sociales. D’autres sociologues comme Golkar nous indiquent que l’islamisation des sciences humaines a également préparé le chemin pour « la fuite des cerveaux et l’appauvrissement des enseignements de sciences sociales,[23] » et tout cela a fortement discrédité le projet de la Révolution culturelle, si chère à Khomeiny, le fondateur de la République islamique. Il est également à noter que le projet de révolution culturelle a également échoué dans le domaine de l’enseignement primaire et secondaire. Selon Saeed Paivandi :

Logo de l’Université de Téhéran

Le projet d’école islamique avait suscité un grand espoir au sein des courants islamistes. Tout le monde attendait de cette école un miracle scientifique, technologique et culturel. Les propos des responsables politiques mettent bien en évidence que les résultats de cette école et sa pédagogie ‘prophétique’ sont très décevants. On souligne ouvertement le dysfonctionnement du système éducatif islamisé et l’échec du projet de l’école islamique. Le système a voulu faire de l’enfant un citoyen musulman modèle, ‘révolutionnaire, consciencieux et vertueux’. L’école islamisée était censée promouvoir ‘la culture islamique’ et conduit la société vers l’indépendance ‘ scientifique, culturelle et économique’. Tous les indicateurs montrent que l’école islamisée a échoué dans ses différentes missions spirituelles, religieuses, scolaires et économiques. L’école émancipatrice, l’école spirituelle imaginée par les précurseurs de ce système est devenu une institution inefficace, répressive et déshumanisée.[24]

Conclusion

La République islamique d’Iran n’a pas pu atteindre ses objectifs au bout de quarante- trois années de projet éducatif portant sur l’islamisation des sciences humaines et sociales. Par ailleurs, les politiques de la censure ainsi que l’absence de liberté académique ont souvent amené les plus brillants des étudiants à quitter l’Iran, afin de poursuivre leurs études à l’étranger. D’après les statistiques présentées dans le journal Managing and planning organization weekly le 4 juin 2010, « 90 des 125 gagnants de médailles d’olympiade étudient actuellement aux Etats-Unis.[25] » En effet, « l’Iran a été en tête de liste des pays en vue de développement concernant la fuite de cerveaux avec environ 150000 à 180000 personnes hautement qualifiées qui vivaient à l’étranger[26]. » Cela représente une perte immense en termes de ressources humaines pour la République islamique. Par ailleurs, ces dernières années avec la multiplication des réseaux sociaux, les chercheurs et les étudiants pensent à publier leurs articles ou traduire des ouvrages dans le domaine des sciences sociales sur les plateformes numériques qui ne sont pas contrôlées par la République islamique. Ainsi, les centres d’enseignement parallèles totalement numériques tels que l’Iran Académia publient et organisent des séminaires qui donnent un accès libre au savoir pour des Iraniens. A cause de l’usage massif des logiciels de filtrage par la République islamique, « des réseaux clandestins et anonymes, à l’intérieur comme à l’extérieur du pays, ont émergé çà et là pour contrecarrer technologiquement les mesures répressives de la Cyber Army islamique, partie intégrante du corps des Gardiens de la révolution,[27] » et cela rend le contrôle de l’espace numérique de plus en plus compliqué.  Les mouvements de contestations suite à l’assassinat de Mahsa Jina Amini, en faveur de l’égalité des sexes et la liberté de conscience sont encore une autre preuve de l’échec, voire même le rejet total des politiques d’islamisation au sein de la République islamique. Une révolte dite « féministes », qui valorise l’émancipation des femmes et s’oppose radicalement à l’ingénierie sociale et pédagogique de la République islamique concernant la place de la femme et son rôle dans la société. Après de nombreuses décennies d’islam politique et d’islamisation des sciences sociales, nous constatons que l’Iran d’aujourd’hui est profondément marqué par une conscience aigue des injustices et un fort désir de liberté académique qui s’oppose aux objectifs éducatifs du Haut conseil de la Révolution culturelle.

© Amirpasha Tavakkoli


Notes :

[1] Paivandi, Saeed, Islamiser l’école, in Esprit, 2014/3, N°68, p.173.

[2] Paivandi, Saeed, « Vers un système éducatif davantage islamisé ? », in Les cahiers de l’Orient, p.75, 2010/4 N°100, p.75.

[3] Ladier-Fouladi, Marie, Iran : Un monde de paradoxes, l’Atalante, Nantes, 2009, p.189.

[4] Ibid., p. 189.

[5] Paivandi, op, cit., p. 79

[6] Khosrokhavar, Farhad, Le nouvel individu en Iran, in Cahiers d’études sur la Méditerranée Orientale et le Monde Turco-Iranien, [En ligne], 26 | 1998, p.3

[7] Yavari-d’Jellencourt, Nouchin, « Rejet de l’Occident et stratégie identitaire en Iran », in Revue française de science politique , AOÛT 1986, Vol. 36, N°4 août, 1986, p.540.

[8] Ibid., p.540.

[9] Bijan Karimi, professeur de philosophie à l’université de Téheran, critique l’islamisation des sciences sociales dans son ouvrage Shariati et la pensée de notre avenir. Selon Karimi, les sciences sociales ne sont pas foncièrement en désaccord avec les valeurs de la Révolution islamique. Abdolkarim Soroush, pourtant lui-même l’un des membres du Conseil de la Révolution culturelle, fait une critique acerbe de l’islamisation dessciences sociales dans Tradition et sécularisme. Sadegh Zibakalam analyse les conséquences désastreuses de l’islamisation des sciences sociales dans son ouvrage Tradition et modernité.

[10] Ladier-Fouladi, Marie, Iran : Mutation sociale et contestation politique, in Politique étrangère, 2012/3 Automne, p.507.

[11] Kian, Azadeh, Iran : Le mouvement vert, révolte sans révolution, in Tumultes, 2012/1 n° 38-39, p.189.

[12] Ibid., p. 189.

[13] Parsapajouh, Sepideh, Les valeurs en cause, in Archives de sciences sociales des religions [En ligne], 166 | Avril-Juin 2014, p. 264.

[14] Khosrokhavar, Farhad, L’Iran, la démocratie et la nouvelle citoyenneté, in Cahiers internationaux de sociologie, 2001/2, n° 111, p. 296

[15] Esmailnia, Mahmoud, Kazemi, Abbas, Sédighi, Behrang, « Révolution culturelle et le problème des sciences humaines : Analyse des rapports entre l’idéologie et le savoir dans l’Iran post-révolutionnaire », in Cahier des études culturelles et communications, disponible sur DOI: 10.22034/JCSC.2022.542898.2496,  p.18

[16] Ibid., p.19.

[17] Paivandi, Saeed, « L’individu dans les manuels scolaires en Iran », in Cahier d’études sur la Méditerranée Orientale et le Monde Turco-Iranien, n°26, 1998, p. 220.

[18] Ibid., p.220.

[19] Golkar, Saeid, “Cultural heterogeneity in post-revolutionary Iran”, in Policy notes, 2018, p.6

[20] Ibid., p. 7.

[21] Ibid., p. 8.

[22] Piri, Daryoush, Halim, Adlina, “ Diplomacy of Iran towards globalization: The tension between globalization and islamization in Iran”, in Cross-Cultural Communication, vol 7, n°1, 2011 p. 94.

[23] Golkar, Saeid, “Politics and the universities in post revolutionary Iran”, in International higher education, n° 90, 2017,  p.31.

[24] Paivandi, Saeed, Religion et éducation en Iran, l’échec de l’islamisation, Paris, L’Harmattan, 2006, p. 190.

[25] Karimi-Neda, Ghraati, Sepideh, “Why do brains drain ? Brain drain in Iran’s political discourse”, in Critical approaches to discourse analysis across disciplines, vol. 6, n°2, 2013, p.156.

[26] Ibid., p. 156.

[27] Bozorguian, Amin, Ghasseminejad, Said, Golriz, Damon, « La raison du réseau : Internet dans la révolution Verte », in Outre-Terre, 2011/2, n°28, p. 297.


Bibliographie

  1. Bozorguian, Amin, Ghasseminejad, Said, Golriz, Damon, « La raison du réseau : Internet dans la révolution Verte », in Outre-Terre, 2011/2, n°28
  2. Golkar, Saeid, “Cultural heterogeneity in post-revolutionary Iran”, in Policy notes, 2018.
  3. Golkar, Saeid, “Politics and the universities in post revolutionary Iran”, in International higher education, n° 90, 2017.
  4. Khosrokhavar, Farhad, Le nouvel individu en Iran, in Cahiers d’études sur la Méditerranée Orientale et le Monde Turco-Iranien, [En ligne], 26 | 1998.
  5. Khosrokhavar, Farhad, L’Iran, la démocratie et la nouvelle citoyenneté, in Cahiers internationaux de sociologie, 2001/2, n° 111.
  6. Kian, Azadeh, Iran : Le mouvement vert, révolte sans révolution, in Tumultes, 2012/1 n° 38-39.
  7. Ladier-Fouladi, Marie, Iran : Un monde de paradoxes, l’Atalante, Nantes, 2009.
  8. Ladier-Fouladi, Marie, Iran : Mutation sociale et contestation politique, in Politique étrangère, 2012/3 Automne, p.507.
  9. Paivandi, Saeed, Islamiser l’école, in Esprit, 2014/3, N°68.$
  10. Paivandi, Saeed, Religion et éducation en Iran, l’échec de l’islamisation, Paris, L’Harmattan, 2006.
  11. Paivandi, Saeed, « L’individu dans les manuels scolaires en Iran », in Cahier d’études sur la Méditerranée Orientale et le Monde Turco-Iranien, n°26, 1998.
  12. Paivandi, Saeed, « Vers un système éducatif davantage islamisé ? », in Les cahiers de l’Orient, p.75, 2010/4 N°100.
  13. Parsapajouh, Sepideh, Les valeurs en cause, in Archives de sciences sociales des religions [En ligne], 166 | Avril-Juin 2014.
  14. Yavari-d’Jellencourt, Nouchin, « Rejet de l’Occident et stratégie identitaire en Iran », in Revue française de science politique , AOÛT 1986, Vol. 36, N°4 août,

 

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