Lectures/Philosophie

Éric Sadin, pour une politique de nous-mêmes

Eric Sadin

Éric Sadin, poète, essayiste, est devenu en quelques années seulement la figure philosophique française de référence au regard des évolutions technologiques mondiales. Mais ce n’est pas seulement un penseur du numérique, car qui sait lire entre les lignes, y découvrira une plume virulente contre les dérives néo-libérales, bourreaux de la vitalité humaine. Il n’est pas non plus seulement le juge enfermé dans une neutralité stérile qui ne ferait que constater, il est aussi celui qui propose. C’est pour cette raison que le réduire au seul titre de penseur du numérique serait foncièrement malhonnête. Il est avant tout un penseur politique dont le thème principal est l’individu. Renouant avec des courants de pensées séditieux, il nous exhorte à faire sécession. Toute la technologie qui nous entoure nous tue à petit feu, dit-il, il faut donc reconsidérer les rapports que nous entretenons avec nous-mêmes et nous détacher d’une technologie dictatoriale.


Je ne me souviens pas exactement du moment où j’ai découvert le nom d’Éric Sadin. Peut-être était-ce sur Facebook en 2020 ou 2021, au détour d’une quelconque publication d’une page traitant de philosophie, ou d’un article le concernant reposté par un de mes contacts. Toujours est-il qu’en premier lieu, ce qui retint mon attention, ne fut pas ses mots, ni mêmes ses idées mais son visage. Le visage d’Éric Sadin n’était pas celui d’un philosophe, si tant est qu’un philosophe ait un visage particulier, mais celui d’un type un peu désabusé ayant fréquenté pleinement les années post-punk au travers desquelles sa jeunesse semblait avoir été vécue comme l’exemple parfait d’une implacable insouciance. Il avait cette attitude quelque peu défiante face à l’objectif, défiante mais sans certitude que cet aplomb soit véritablement synonyme de ce qu’il sous-tend objectivement. Peut-être était-ce dû à cette somme de travail qu’il avait déjà abattu et qui ne lui permettait plus de compter seulement sur une forme d’optimisme. Il fallait continuer de supporter le présent avec toutes les armes à notre disposition.

Si nous ne pouvons être certains que notre jeunesse est insouciante au moment même où elle déroule sous nos yeux ses fantasmagories adolescentes, il est par contre incontestable de pouvoir en tirer une conclusion précise lorsqu’elle nous a totalement échappée et que nous fêtons nos cinquante ans au début des années 2020. C’était peut-être le cas pour Éric Sadin, et cette posture qu’il laissait voir était peut-être aussi la nôtre. Avoir cinquante ans en 2020 était une expérience particulière. Nous avions vécu jeunes dans l’outrance des années 80 sans avoir compris qu’elles nous mèneraient éventuellement là où jamais nous n’aurions pensé aller, là où jamais nous ne voulions aller, à l’endroit même qui nous était inconnu alors : le nihilisme. L’insouciance des années 80 et ses couleurs flashy insupportables maintenant à nos yeux, nous a porté ; elle a porté aussi nos idéaux, nos batailles lorsque nous pensions que tout était possible. D’ailleurs, beaucoup de choses l’étaient encore : combattre le néocapitalisme, parler d’éthique, parler d’art, parler d’humour, faire de l’humour, rencontrer ses musiciens préférés à la sortie de leurs concerts… Rien n’était encore gangréné par le management arbitraire, rien n’était encore à la solde du technocrate. Si nous voulions, nous pouvions facilement gagner un combat argumentaire en prenant comme en exemple la solidarité, la fraternité, le soin à l’autre, la justice sociale. Car ces arguments étaient encore irréfutables pour l’ensemble de la population. Nous étions intrigués par la technique mais nous nous fichions de la technique. Jamais nous n’avons pensé qu’elle signerait l’acte de mort desdits arguments.

Eric Sadin, « La Vie algorithmique : critique de la raison numérique » (L’échappée, 2015)

Eric Sadin, « L’Intelligence-artificielle ou l’Enjeu du siècle. Antonie d’un antihumanisme radical » (L’échappée, 2018

Eric Sadin, « La siliconistation du monde. L’irrésistible expansion du libéralisme numérique » (L’échappée, 2016)

Je me souviens qu’à l’invention du Walkman, une des premières qui œuvrait à une individualisation totale du plaisir, le fait d’en posséder un n’était pas devenu un signe extérieur de richesse qui vous plaçait en haut de la société, si vous n’en possédiez pas, votre vie sociale n’était pas en jeu. De même à l’apparition du téléphone portable, il en est beaucoup qui refusèrent d’y souscrire. Je fis partie de ceux-là. Peut-être qu’inconsciemment, je refusai l’idée de perde le privilège de mon invisibilité. Car ce qui est apparu quelques années plus tard seulement avec la déferlante numérique, c’est bien la perte du peu de secrets que nous avions réussi à préserver. Ce que ne comprenions pas encore c’est que cette marche en avant d’une technocratie toujours en quête de matière première était inexorable.

Un paradis perdu

Il ne fallut pas longtemps pour nous rendre compte que la matière première, c’était nous. Le problème était que cette conscientisation arrivait trop tardivement. Notre essence, le fondement qui faisait de nous des êtres dotés d’un esprit critique noble, tout cela tendait à disparaitre. Tout cela avait peut-être déjà disparu. La technocratie, pour pouvoir survivre dans un monde où elle avait compris que la noblesse de cet esprit critique pouvait être son seul ennemi, devait mettre en place un stratagème efficace. Elle le fit, et il le fut. Somme toute assez simple, ce plan consistait à revisiter l’antique fourberie du Cheval de Troie. En s’immisçant dans nos vies, au plus intime de nos vies, la technique prit le parti de nous faire croire qu’elle n’existait que grâce à nous. Rien ni personne d’autre que nous ne pouvait décider que nos faits et gestes, nos envies et nos défauts seraient désormais compilés et vendus au plus offrant pour en faire un potentiel marché économique d’une rentabilité hors-normes. Pour ce faire, le concept d’intimité serait dorénavant rayé de notre vocabulaire et nous devinrent alors incessamment visibles. Plus d’intimité, plus d’invisibilité !

Nous avons l’habitude depuis la crise de la CoViD, souvent de façon ostentatoire et prétendument savante, de ressortir Georges Orwell du placard où il n’aurait jamais dû être enfermé, et de s’ébaudir de ses prophéties. Mais de ces citations nous ne faisons rien. Elles servent d’exemples parfaits à la stratégie du Cheval de Troie technocratique. La technique nous laisse un moment de répit, éclaire un temps notre esprit critique pour laisser échapper une conscience de notre état mais s’en empare de nouveau aussitôt.

« C’est vous qui m’avez créée mais vous possédez encore votre faculté de réflexion, il ne tient qu’à vous de la maintenir » semble-t-elle dire. Mais ce que sa manœuvre ne nous dit pas, ce que cette manœuvre considère comme sa structure et le secret de sa réussite, tient dans le fait d’une manipulation si puissante et si savamment organisée, qu’elle a pris le pouvoir sur notre cognition. Nous ne sommes plus maître de nos expériences. L’expérience de la vie n’est plus notre expérience mais celle d’un nouvel ordre gouvernant les êtres et les choses. Avec l’invention d’une société numérisée en tous points, la technocratie a inventé la mise sous tutelle de l’humanité.

Ce tutorat dictatorial, nous a fait perdre l’insouciance de notre jeunesse et la jeunesse de notre condition. Et avec l’arasement de nos systèmes de pensée par la technocratie, nous avons perdu les qualités qui faisaient de nous les représentants d’une espèce en pleine expansion cognitive, jeune donc. Notre règne n’aura duré que peu de temps.

Nous avons inventé les machines qui ont annihilé l’invisibilité nécessaire à l’inscription de nos secrets dans notre construction psychique, l’intimité nécessaire à la compréhension de notre cénesthésie et la cognition nécessaire pour entendre le monde comme il va et tenter d’y trouver une raison. C’est le paradis que nous avons perdu.

Sorcier de l’autisme

Eric Sadin, « L’ère de l’individu tyran. La fin d’un monde commun » (Grasset, 2020)

Le premier livre que je lus d’Éric Sadin fut L’ère de l’individu tyran : la fin d’un monde commun. Cette lecture intervint peu de temps après la soutenance de ma thèse en philosophie dans laquelle je prenais parti pour un individualisme éclairé par la pensée de Max Stirner. De ce fait, il m’était difficile de comprendre que l’individu pouvait devenir tyran puisqu’il était, pour moi, la seule solution à la compréhension de ce qu’était la vie sociale. Ma thèse partait du principe que pour comprendre le monde, l’individu devait partir de ses sensations. S’ouvrant alors à lui-même, il pouvait accueillir l’autre prenant en compte tout le patrimoine qu’ils partageaient finalement tous deux. Il n’y avait pas de tyrannie chez l’individu stirnérien, seule une absolue volonté de construction basée sur rien d’autre que soi. L’individu stirnérien n’était pas un tyran en puissance par le seul fait de ne baser sa cause sur rien. L’individualisme égoïste que Stirner inventa dans L’unique et sa propriété en 1844 était à cent lieues de ce qui est conçu aujourd’hui comme un individualisme forcené, foncièrement injuste envers l’autre et méprisant le socle commun qui fait de nous des représentants de l’humanité. Cet individualisme-là n’est que l’expression d’une volonté de tuer toute forme d’acceptation d’autrui, il est en ce sens une expression fascisante de ce que pourrait être un monde sous emprise totalitaire dans lequel plus rien n’a d’importance que l’exploitation de l’humanité par l’homme clastique.

Le titre de l’ouvrage m’intriguait et tentant de ne pas commettre une faute déjà commise en trainant des pieds pour ouvrir un livre dont le titre me semblait en contradiction avec ce en quoi je croyais, j’achetai ledit ouvrage.

Mais évidemment, ce qu’Éric Sadin y décrivait, n’avait rien à voir avec une mauvaise interprétation de la pensée de Stirner. Le portrait que peignait l’essayiste de l’individu en 2020 était bien celui de l’homme clastique, l’homme non pas faillible mais de faille. Cette faille, ce n’était pas celle dont parle Leonard Cohen dans Anthem[1], celle qui rend l’homme touchant et potentiellement lumineux, c’était une fissure qui laissait supposer que la fondation s’effondrerait prochainement. Alors que l’individu stirnérien semblait prendre le temps de se découvrir, l’individu sadinien se fichait pas mal de sa découverte. Il était, à l’inverse d’un processus d’émancipation, devenu suffisant de lui-même. La cause était à chercher dans les inventions de l’Internet et de son bras armé, le smartphone. Ils avaient réussi ce qu’aucune autre invention humaine n’avait réussi jusqu’alors : le repli total de l’usager sur lui-même. Indifférent désormais qu’il était à tout ce qu’il l’entourait, l’individu sadinien, avec le pouvoir de frappe que lui octroyait la notation du service qu’il venait d’utiliser, avec l’éviction d’un swip rageur du potentiel partenaire sexuel, avec l’invective permise en toute impunité sur les réseaux sociaux, était devenu non pas le maitre du monde mais le maitre de son monde, un univers permissif où seul le pouvoir d’asséner existait. Un monde de réclusion dans lequel il ne faisait que tourner en rond, se persuadant du contraire. En cela, l’individu sadinien s’était fait sorcier de l’autisme. Et la sorcellerie s’était retournée contre lui. Car de cet autisme spécieux ressortait une composante particulière et dénaturée : la parole. Alors que l’autiste de Kanner est aphasique ou particulièrement avare de ses mots, l’autiste du XXIème siècle ne faisait que palabrer, et cette possibilité de la parole à-tout-va, mue seulement par l’émergence des émotions volcaniques, n’avait fait que décrédibiliser toute sorte de discours, en premier lieu les plus importants, ceux qui relevaient de la science, de la philosophie, de l’art. Platon aurait adoré, Isocrate moins.

Un sophiste de pacotille

Eric Sadin, « Faire sécession. Une politique de nous-mêmes » (L’échappée, 2021)

Je refermai L’ère de l’individu tyran avec la conviction qu’il s’agissait d’un essai fracassant dans lequel Orwell était dépassé, non pas par les idées mais par la réalité. Orwell écrivait dans les années 30 et 40, Sadin dans les années 2000, nous avions définitivement changé de monde. Au temps d’Orwell, celui qui écrivait était celui que l’on écoutait. Désormais, celui que l’on écoutait était celui qui parlait. L’écrit avait été relégué au rang inférieur, à l’obligation de se tenir à un nombre de caractères restreints au risque que personne ne lise ce que vous aviez à dire. L’écrit du XXIème siècle, c’était les posts Twitter/X et Facebook. Dans ce genre de formule, plus rien n’existait que la volonté farouche d’en découdre avec le premier venu et d’imposer non pas des réflexions mais des opinions. L’écrit qui représentait la parole réfléchie fut jetée en pâture aux geeks blafards de ne voir la lumière du jour et trop heureux de voir une partie de leur plan se dérouler sans accros en déchiquetant la parole pour en reconstituer une semblable à leurs funestes desseins.

Je suis présent sur les réseaux sociaux donc je parle. Tu commentes ma parole donc ma parole est nécessaire. L’auto-suffisance de l’individu sadinien était alors inventée. Fi de la réflexion, de la culture, du travail accompli, sa parole déjà pauvre prendrait bientôt la voix d’une intelligence artificielle qui elle, prendra à volonté les accents des voix qu’elle remplacera, faisant à croire à tous qu’elle n’est qu’un medium.

Dans Faire sécession, une politique de nous-mêmes, que j’ouvris peu de temps après, Éric Sadin faisait la démonstration que le verbe était dorénavant galvaudé, galvaudé parce que manufacturé. Le sophiste de pacotille auquel nous avions affaire sur les réseaux sociaux et dans les médias par l’intermédiaire de toute une fange de pseudo journalistes auto-proclamés hérauts du peuple, était la victime d’un système néo-libéral qui avait fait du langage un outil à détruire. L’individu était donc aussi détruit, sa capacité de raisonnement, sa faculté d’expression des sentiments anéanties, il suffisait alors au système capitaliste de prendre la place pour imposer son vocabulaire. Dépossédé de l’outil humain par excellence, l’individu sadinien se transforma en crieur pathétique. Après avoir laissé son invisibilité au capitalisme, il lui cédait également son verbe. Sans intimité ni voix mais avec une intimité violée et une voix vulgarisée, il n’avait plus qu’à espérer avoir accès à tout ce qu’on lui avait vendu : l’argent et les diplômes sans effort au rythme du e-learning, du bitcoin, du streaming, des IA génératives, des notifications push

L’individu sadinien était devenu le plus grand des influenceurs. Mais à l’image de la mystification qu’est cette prétendue profession, l’individu sadinien n’influençait personne. Tentant de se convaincre lui-même de la pertinence de ses propos, il ne faisait qu’ouvrir une fosse « sceptique ».

Nul n’est prophète…

Eric Sadin, « La vie spectrale. Penser l’ère du métavers et des IA génératives » (Grasset, 2023)

Avec La vie spectrale sortie en octobre 2023 chez Grasset, Éric Sadin devint le penseur majeur en France des intrications toujours plus dévastatrices entre le numérique et nos vies. L’ouvrage glaçant de prévisions et de constats tous aussi alarmants les uns que les autres vis-à-vis du devenir humain, aura réussi le tour de force de convoquer la philosophie, la sociologie et la psychologie et de nous convaincre, si tant est qu’il fallut le faire, que la solution à toute cette tragédie n’était que politique. Il ne s’agissait que de repenser l’éducation, l’intérêt pour autrui, le repositionnement de la culture et du savoir comme primordialités. Repenser ne signifiait pas renouveler mais penser de nouveau, reconditionner l’encéphale pour une sorte de reboot total. Pour éviter le devenir-légume qui semblait être la prochaine étape de l’humanité, il fallait considérer à nouveau ce que pouvait amener une vision anarchiste de la vie sociale. Mais malheureusement, ce mouvement de conscience que l’on pressent chez Éric Sadin dans ses écrits, non seulement n’a jamais eu bonne presse, par méconnaissance totale de la part du grand public certes, mais semble voué à une utopie certaine. Peu importe finalement, car Éric Sadin ne s’arrête pas à cela. Il continue de proposer, comme le faisaient les anarchistes au tournant du XXème siècle en espérant une exploration du sujet par lui-même, une subjectivation non pas métaphysique mais physique, là où se trouve la cénesthésie vitale. En cela, on trouve chez Éric Sadin de forts accents nietzschéens au détour de ses réflexions lorsqu’il nous enjoint à lutter contre les philistins de la morale numérique qui se révèlent être les pires meurtriers du vivant. Les gourous de la Silicon Valley « ceux qui œuvrent ardemment à perfectionner ces systèmes, […] se pliant la plupart du temps à une idéologie techno-positiviste devenue toujours plus folle, et ne se souciant que de leurs intérêts, ne sont que des affabulateurs et, surtout, des criminels contre la condition humaine. »

CQFD ! Le capitalisme et son Cheval de Troie technologique n’ont que faire de ce qu’il adviendra de nous. Aspirant la substantifique moelle du vivant humain et rigolant à plein poumons de nous avoir joué un mauvais tour, ils se repaissent de notre cognition. Nous ne pourrons nous retrouver que si nous plongeons en nous, si nous mettons en œuvre les techniques de soi chères à Pierre Hadot et Michel Foucault pour combattre la désubjectivation et le devenir-légume. Et ce qui pourrait nous aider, c’est la lecture saine des livres d’Éric Sadin. En critique acerbe du capitalisme mortifère qui a vu dans le numérique une occasion en or de gagner tous les combats contre lui, il apparait comme un défenseur vaillant du génie individuel et du caractère humain. Mais espérons aussi, alors que Stirner et Nietzsche ne furent jamais reconnus de leur vivant dans leur pays, que celui d’Éric Sadin prenne une autre voie. En tout cas, l’Amérique latine l’a devancé. Elle propose déjà des thèses écrites sur l’individu sadinien. Nul n’est prophète… et c’est peut-être une chance.

© Mathias Moreau


Note :

[1] There is a crack, a crack in everything, That’s how the light gets in.

2 réflexions sur “Éric Sadin, pour une politique de nous-mêmes

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