
Billet de 10 francs français (Voltaire, Pavillon de Flore. Création de Jean Lefeuvre, Gilbert Poilliot et Robert Armanelli, 4 janvier 1963)
Nicolas Grenier est un touche-à-tout. Homme de lettres, c’est à la poésie qu’il a consacré la majeure partie de son temps. Auteur d’une quinzaine de livres tous autant différents les uns que les autres, il offre à la collection Dunod « à la plage », un ouvrage à Voltaire. Difficile d’imaginer Voltaire à la plage, mais en considérant le plagiste comme un homme du peuple, nous pourrions rapprocher certains des actes voltairiens comme ceux d’un privilégié ayant la volonté d’approcher le commun, toutes proportions gardées bien évidemment quand on connait la nomenclature des castes sociales de cette époque et l’absence totale de mélanges des genres. Quintessence du penseur français du XVIIIèmesiècle, Voltaire était devenu une icône mondiale de son vivant, chose suffisamment rare pour le signaler. Tout comme Victor Hugo qui habitat une avenue portant son propre nom, Voltaire connut les joies d’une célébrité qui dépassait largement sa classe sociale et son pays. Acteur principal des cours européennes et conseiller à ce titre des plus grands personnages de son temps, François Marie Arouet est un exemple parfait de ce que peut produire l’exercice de la pensée sur le cours de l’existence. L’existence de celui qui produit cette pensée et l’existence de ceux qui la reçoivent. C’est grâce à elle qu’il accéda aux sphères supérieures d’une nation dont le Roi était considéré comme le bras droit d’un Dieu particulièrement puissant.
Si tout le monde connait le nom de Voltaire, peu finalement connaissent son œuvre et, a fortiori, sa vie. Nicolas Grenier réussit le tour de force de mêler les deux avec brio. Sa pratique du haïku se fait sentir tant l’auteur se joue des mots et des sonorités et parvient à faire passer au lecteur un excellent moment. On sent également l’amateur éclairé de littérature classique. Mais la brièveté du récit laisse le lecteur un peu en berne. La vie et la pensée de Voltaire regorgeant de contradictions, de fulgurances, de voyages au long cours et d’amour pour des concepts qui forgeront, excusez du peu, la philosophie politique d’une nation française en pleine reconversion éthique, il aurait fallu quelques centaines de pages supplémentaires. Mais le concept de cette collection est bien de proposer une vision rapide du sujet, en l’occurrence Voltaire, sujet du Roi, sujet du peuple, sujet de la philosophie, une vision efficace pour qui n’aurait pas le temps de scruter par ailleurs. Et s’il fallait trouver un ressort caché à ce livre, gageons qu’il s’agisse de l’érotisme. Ce devrait être là le ressort de chaque intention de chaque écrivain, susciter l’émoi et le désir. Si c’est cela, alors Nicolas Grenier y est parvenu. A la suite de la lecture de son livre, vous aurez envie d’en savoir plus sur Voltaire. Et c’est bien là l’essentiel.
À la lecture de votre livre, si on ne connaît pas Voltaire, on a un peu de mal à définir le personnage. Comment le qualifieriez-vous ?

« Voltaire à la plage. La liberté dans un transat », Nicolas Grenier (Dunod, 2024)
Nicolas Grenier : Il faudrait écouter les témoignages de la famille Arouet, le père, la mère, le frère, ainsi que les femmes qui partagent la vie de Voltaire. Au XIXe siècle, Victor Hugo décrit son confrère Voltaire comme un « singe de génie », mais pourrait-on le considérer aussi comme un « singe savant » ? Jusqu’à sa mort le 30 mai 1776, Voltaire est un personnage de fiction dont la vraie identité est François-Marie Arouet. Dans le grand roman de Voltaire, Monsieur Arouet se manifeste sous plus de cent cinquante noms. En outre, il serait intéressant de questionner le comte de Saint-Germain dont Voltaire affirmait dans sa lettre du 15 avril 1760 qu’il adresse à Frédéric II, roi de Prusse : « C’est un homme qui ne meurt point, et qui sait tout ». Ce qu’il faut comprendre, c’est que Voltaire évoquait son personnage à travers ses mots sur l’aventurier qu’on disait immortel. Plus concrètement, dans l’essai « Voltaire à la plage, la liberté dans un transat », vous trouverez quelques éléments que François-Marie Arouet m’a soufflé, dans un sommeil paradoxal.
A la page 7, vous expliquez qu’avec Voltaire naît, en France, l’esprit de liberté. Qu’a-t-il fait exactement de ce concept ? L’a-t-il inventé d’un point de vue institutionnel, individuel ou l’a-t-il fait sortir du néant, comme si la chose n’avait jamais existé avant lui ?
Dans le royaume de France, Voltaire apparaît comme un esprit déconnecté de la réalité du paysan, de l’artisan, du commerçant. À la Cour de Potsdam, dans le salon d’un château anglais, sur les genoux de Madame du Châtelet, il a tout le loisir pour disserter sur la liberté. Aux yeux de la République française, sa vie, son œuvre, son action sont un manifeste pour la liberté, dans le droit fil des Lumières françaises, Montesquieu, Rousseau, Diderot. Au fond, Voltaire qui est un grand connaisseur de la Bible, sait bien que les Saintes Écritures définissent, à la perfection, la liberté. Dans la deuxième épître aux Corinthiens, saint Paul ne déclare-t-il pas que « le Seigneur c’est l’Esprit, et là où l’Esprit du Seigneur est présent, là est la liberté ».
Dans le cheminement biographique que vous faites de la vie de Voltaire, vous expliquez qu’il ne fera qu’aspirer à changer de classe sociale. Est-il l’exemple parfait de l’accession de la bourgeoisie au pouvoir au détriment de la noblesse ? Et en ce sens, son ascension préfigure-t-elle les conséquences de la Révolution Française ?
Monsieur Arouet est l’archétype du bourgeois du XVIIIe siècle qui prend l’ascenseur social jusqu’à la Cour de Versailles. Il est nécessaire de rappeler que la famille Arouet fréquente la noblesse à Paris. Voltaire ne fait que perpétuer la tradition de sa famille, et son goût pour la poésie et le théâtre permet d’approcher la noblesse. Dans le milieu de la bourgeoisie, Voltaire fait figure d’exception, comme s’il s’agit d’un esprit vif, intelligent, laborieux. Il faut dire que Voltaire évolue dans un contexte, où le libéralisme économique prend son envol. Il préfigure, à bien des égards, l’arrivisme et l’opportunisme des temps modernes, tout en annonçant la médiocrité, la fausseté, la perversité qui caractérisent la bourgeoisie du XXIe siècle. En réalité, comme nous sommes tous mortels, les classes sociales existent-elles ? Le jour du Jugement dernier, que vaut une classe sociale ?
Pour qui ne connaît pas les écrits spécifiques de Voltaire sur la religion, on aurait du mal à comprendre son rejet de la religion instituée. Il propose pourtant une autre vision, peut-être plus spinoziste. Qu’en pensez-vous ?
La République française présente Voltaire comme un esprit qui a une haine de la religion. Au contraire, je soutiens que Monsieur Arouet est un amoureux de la religion, et de toutes les religions. Naturellement, il a toujours aimé spéculer sur la religion, à tort et à travers, et certains esprits ont tenté de définir sa conception de la religion. À mon sens, les œuvres complètes de Voltaire, y compris sa correspondance, ne révèlent pas sa pensée et ses sentiments à l’égard de la religion qui fait partie de la sphère intime. Malgré les Lumières qui se sont diffusées en Europe, à partir du XVIIIe siècle, le Troisième millénaire reste religieux, ce qui est une bonne nouvelle pour l’humanité. D’ailleurs, il est rassurant de constater que les chapelles, les églises, les cathédrales constituent les plus belles constructions dans le paysage de France. La société française et européenne a tant de besoin de faire revivre l’ « amour du prochain ».
Lorsque vous évoquez la rédaction du Dictionnaire Philosophique, paru en 1764, il est question d’un pamphlet antichrétien. Immédiatement, nous pensons au fait que Nietzsche ait vu en Voltaire l’image du penseur libre qu’il cherchait, au point de lui dédicacer son livre Humain, trop humain.
La philosophie des Lumières, ainsi que la pensée de Voltaire, exercent une influence à l’échelle mondiale. À partir du XVIIIe siècle, ce mouvement lumineux est à l’image d’une multinationale qui conquiert le monde entier, avec ses marques, ses slogans, ses oriflammes. Les œuvres complètes de Voltaire participent à la construction de la République universelle, chère à la franc-maçonnerie. En Allemagne, depuis le roi Frédéric II de Prusse, Voltaire a beaucoup d’influence sur des esprits libres, comme le poète Heinrich Heine ou encore le philosophe Friedrich Nietzsche. On peut constater que, de Voltaire à Friedrich Nietzsche, une lignée de penseurs et d’artistes forme une longue chaîne d’union qui viserait à détruire le christianisme en Occident. Aujourd’hui, toutes ces lignées se perpétuent à travers les arts et la politique.

Dictionnaire philosophique portatif de 1764, la première édition du Dictionnaire philosophique
Que pensez de l’ascension financière et de la gestion patrimoniale de Voltaire ? Est-ce que, aujourd’hui, cela n’entre pas en collision avec les idées qu’il a pu défendre ?
Je me garderais de juger la fortune de Voltaire qui est un sans domicile fixe (S.D.F.) en Europe. On pourrait affirmer qu’il a une existence sans difficulté philosophique. En effet, il est étonnant que la République française prenne en considération les idées du millionnaire Voltaire pour instruire ses enfants. Aujourd’hui, je pense que le réseau Voltaire s’étendrait à des milliardaires chinois, indiens, américains, mais il travaillerait à sa gloire d’immortel, en créant sa fondation reconnue d’utilité publique, afin d’œuvrer pour des causes d’intérêt général.
Dans ses très nombreuses correspondances, Voltaire prophétise la Révolution dont il pense qu’elle arrivera prochainement mais sans pouvoir en être témoin. Quel impact véritable a-t-il eu sur celle-ci ?
Il est difficile de déterminer, si la pensée des Lumières constitue le terreau de la Révolution française qui plonge le royaume de France dans le sang. Visiblement, les Lumières de la raison ont apporté les Lumières de la déraison à certains Français qui coupent les têtes. Peut-on considérer la Révolution française comme le premier acte de désinformation de la République française ? Il est vrai que tout poète, tout artiste, tout écrivain ont une capacité à imaginer le futur proche ou lointain. À travers l’ensemble de ses œuvres, correspondances, essais, dictionnaires, poésie, théâtre, Voltaire affirme tout et son contraire. Finalement, les révolutionnaires glorifient Voltaire ou Jean-Jacques Rousseau, qu’on pourrait définir comme les symboles de l’Antéchrist. Toute cette histoire s’achève au Panthéon, au sommet de la montagne Sainte-Geneviève. Je ne suis pas certain qu’ils aient apprécié de reposer éternellement, dans ce monument national.
Entretien réalisé et propos recueillis par Matthias Moreau