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Entretien avec Valentin Husson : « L’idéal régulateur d’une société est d’apprendre à penser, c’est-à-dire à transformer l’anarchie de la parole en pensée critique »

Valentin Husson. ©Franck Ferville pour PM

Valentin Husson est professeur de philosophie et docteur en philosophie. Auteur de plusieurs ouvrages, L’écologique de l’histoire (Diaphanes, 2020), L’art des vivresUne philosophie de l’alimentation (PUF, 2023), ou Les cosmologies brisées. Essai d’écologie cosmopolitique (Kimé, 2024). En octobre 2025, le philosophe publie chez Philosophie Magazine Editeur un ouvrage consacré à la figure contemporaine du « troll » intitulé Foules ressentimentales. Petite philosophie des trolls. Avec la revue Philogonie nous avons réalisé cet entretien qui permet de revenir sur enjeux politiques et psychanalytiques du trolling et de ses différentes formes et avatars.


« Il est dommage que les philosophes des Lumières aient été remplacés par des LED », vous ouvrez en exergue avec cette citation d’un troll, une première esquisse qui n’est pas dépourvue d’humour. Est-ce que vous avez eu, comme toute première intention, envie de rire du phénomène ?

« Foules ressentimentales. Petite philosophie des trolls », Valentin Husson (Philosophie magazine éditeur, 2025)

Valentin Husson : Je dois dire que non. Quand je me suis intéressé au phénomène, c’était davantage en raison de la haine et du ressentiment qui se dégageaient de certains commentaires sur les réseaux. Ma question première fut : comment se fait-il que la haine, désormais, se libère sans plus aucune censure sur le web ? Comment se fait-il qu’on ne refoule plus, mais se défoule ? C’est cette rencontre entre un dispositif technique et le déchaînement d’un sentiment humain qui m’a intéressé. Il n’y a pas de technique neutre, et le web a modifié radicalement notre environnement de vie, et notre psychologie. Quand, naguère, ce qu’on pensait tout bas restait dans le murmure de notre conscience, ce qu’on pense maintenant se dit et se crie et se vocifère tout haut. Or si on le pensait tout bas, c’est qu’il y avait une bonne raison : des interdits moraux, des censures, des tabous culturels nous empêchaient de le manifester. Les foules désormais ne refoulent plus leurs pensées honteuses, elles se défoulent.

Il n’en demeure pas moins que je fais place dans mon livre à l’humour du troll. Je rappelle, à ce titre, que « drôle » en français vient de « troll ». Le troll, par essence, devrait être drôle. Sa figure a, hélas, muté. C’est dommage, car je rêve d’écrire un livre sur le rire, comme Bergson a pu le faire en son temps. J’aime follement rire et faire rire, et c’est certainement mon occupation première dans la vie, dans mon enseignement et mes livres. J’essaye de penser le sourire aux lèvres, de provoquer l’élève ou le lecteur pour donner à penser. Et rien ne réussit mieux que l’ironie ou le rire. Castigat ridendo mores : en riant en corrige aussi les mœurs. C’est ce que le troll, pour le meilleur, réalise.

Bruno Latour relevait au début des années 2000 que « la critique [était] à court de carburant ». Laurent de Sutter à sa suite plaidait en 2023 pour une pensée superfaible contre une critique devenue toute puissante (ou se pensant comme telle). Le troll n’est-il pas le résultat, à la fois, d’une promotion et d’une défaite de l’éducation à l’esprit critique, montrant ainsi les limites de la critique et de sa (prétendue) force ?

Je partage avec mon ami Laurent de Sutter (qui en a fait une partie importante de son œuvre, en emportant avec elle la question du danger, de l’ivresse, etc.) une certaine méfiance à l’égard de la critique. Pas tant en son sens noble, celui que nous autres professeurs tentons d’enseigner à nos élèves et étudiants, à savoir celui d’un raisonnement rigoureux permettant d’analyser un texte, un événement, un fait, afin de produire un jugement ; mais davantage au sens d’une recherche des validités et des conditions d’énonciation d’une pensée. Au fond, ce que je rejette quelque peu, c’est le « tu ne peux pas dire cela », au motif d’un savoir ou d’une prudence de méthode qui muselle les percées de la pensée et la force propre de ses intuitions.

Mais cela voudrait dire que le troll peut tout dire, qu’il n’aurait pas à être empêché dans sa liberté d’expression qui devient, de plus en plus, une liberté d’impression (j’ai l’impression que… donc je le dis même si c’est ânerie, même si c’est haineux). Il y a, toutefois, une différence : la liberté de raisonner n’est pas une liberté de dire n’importe quoi. La pensée n’est pas l’opinion (c’est une vieille distinction platonicienne). Pour autant, la démocratie, c’est aussi la possibilité que n’importe qui dise n’importe quoi. C’est le fait que chacun ait voix au chapitre. Il y a là un double bind, une double contrainte : à la fois, on ne peut pas tout dire, et à la fois, on devrait pouvoir tout dire. L’esprit critique du citoyen instruit coexiste avec la critique sans esprit du troll.

Il n’en demeure pas moins que l’idéal régulateur d’une société est d’apprendre à penser, c’est-à-dire à transformer l’anarchie de la parole en pensée critique. Si je suis philosophe, s’il existe quelque chose comme la philosophie, c’est au sens où Deleuze disait qu’elle devait « nuire à la bêtise ». On peut bien tout dire, c’est vrai, mais la haine – en France – n’est pas une opinion, ni le négationnisme (les loi Pleven et Gayssot encadrent cela). La liberté, on le sait, n’existe pas sans obligation ni contrainte.

Sigmund Freud

Vous mobilisez un appareil philosophique pour définir les contextes d’émergence du phénomène de trolling. Cependant, on est rapidement convaincu que c’est l’approche psychanalytique qui devient pertinente pour cerner l’individu. Pourquoi ?

Je crois que la philosophie, massivement, ne peut comprendre ce phénomène, car son appareil conceptuel n’est pas adéquat ou ne suffit pas. Certes, je suis allé puiser chez Spinoza, Nietzsche, Hegel, mais les lignes conductrices de ma réflexion viennent davantage de la psychanalyse. Je pense que celle-ci est plus opérante pour comprendre le trolling. L’exhibitionnisme des réseaux est destiné à des voyeurs ; la haine de certains confinent à la perversité, c’est-à-dire au désir de supprimer un individu sans aucune empathie et pour satisfaire son narcissisme ; la paranoïa naît de cette exposition constante au regard des autres, par quoi l’individu anticipe l’attaque d’autrui en attaquant le premier, de telle sorte que la légitime défense se mue en légitime offense ; l’hystérie, au sens lacanien, s’y déploie inexorablement et le troll est un esclave qui veut régner sur son maître, en le rabaissant faute de pouvoir s’y éléver (c’est en cela que je parle de numhystérisation) ; enfin, la pare-excitation, chez Freud, nous aide à comprendre que toute haine est une défense à une excitation ressentie face à un objet (la haine est une dénégation de notre désir : ainsi en va-t-il des hommes qui détestent les femmes sexuellement libres, car ils les désirent intensément). Tous ces concepts psychanalytiques permettent de cerner cette néo-haine dont les trolls sont les symptômes.

« Notre triste cerveau s’est externalisé dans un gros meuble à tiroirs de RAM infinie qui s’appelle un ordinateur ». Au regard de cette analogie poétique qui définit l’éthos contemporain, diriez-vous que, à titre individuel, pour paraphraser l’expression célèbre, on est toujours possiblement le troll de quelqu’un ?

Inévitablement, on est le troll de quelqu’un, car nous commentons tous, sur le ton de l’humour, ou de la critique, des posts d’amis, de personnalités publiques, voire d’inconnus. La médisance – pour appuyer à nouveau sur le côté négatif du trolling — à la machine à café ou au zinc du bistrot a lieu désormais sur le web. Il faut revenir à l’étymologie du terme de méchanceté : celui qui est méchant, c’est celui littéralement qui n’a pas eu de chance, celui à qui il est arrivé un mal. Le troll est méchant à double titre : il l’est, car la chance ne lui a pas souri, mais aussi parce qu’il ne supporte pas que l’autre en ait eue, de la chance. Puisque je n’ai pas été chanceux, je vais maudire, haïr, rabaissé celui qui l’a été. Et qui, en cela, peut ne pas se reconnaître dans le troll ? Nous sommes tous jaloux, et au mieux envieux. Le jaloux veut que l’autre n’ait pas ce qu’il a (il aimerait qu’il en soit privé) ; l’envieux veut avoir ce que l’autre a. À titre personnel, il m’est arrivé de me réjouir d’une mauvaise nouvelle à propos de quelqu’un que je n’aimais que peu. Une mauvaise nouvelle peut mettre en joie, tandis qu’une bonne nouvelle peut attrister. Se réjouit-on toujours du succès des autres ? Regardez dans notre milieu, en philosophie, il suffit que quelqu’un réussisse pour qu’on le dénigre : rien n’est pire en philosophie que le succès, surtout s’il est médiatique. Hier, j’ai reçu en pleine nuit un mail intitulé « Grosse merde » d’un ancien camarade de promo, parce que j’avais été invité à débattre avec Macron autour des dangers du numérique. Belle reconnaissance philosophique, après la parution de mon Foules ressentimentales. D’autres camarades lui avaient transmis l’information. La délation a de l’avenir. J’ai pris cela pour un honneur. Bien sûr, que ce mail d’insulte faisait mine de porter sur la politique : je rampais devant le roi après avoir été « communiste » (disait-il). En vérité, ce mail disait : je suis jaloux de ta réussite. Ça doit sacrément les faire « chier » que mon travail soit reconnu pour être à leurs yeux une « grosse merde ». Pulsion sadique anale, je l’analyse dans le livre. Je prends cela avec philosophie, et songe à Talleyrand : « On dit toujours de moi ou trop de mal ou trop de bien ; je jouis des honneurs de l’exagération. ». Cette Schadenfreude, cette joie malsaine, nous la connaissons tous. Elle n’est pas glorieuse, mais elle est humaine.

En complément de ce portrait de la psyché du troll, est-il possible de dresser un portrait sociologique du troll numérique ? Quel serait-il en somme ?

Edward Snowden

Sociologiquement, il est impossible, je crois, d’en dresser le profil précis : s’il est tendanciellement plutôt un homme, il n’a pas d’appartenance sociale particulière. Il peut être diplômé ou pas ; de la classe populaire, moyenne ou bourgeoise. La haine est la chose du monde la mieux partagée. En revanche, il est certain que son environnement professionnel ou relationnel est sans doute frustrant, et que cette frustration se décharge dans l’attaque d’autrui sur le web. Si je me risquais à en dresser un portrait robot, je dirais que les trolls sont plutôt de jeunes adultes en mal reconnaissance symbolique, ayant le sentiment d’être « mal employé », de n’avoir pas une place claire dans la société et le travail, et qui vivent dans l’isolement, la précarité émotionnelle et/ou financière, avec une faible intégration sociale, et dans des milieux où le statut social est ambigu et en déclin (les bullshit jobs, classe moyenne déclassée, etc.)

Existe-t-il un troll du « Bien » ?

Si on entend par là un troll qui juge de la vertu de chacun du haut de sa morale pure, oui, il en existe bien. Hélas, le Bien-penser finit toujours en bien-pensance. Que ce soit politiquement ou éthiquement : ils sont inséparables des trolls nuisibles et hargneux ; ils se complètent. Que ferait l’extrême droite sans l’extrême gauche et inversement ? Que feraient les masculinistes sans les néoféministes ? Que ferait le diététicien du dimanche sans le bon vivant ? Le troll du « Mal » et le troll du « Bien » – si on veut en parler ainsi – dialoguent inconsciemment et constamment.

Toutefois, si vous voulez dire qu’il y a des trolls du Bien, indépendamment de cette bien-pensance facile et agaçante, alors oui, et on peut citer en ce sens les lanceurs d’alerte. On rejoint ici l’idéal des Lumières d’un esprit critique qui soit pas une critique sans esprit. Les trolls du bien commun se différencient des trolls bien-pensants. Pensons à Edward Snowden qui a, dès 2013, révélé des programmes de surveillance de masse des USA et des Britanniques via les téléphones et les ordinateurs. D’abord discrédité et traité de paranoïaque, il s’est avéré que l’ampleur de ses révélations était encore plus importante. Sur nos réseaux, des trolls agissent au quotidien pour informer, débattre, contredire des propos fallacieux ou dénoncer des propos haineux.

Vous opposez troll d’extrême-droite et troll d’extrême-gauche en les mettant dos-à-dos. Mais est-ce que le troll d’extrême-gauche n’est pas d’une certaine manière « sauvable » dans la mesure où contrairement à l’autre variant, il ne cherche pas à légitimer l’ordre institué mais davantage à le mettre en question et se mettre en question ? N’est-il pas finalement une version « rebelle » et déstructurée du citoyen d’une société à visée démocratique ?

Il n’y a pas de signe égal entre les deux. Mais le troll d’extrême droite cherche-t-il vraiment à légitimer l’ordre institué ? Il veut plutôt le révolutionner pour restaurer l’ordre ancien. Les trolls d’extrême droite veulent changer le monde pour le faire redevenir tel qu’il était prétendument avant. « Tout changer pour que rien ne change », on connaît la chanson. L’extrême droite, par essence, est révolutionnaire. La restauration a ce sens d’ailleurs : faire du nouveau avec l’ancien, ou faire de l’ancien avec du nouveau.

Reste qu’en effet le troll d’extrême gauche est sans doute davantage tourné vers l’avenir, et accueille celui-ci de manière moins anxieuse et catastrophiste. Son idée de la justice, son cosmopolitisme, sa confiance en l’égalité de principe entre les humains, tout cela le différencie de son pendant de droite. Je ne crois toutefois pas qu’il se remette plus en question que ce dernier : toute idéologie est sûre de son fait, aveugle dans une certaine mesure à la critique. Il a toutes les bonnes raisons d’avoir raison. C’est une machine à justification.

René Descartes

En lisant vos livres ces dernières années depuis 2018, il semble se dégager deux grands axes principaux que vous développez parallèlement, à savoir une cosmologie d’une part, et une (critique de la) morale d’autre part. Rejoindriez-vous cette approche de vos écrits ?

Descartes disait : « Mieux vaut changer ses désirs plutôt que l’ordre du monde ». Je prends sans doute son contrepied : « Mieux vaut changer ses désirs pour changer l’ordre du monde. » Et, à ce titre, je plaide en faveur d’un renouveau du désir. Je crois que la morale ne peut pas grande chose pour ce qui nous attend. Inévitablement, la morale plombe, interdit, et en interdisant nous rend interdits, sans savoir quoi penser ni faire. Ce n’est pas de la morale, donc, qu’il nous faut, mais une réévaluation de notre capacité à proposer, à affirmer. Et cette affirmation passe par une éthique de la joie, que j’ai proposé dans L’écologique de l’histoireou dans L’art des vivres. Repenser la cosmopolitique, repenser celle-ci à l’aune du défi écologique (ainsi que je le fais dans Les cosmologies brisées), c’est repenser un amour de la vie et un faire-monde qui ne soit pas animé par une pulsion de destruction. L’amour de la vie, des vivants humains ou non-humains, est à réinventer, on le sait. Cela commence par la convivialité des tablées, et finit par le cosmopolitisme. D’un bout à l’autre, c’est la pulsion d’association – comme le dirait Freud – qu’il faut développer et encourager. Pour pasticher Marx : les philosophes ont diversement interprété le monde, il s’agit désormais d’en transformer le désir – et nommément, le désir de faire-monde. Pour agir, il faut être enthousiaste ; les passions tristes, que la morale fait naître en culpabilisant, tétanise et empêche toute forme d’action. Ma critique de la morale cherche à libérer l’enthousiasme de l’action. Deleuze a raison : le pouvoir a besoin de la tristesse et de la peur pour régner. Pour créer de nouveaux possibles, il faut la joie. La preuve en est, c’est à table et entre ami(e)s qu’on commence à refaire le monde – avant de le refaire, vraiment.

Entretien préparé et propos recueillis par Julie Konieczny et Jonathan Daudey

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