Husserl et Descartes/Phénoménologie/Philosophie

Husserl et Descartes | L’héritage cartésien

Portrait de René Descartes, Frans Hals

Portrait de René Descartes, Frans Hals

Husserl, héritier de Descartes. Sans même dépasser la première de couverture, il est difficile de ne pas pressentir un intérêt, ou plutôt une référence fondamentale à Descartes. C’est, en effet, ce qui anime les propos de cette Première Méditation. Elle cherche à poser les fondations de la science philosophique que veut fonder Husserl : la phénoménologie transcendantale. Il va être question de montrer, au cours de cette intervention, une relation ambivalente entre Husserl et Descartes, en particulier de la situation de Husserl vis-à-vis de Descartes. Comment Husserl se fait l’héritier explicite de Descartes et de la philosophie cartésienne ? Ainsi, dans quelle mesure Husserl est-il le fils philosophique de Descartes, mais aussi en quel sens Husserl opère son parricide philosophique ? Enfin, quelles critiques pouvons-nous opposer à Husserl lorsqu’il cherche justement à se distinguer de Descartes ?

Dans ces Méditations cartésiennes, qui paraissent en 1929, Husserl défend un positionnement qui prend pour origine méthodologique et philosophique la philosophie de Descartes, en particulier celle développée dans les Méditations Métaphysiques. L’originalité de la démarche husserlienne vient de ce retour à Descartes, que ce soit ici comme dans la Krisis. Il arrive dans un moment de l’histoire de la philosophie où Descartes et le cartésianisme ne sont plus à la mode et fortement critiqués, raillés. Comment Husserl parvient-il à imposer ce coup de force, qui va influencer, marquer et faire naître toute une lignée de philosophes qui ont trouvé leur source dans son œuvre, je veux parler de Sartre, Levinas, Derrida, Heidegger ou Michel Henry (pour ne citer qu’eux) ? Il faut reconnaître un courage de sa part de penser à contre-courant avec la certitude que c’est par un retour à Descartes que la fondation d’une science rigoureuse est possible et envisageable sérieusement.

Le recommencement en philosophie comme nécessité. Husserl compare la situation de la philosophie à son époque avec celle de Descartes : il y a un éclatement de la philosophie, « eine Zersetzung », à laquelle il convient de la même manière, sur le même plan conceptuel, de remédier. En effet, Husserl fait un constat plutôt alarmant et négatif : tout comme à l’époque de Descartes, la philosophie dans son unité connaît un déclin et il ne peut être laissé à l’abandon, il faut s’y refuser tout comme Descartes l’a fait contre la scolastique médiévale. Le courage dont je parlais plus haut est ici. Husserl arrive dans l’histoire de la philosophie dans ce qu’il considère une « littérature philosophique » qui est hors de toute science, tout comme l’époque moderne qui était plongée dans la mystique fantasmagorique des religions ou autres croyances. La charge est contre les philosophes qui refusent toute idée d’une vérité possible, n’échappant pas à la contradiction dans leurs écrits, les rendant invalides de toute scientificité (nous pouvons penser notamment à une vision de l’œuvre de Nietzsche par exemple – quoiqu’un peu caricaturée). Pour Husserl, il n’y aurait plus que des écrits piteusement subjectifs, des simulacres de critiques, et plus aucune controverse sérieuse contre des théories puissantes et qui mériteraient d’être déconstruites méthodiquement, scientifiquement. Sont utilisés les termes suivants pour décrire la situation : « déclin » [Verfall], « inauthenticité » [Unechtheit], « dépérissement » [Verkümmerung], « simulacres » [Schein], « lamentable » [unselig], « navrant » [Trostlosigkeit] ou « désordre » [Durcheinander]. Nous pouvons clore notre étude du constat déplorable de philosophie de l’époque par cette phrase lourde d’attaque et de reproche : « Nous avons bien encore des congrès philosophiques, les philosophes s’y rencontrent, mais malheureusement pas les philosophies.» [» Wir haben zwar noch philosophische Kongresse – die Philosophen kommen zusammen, aber leider nicht die Philosophien «].

De ce contexte philosophique désolant, Husserl pense que c’est le délaissement de Descartes et de l’ego cogito par la tradition philosophique qui conduit les sciences à se perdre dans une littérature philosophique faible et vide. Les philosophies présentes moquent l’exigence portée par la méthode cartésienne, or Husserl défend le doute et l’εποχη comme éradication de tout préjugé, se faisant fondateur de toute science. Ce retour assumé à l’ego cogito sera le chemin qui mènera à la formation de la phénoménologie transcendantale. Dans la Krisis, Husserl montre que Descartes est l’accoucheur de deux enfants : le rationalisme (porté par Malebranche, Spinoza ou Leibniz, par le biais de l’école de Wolff et enfin Kant, qu’il considère comme « le point de rebroussement ») et le scepticisme (avec en première ligne Hobbes, puis Hume, Locke et Berkeley pour les plus célèbres). Sauf que le scepticisme est, en quelque sorte, sorti victorieux de cette bataille philosophique, poussant le rationalisme à se replier sur lui-même devant l’incapacité de fonder quelque science que ce soit : la phénoménologie transcendantale, découverte puis recouverte par Descartes, doit redorer le blason du rationalisme.

Edmund Husserl

Edmund Husserl

Le retour à Descartes. Dès les premières lignes de ce texte, Husserl montre sa volonté d’un retour à Descartes, ne réfutant point l’idée d’un « néo-cartésianisme ». Il souhaite se replonger entièrement dans les Meditationes de prima philosophia en s’intéressant spécifiquement au projet cartésien de refonte profonde de la philosophie sur la base de fondation absolue et inébranlable. En exposant le travail mené par Descartes, Husserl le tient pour son propre compte ; allons voir plus en détail ce qu’il nous dit. Tout comme Descartes, Husserl voit la philosophie comme cet arbre qui supporte en chaque branche les sciences en général. De facto, une refondation de la philosophie revient à repenser toutes les sciences qui existent. Mais cet idéal de reconstruction, et non de déconstruction, des fondations rationnelles de la philosophie est porté par deux voies nécessaires et intrinsèquement liées. Le motif de la refondation, c’est « Neubau » pour Husserl (alors que chez Heidegger dans les mêmes années, c’est la destruction ou  déconstruction c.à.d. « Abbau ». Les deux termes ont une signification voisine et pratiquement synonyme. Leur sens logique s’oppose pour désigner un travail philosophique quasiment identique).

Il y a un subjectivisme de la méthode. Il faut savoir se remettre en doute soi-même, mettre en branle ce que nous tenons pour vrais, retourner nos préjugés, car comme le dit Husserl, « la philosophie est une démarche tout à fait personnelle à celui qui la pratique ». C’est une sorte de subjectivisme premier qui semble nécessaire dans cette remise en question de soi-même, en soi-même. Notre cognition doit subir et vivre préalablement à toute recherche des fondements d’une science un dénuement, une mise à nu la plus totale, absolue. Husserl s’interroge sur l’idéal de scientificité, il expose le projet d’un certain savoir. « Wissenschaft » non pas au sens des sciences positives (c.à.d. un savoir de l’objet) mais un savoir absolu et absolument fondé de tout ce qui peut être su. C’est l’idée cartésienne des Regulae dans la règle VIII: une fois dans sa vie se défaire de toutes ses opinions. Ce qui devient pour Husserl, l’idée qu’il faut se défaire de toutes les vérités, auxquelles la raison humaine suffit. Nous observons la reprise de l’ambition cartésienne de commencer la science, de faire le tour d’horizon du domaine que la raison humaine est capable de connaître. Précisément là où Husserl problématise ce que Descartes ne semble pas faire, n’étant pas lui-même porté par un préjugé de ce qu’est une science et la scientificité en général. Husserl se sépare de Descartes avec un recul critique, bien qu’il ne fasse pas de distinction entre la démarche métaphysique des Méditations Métaphysiques et des Regulae ; autrement dit, superposition husserlienne du Descartes de la méthode et du Descartes de la métaphysique, pour un même projet philosophique, sous l’aspect et le versant d’une philosophie première. La philosophie première n’est rien d’autre que le développement méthodique du savoir dans sa plus grande universalité.

Le recours à Descartes est aussi un retour qui dénote une véritable dimension concrète de la philosophie liée sur des actes concrets de la conscience et sur une compréhension et une élucidation de l’être-là immédiat de la réalité. C’est alors qu’Husserl introduit la notion qui va le porter en ce début d’ouvrage : la question de la méthode. Il faut dans ce dénuement absolu de soi-même se lancer dans la quête d’une méthode ; cheminement par laquelle nous accéderions au vrai savoir lui-même. Cette méthode doit prendre la place de l’archétype des méditations, engageant ainsi les premiers pas en direction de la science rigoureuse philosophique. Il oppose une conception littéraire de la méthode des méditations, autrement dit celle de Descartes, à une conception scientifique qui est la sienne.

La plongée est alors possible dans les abysses des Méditations Métaphysiques qui fondent ce qui va être le point de départ chez Husserl : l’ « ego ». Le retour à l’ « ego cogito » est une forme d’évidence immédiate et ultime qui en même temps doit servir de pierre angulaire dans la perspective d’une re-construction de la science. C’est par l’ego cogito que le doute sur l’existence sensible du monde est possible : en effet, la certitude que nous donnerait l’expérience sensible ne résiste à aucune critique. Husserl raisonne à partir de cette idée pour montrer que la mise en parenthèse du monde est nécessaire. Petite mise en garde, il faut faire la distinction suivante : l’εποχη n’est pas similaire au doute cartésien. Le doute est négateur, il nie l’existence du monde et des choses extérieures, alors que l’εποχη est une mise entre parenthèses, qui est temporelle et positive. Le doute cartésien est cet ébranlement de toute certitude, cet « Umsturtz », éprouvé par le philosophe méditant. Il n’est pas un acte purement théorique, car se défaire de toute certitude est le résultat d’une opération que Descartes nomme « doute ». Doute radical chez Descartes, autrement dit nous n’avons pas un examen des vérités, ce n’est pas un examen critique mais bien une révocation en doute de toute nos anciennes opinions. Révoquer en doute veut dire positivement considérer comme fausses toutes les choses que j’ai jusqu’à présent tenu pour vraies. Cela donne ce caractère traditionnellement hyperbolique, de type arbitraire. Nous remarquerons une dimension juridique et arbitraire de la pensée qui frappe de nullité toutes les choses qu’elle a prise pour argent comptant. Husserl procède à une déclinaison d’une série de termes récurrents: « mettre hors-jeu »  [ausser Spiel setzen], « disqualifier », [Einklammerzen]. L’εποχη consiste en une opération logique, par laquelle on isole la thèse de son contexte pour la regarder en elle-même, en tant qu’elle est une thèse. La parenthèse fait apparaître comme une thèse ce qui est mis entre parenthèses : découverte de la nature thétique de ce qui est ainsi désigné. L’εποχη n’est pas une hypothèse de destruction du monde, mais plus de valeur comme une monnaie n’aurait plus de valeur financière: elle ne signifie plus rien.

Cet ego philosophant est alors coupé de ses « cogitationes » et il réduit à un pur ego. La réduction de l’ego à un ego pur confère, temporairement, à un authentique solipsisme. Mais non pas un solipsisme recroquevillé sur lui-même qui attend que le temps coule : il cherche les chemins qui mènent à l’apodicticité de l’existence des choses, du monde et de la vérité. Ceci c’est l’apport fondamental de Descartes, que seul lui a su apporter à la philosophie et qu’il ne convient plus de renier, mais prendre à nouveau pour donner à la philosophie et aux sciences leur vigueur et rigueur, tournées vers la connaissance et la vérité. La découverte de l’ego cogito, c’est une chose absolument nouvelle et fondamentale.

© Jonathan Daudey

Retrouvez la seconde partie de cet article en cliquant ICI

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4 réflexions sur “Husserl et Descartes | L’héritage cartésien

  1. Pingback: Husserl et Descartes | La question de l’évidence | Un Philosophe

  2. Félicitations et merci pour ces articles critiques, extrêmement bien documentés et argumentés sur Descartes et Husserl (entre autres). Votre blog est vraiment un exemple extrêmement riche, utile et fréquemment renouvelé, de blog philosophique.

    Aimé par 1 personne

  3. Pingback: Husserl et Descartes | Approches critiques | Un Philosophe

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