Philosophie

Les adieux n’existent pas

Sadee Philippe A Fishermans Goodbye, Philippe Lodowyck Jacob Sadee

Sadee Philippe A Fishermans Goodbye, Philippe Lodowyck Jacob Sadee

Similarité et faux-jumeaux. Il n’y a jamais d’ « adieu », toujours des « au revoir ». On pense communément qu’il existe une distinction à faire entre ces deux termes, qui resteraient, somme toute, très proches : voilà un leurre du langage ! Le premier sera un salut définitif à la personne à qui il est adressé ; alors que le second dénote la volonté, le souhait ou le désir de revoir, de retour-sur la rencontre. Or, ceci parait une belle trahison que l’on fait à soi-même et que nul, plus ou moins consciemment, ignore en tout point. Attention : le propos qui va suivre n’a pourtant pas pour objectif de rendre ces termes parallèles absolument identiques, mais de montrer que, bien que les chemins qu’ils emploient divergent, ils recherchent sans le désirer une même chose : revoir celui ou celle à qui cette injonction a été jetée.

Disons, en premier lieu, que l’au revoir serait la version « honnête » de l’adieu. Je m’explique : lorsque nous quittons une personne, qu’importe ce qui nous relie à elle, par un « au revoir ! » nous exprimons l’idée immédiate de souhaiter revoir cette personne, sans détour, sans maquillage langagier ou faux-semblants. Dire ces deux mots qui prennent tout leur sens, toute leur force dans leur accouplement, c’est imposer à autrui son désir – que nous le disions par envie ou par simple politesse. Et ceci, que la distance temporelle qui sépare la séparation du « revoir » soit importante ou non. Il y a cet espoir qui meut l’au revoir : quand un ami prend l’avion pour quelques semaines et que vous vous séparez dans l’aérogare le temps de l’attente du retour, l’espoir est celui qu’il revienne en-chair-et-en-os. Cet espoir est clairement énoncé, et il n’envisage pas, ou plutôt refuse d’envisager qu’il puisse ne pas exister dans un futur de toute nature.

Toutefois, comme l’écrivit génialement Nietzsche dans L’Antéchrist : « Le mensonge le plus fréquent est celui qu’on se fait à soi-même ; mentir aux autres n’est, relativement, qu’une exception». Voici la situation de l’adieu. L’adieu n’existe pas. Il est toujours-déjà supposant un retour de celui à qui il est adressé, que ce soit à l’entrée d’une guerre et d’un individu qui part au front, d’une séparation amoureuse ou de la mort factive d’un être vivant. Dire « adieu » c’est se renvoyer à-Dieu – comme l’indique Levinas, se dire que dans le plus tragique des cas nous nous retrouverons quelque part, à un moment ou à un autre – après. Un adieu de rage, de désespoir, de douleur, de contrainte espère inconsciemment le « revoir » de l’être en question. « Adieu ! » mais dans les tréfonds de mon moi-profond, dans les abysses vertigineux de ce que je crois être, je désire retrouver, rejoindre cette personne, d’une manière ou d’une autre. En surface, l’adieu se dit définitivement ; en profondeur, l’adieu se prononce éternellement.

Clément Rosset

Clément Rosset

A l’image de ce que nous enseigne l’intuition célèbre de Clément Rosset, l’au revoir et l’adieu entretiennent une relation identique à celle du réel et de son double. Car on ne dit jamais « adieu » de plein-gré, avec la vivacité de la volonté, non : c’est constamment à contrecœur, de force que nous devons prononcer ce mot, aussi efficace et radical que la balle qui est propulsée par un fusil – à bout portant. « Adieu » est une douleur qui naît d’un suicide à petits feux, le fusil étant dirigé vers notre propre tempe, la gâchette enclenchée. L’adieu est le double, puisqu’il duplique le réel par son caractère proprement illusionniste. Les larmes qui inondent la vision après l’expression de ce terme n’aident en rien à la possibilité de se rapprocher un tant soit peu du réel ; en disant « adieu » nous croyons être-fort, que nous allons « nous en remettre ». Or, il n’y a pas plus belle illusion que celle qui déguise des appâts trop dangereux du réel lui-même. Qu’existe-t-il de plus vrai-semblable qu’une illusion ? Plus cela est faux, plus ceci paraît vrai – du moins à proximité. L’adieu comme illusion d’un au revoir se fait passer pour quelque chose qu’il n’est pas.

Absence, disparition, rupture, attente. C’est aussi la situation de l’Absence qui pré-occupe l’adieu. L’adieu implique nécessairement le devoir de l’absence, voire de la disparition. L’adieu est un départ, une déchirure, une violence portée à un lien entre différents individus. Il y a toujours l’idée de la séparation qui est contenue à l’intérieur même du mot « adieu » : lorsqu’on décolle l’étiquette de l’adieu, on découvre une multitude de synonyme de la rupture.

Cette attente-absence que provoque la séparation est un « tumulte d’angoisse » comme l’a si poétiquement dit Barthes. Mais cette attente est infinie ; l’absence n’est pas déterminée elle-même par un point de chute – de retrouvailles. Je ne sais pas en disant « adieu » quand aura lieu ce moment où la rupture imposée prendra fin. Dire adieu c’est déraisonner devant une angoisse si forte de ne jamais retrouver l’être en question – l’Absent. L’angoisse de l’attente de l’Absent vient de cet espérance qui fait que l’au revoir et l’à-dieu ont une tendance à se superposer jusqu’à la confusion.

Emil Michel Cioran

Emil Michel Cioran

Comme l’écrivit Cioran dans ses délicieux Cahiers : « On peut dire tout ce qu’on veut, il est impossible de vivre sans aucun espoir. On en garde toujours un, à son insu, et cet espoir inconscient compense tous les espoirs qu’on a rejetés ou perdus. » L’adieu contient toujours déjà en lui-même ce vœu de retrouvailles, de mettre-à-mort la séparation, qui, comme son nom l’indique, est une douleur. L’inconscient de chacun pense nier cette souffrance que nous inflige l’adieu, la refouler ; or, c’est tout l’inverse. Comment se libérer de terreur qui s’empare de tout être au moment de la rupture qu’impose ce « performing word » qu’est l’adieu ? Pour plagier Cioran, tout adieu est un drame inapparent, une suite de blessures subtiles. L’adieu fait partie du langage performatif. Tout comme on s’exclame « Oui » lorsqu’on se marie, on dit « adieu » lorsqu’on se sépare. Au moment même où nous nous exprimons l’effet du terme se réalise. Et à l’image du « Oui », l’adieu  sous-tend cette idée du pour-toujours.

Certainement que d’une certaine manière l’adieu rend la vie plus supportable et terriblement moins insurmontable. Pouvoir dire adieu n’importe quand à n’importe qui c’est savoir qu’ « être » ce n’est pas être coincé. L’adieu à la vie, c’est-à-dire à soi-même, qu’est le suicide permet de se séparer du monde, de lui dire un ultime au revoir, avec pour seul espoir celui d’être sauvé, d’être ré-uni à la vie – à sa vie. Même un tel au revoir contient en lui-même un vœu de non-séparation. Ces adieux sont des soupapes, des « moments » qui sont déterminés à la fois par la possibilité de se libérer d’autrui pour se rendre libre soi-même, et en même temps par un espoir de (se) retrouver malgré la rupture radicale et a priori qu’induit un adieu, le faisant ipso facto se superposer conceptuellement à l’au revoir.

 © Jonathan Daudey

Publié dans le catalogue d’exposition de la Galerie Le Point Fort, sous le titre Les adieux n’existent pas

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2 réflexions sur “Les adieux n’existent pas

  1. et si on considère adieu comme il voulait dire à l’origine « à Dieu »…la personne qui s’engageait pour un long périple se mettait sous la protection de Dieu, et le voyageur espérait les revoir à son retour: c’était en somme un dialogue
    – à Dieu !
    – à vous revoir !

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    • C’est tout à fait ce que je dis dans la référence à Levinas et de son analyse. Heureux que nos visions convergent. Merci pour votre lecture et vos remarques toujours pertinentes. Je vous dis…à bientôt!

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