Esthétique/Philosophie/Variations sur Jod

Variations sur Jod | Les plis du corps

Etreintes, Jod (gouache sur toile, mi-décembre 2015) [cliquez sur l’image pour l’agrandir]

Affect. « Le jeune homme sourira sur la toile autant que celle-ci durera. Le sang bat sous ce visage de femme[1]». La passion exprimée par ces deux personnages, ces deux formes apparemment humaines n’est ni sexuelle ni sexuée, qui plus est, ni asexuelle ni asexuée. Qu’importe que nous ayons là des humains : puissance et courbures de ce déploiement sont à l’origine de l’émotion organique de cette toile. A qui appartient quel corps ? Nous en voyons deux – nous en croyons deux. Peut-être trois, quatre. Les membres n’appartiennent plus à l’un ou à l’autre, ils sont démembrés. Les articulations surgissent par-delà la peau, la croûte molle de corps indéfinissables. Cette imbrication molle, ces engrenages veloutés ; le rapport immédiat à l’œuvre est chargée de pulsions sans borne, sans délimitation. Le pinceau nie la loi de la chute des corps : ils ne chutent plus horizontalement mais verticalement, contre les corps étrangers. Cette chute possède, soumet et abandonne toute pesanteur. C’est la légèreté excitante du soi qui tient de repli sur l’autre.

Percept. La toile n’est pas tendue. Elle n’a pas de cadre, elle est presque hors-cadre. La peinture transpire sur la toile et les formes suent de l’étreinte torride qu’elles laissent entrevoir. C’est un débordement des formes presque géométriques. Picasso n’est pas loin, en pensant à son « Etude pour « Les femmes d’Alger » d’après Delacroix »[2], où un corps est indiscernable, bien que déshabillé du corps de l’autre. Une femme est allongée – il pourrait apparaître un second corps car la nidification des membres — leur mélange semblable aux branchages récoltés et tissés par les oiseaux — donne lieu aux doutes de la perception. Les jambes, les bras, le cou deviennent des membres à part entière, une multiplicité de corpuscules qui s’articulent au sein d’une chair qui fait corps entre les pièces. Notre sensibilité se trouve troublée et pleine de désillusions : elle a voulu y croire. Devant cette toile de Jod, nous prenons la réalité pour nos désirs, nous ne savons plus où donner du corps. La géométrie des formes est présente et absente, car détruite par l’usage des corps.

Etude pour "Les femmes d'Alger" d'après Delacroix, Pablo Picasso (Réunion des Musées Nationaux-Grand Palais)

Etude pour « Les femmes d’Alger » d’après Delacroix, Pablo Picasso (Réunion des Musées Nationaux-Grand Palais)

Concept. Les corpuscules humains se meuvent. Le corps est mobilité, la chair est stabilité. Pas de repos. Les plis de l’âme du Leibniz deleuzien sont des plis du corps. Tout comme, il n’y a pas d’origami sans matière à plier, il n’y a pas de plis de l’âme sans corps. Papiers, cartons, peaux s’articulent dans leur aptitude au pliage et à la conservation de ses plis. Le corps-âme ne se froisse pas pour Leibniz, autrement dit il n’y a pas de mouvement désordonné et chaotique formant un brouhaha sonore – car corps et feuilles de papier savent exprimer bruyamment la violence du pliage qui leur est infligée. Chaque pli se fait dans l’âme à chacune des impressions qui la marquent et renferment en son pli une perception, souvent petite, imperceptible. La matière de la feuille n’est ni augmentée ni réduite, elle est conservée, repliée sur elle-même comme un origami.  L’interpénétration des deux corps n’annulent aucune matière, ils s’unissent dans un pliage multiplicateur de plis plus ou moins grands, importants, étendus. Le pli est l’usine qui produit sa fermeture et son ouverture. Le pli se fait en se fermant, tout en offrant une surface neuve à un pliage futur. Les corps se plient et s’interchangent, ils se remplacent selon la courbure du pinceau du peintre, pour ne jamais froisser la toile. Les corps s’entre-plient avec la droite raideur de leurs membres démembrés.

© Jonathan Daudey

 

Jod est un artiste strasbourgeois. Il contribue régulièrement sur notre site.
Vous pouvez retrouver ses toiles sur sa page Facebook en cliquant ICI

Notes :

[1] Deleuze, Gilles et Guattari, Félix. Qu’est-ce que la philosophie ?, Editions de Minuit, p. 154

[2] On pense aussi à la toile « Homme et femme » (1962). Elle fut exposé au Grand Palais à Paris lors de l’exposition « Picasso.mania » du 07 Octobre 2015 au 29 Février 2016.

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