Philosophie

Homo Comicus

Untitled (détail), Yue Minjun

Untitled (détail), Yue Minjun

Penser le chansonnier. Voilà une des questions majeures du XXIème siècle. Après un XXème siècle haut en couleurs, qui s’est éclaté dans le tragique jusqu’à en prendre son sens, il nous faut problématiser le rire, le rendre intelligible. Creuser le rire, voir jusqu’où s’arrête l’ironie, ce voile cynique devant une réalité que nous n’arrivons plus, ou de moins en moins à considérer, à supporter, à entendre. Pour Bierce, le cynique est une « canaille dont la vision défectueuse voit les choses telles qu’elles sont, et non telles qu’elles devraient être. D’où la coutume chère aux Scythes d’arracher les yeux d’un cynique pour améliorer sa vision ». Derrière l’hilarité générale, on n’a plus à écouter le discours tragique, le vrai discours, celui qui crie, qui pleure derrière ses sarcasmes. Notre société rit beaucoup. Elle croit rire de tout, mais en réalité elle rit sans cesse et de moins en moins de choses. Son champ du risible se restreint à mesure qu’elle rit, qu’elle pouffe. Oui, notre société pouffe. Les « comiques » pullulent comme une pandémie mondiale. Le rire est libérateur et il devient l’oppresseur. « Ris et tais-toi ! ». Car cette société dans laquelle nous vivons rit et veut rire de tout, toutefois, au final, cette société ne rit plus d’elle-même. Elle est devenue à la fois susceptible et peureuse. Susceptible car elle prend l’humour au pied de la lettre, confond le politique et l’humour, voir en le chansonnier seulement le discours idéologique qui se cache derrière alors qu’elle devrait rire sans se prendre au sérieux. Il n’y a rien de pire que de prendre l’humour au sérieux et de faire de l’humour avec sérieux. Et peureuse car elle ne veut plus rire de ce qui est condamné par une « police de la pensée » qui décrète ce qui fait partie du risible et ce qui s’en exclu. Elle a peur de cette force répressive qui peut surgir à tout moment et faire taire le chansonnier. L’autorité politique sur le rire est terroriste : elle supprime la transgression à outrance en titrant tout éclair de lucidité comique de « dérapage ».

Rire c’est transgresser. L’humoriste est un funambule qui traverse le chapiteau du cirque de la vie sur un fil, les yeux bandés. Il n’y a pas de rire sans violence verbale, pas de rire sans choquer. Rire du quotidien, chaque individu en est capable. Rire de l’humain dans toute sa splendeur tragique c’est un autre cheval de bataille. Le chansonnier est un irrévérencieux : il se saisit de ce que l’homme a sacralisé arbitrairement et le traine dans ses saillies verbales, sans se préoccuper de l’oreille dans laquelle ce flux d’ironie va se verser lentement. Quand je ris, je me mets au défi moi-même, je me mets face à moi-même, mon éducation, ma famille, mon savoir, des systèmes de pensée à la fois dominant et dominateur. Le chansonnier, armé seulement de son glaive, se bat contre des moulins à ridicule, en brassant des blagues. Le rire de tous les jours n’a pas d’intérêt, il fait rire tout le monde et tout le monde doit en rire.

Dictature du rire. Notre société est passée du rire au ricanement. Tout doit être tourné en dérision, sous peine de l’insulte de « rabat-joie ». L’humour adoubé par les grands critiques de l’humour, comme si nous pouvions estimer que tel ou tel chansonnier est plus drôle qu’un autre, je veux parler du rire adoubé par Télérama ou les Inrockuptibles, le rire qu’on sert à tous les repas, assaisonné d’épices qui ne relèvent plus aucune tambouille (pseudo)comique. Ce rire qui se veut l’adversaire acharné du « politiquement-correct », n’est rien d’autre que le bras armé de la « bien-pensance-ambiante ». Tourner en dérision les frasques d’un homme politique à la braguette légère est bien plus sécurisant que d’ironiser sur les réseaux ferrés français dans les années 40. J’ai le droit de rire de cette communauté d’individus à condition de faire partie moi-même de celle-ci, sous peine d’être automatiquement étiqueté de prophète d’une pensée discriminatrice. Il existe des listes de sujets qu’un humoriste n’a pas le droit d’aborder, de toucher – et qui varient selon les époques et les volontés de plus puissant. Elles sont généralement gardées bien au chaud dans le coffre-fort des défenseurs de la « dignité humaine », pour mieux, par contraste, remplir les caisses lacrymales de la société d’ignorants dont chacun de nous occupons une place bien définie. Ici, ce n’est pas inutile de dresser cette liste que tout le monde connait, tant ceux qui veulent en rire que ceux qui s’en défendent. Ainsi là s’arrête le travail du philosophe et commence celui du sociologue.

Liberté d’expression. Attention ! Ne lisez pas ce que je n’écris pas. Il faut reconnaître qu’il y a des sujets qui sont bien évidemment plus périlleux que d’autres ; or, le chansonnier qui s’y risque est souvent le plus habile et le plus insouciant. Le talent provient du fait que l’on puisse rire absolument de tout, et avec n’importe qui, dans la mesure où celui qui fait rire n’est pas n’importe qui. Si la société rit du tout-sauf-drôle c’est pour se libérer d’une charge historique qui pèsent, qu’on le veuille ou non, sur chacun de nos frêles consciences et inconscients. Chacun détient une histoire personnelle et généalogique : le chansonnier est cet exorciste qui vient expier vos souffrances et vos croyances. Cependant, nos sociétés se prennent de plus en plus au sérieux et jamais au tragique, alors que rire, c’est-à-dire vivre, c’est se comporter en être-tragique sans jamais « se prendre au sérieux ». Les humoristes sont des personnes dangereuses, qu’elles soient grinçantes ou « dans l’air du temps ». L’humour, aujourd’hui, n’attaque plus là où le bas blesse, à l’endroit où l’humain dérive devant l’auto-contemplation de sa misère. L’humour est vecteur de messages, d’idées, qui se transmettent bien plus aisément que par le biais d’un discours philosophique. Tout est dicible en humour, absolument tout, sous la condition d’être simultanément drôle et soi-même irréprochable face à soi-même.

Rire et existence. L’homme existe en être-tragique qui pour se défaire de l’idée de l’angoisse de la précarité de son existence, se laisse aller au rire. Cela va plus loin que le divertissement de Pascal ; c’est le rire comme échappatoire au suicide, au sens propre comme au figuré. J’existe donc je ris pour ne pas mourir. Mourir de rire pour ne jamais mourir d’ennui. Combien d’hommes devant le tragique de la vie se laissent emporter par le rire ? Mais ce n’est pas pour suivre le leitmotiv du mieux-vaut-en-rire-qu’en-pleurer, bien au contraire : c’est du mieux-vaut-en-rire-qu’en-mourir dont il s’agit. Que nos sociétés soient en crise ou non, le chansonnier aura toujours un rôle profondément fondamental et humaniste. Rire c’est sauver sa vie, c’est survivre en eaux troubles. En effet, la crise n’annihile en aucun cas la peur du lendemain et de ce qu’il sera fait. Comme le dit Heidegger, « dès qu’un humain vient à la vie, il est toujours déjà assez vieux pour mourir ». Et le rire n’est pas l’illusion que tout va mieux et que l’existence n’est, au final, que relativement tragique, mais l’idée qu’il faut vivre sa vie en fonction de sa vie, et non de la mort.

© Jonathan Daudey

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7 réflexions sur “Homo Comicus

  1. Depuis presque 40 ans (si, si !), j’attendais une belle réflexion sur le rire … la voici, fraîche et mordante, Merci philosophe ! une-lectrice- bien-pensante-de-Télérama.

    Aimé par 1 personne

  2. Un bien joli article, bravo !
    En réponse à Jérémy Martinon, vous dites ne pas gouter à l’humour d’un Dieudonné, soit, mais étonnant tout de même, car je dois avouer que si je me reconnais de la vision qu’offre votre texte c’est essentiellement grâce lui.

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      • C’est possible, j’ai du mis prendre par 2 fois pour le comprendre, votre texte est concentré, et je suis plus une personne dont la réflexion est faite de paroles et d’écoutes que d’écritures et de lectures, je suis donc prudent.
        Ceci dit, l’ayant du nouveau relu aujourd’hui, il y a un passage qui m’interpelle, à la fin du premier paragraphe vous dites : « Il n’y a rien de pire que de prendre l’humour au sérieux et de faire de l’humour avec sérieux. » Pour le premier sens je suis tout à fait d’accord, en revanche qu’entendez-vous concrètement par « faire de l’humour avec sérieux » ?

        Aussi je serais du coup très curieux de savoir quels éléments de votre reflexion vous opposeriez à un Dieudonné ?

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