Philosophie

In Vino Veritas

Les buveurs de vin, Jacques Autréau

Alcoolisme. La Philosophie est un alcool. Un alcool très fort, violent. A tout premier contact avec ce breuvage naît deux sensations. Pour les uns, comme un dégoût profond, dû peut-être à un âge trop peu avancé pour savourer la pleine profondeur et la force de ce liquide. Dès le moindre contact avec les lèvres, les molécules paraissent imbuvables. Ce rejet de cette première gorgée de Philosophie est souvent conséquence d’un œnologue de bas-étage, un connaisseur insignifiant, qui n’a rien du savant. Pour les autres, un amour fou, une volonté démesurée et addictive à cette première ivresse dont on sent intimement dans les tréfonds de notre être, qu’elle sera, qu’elle demeurera l’état dans lequel nous vivrons les quelques années du reste de notre insipide existence. La seconde option m’est apparue plus qu’évidente. Il faut dire que l’œnologue qui m’a ouvert la porte de sa cave est un véritable savant, loin de tout amateurisme, avec un accent qui sent bon le pastis. Tellement évidente que je ne me suis interrogé à propos de mon choix de cette ivresse spirituelle que très tardivement, à l’instant même où j’ai saisi que le goût de l’anis qui avait excité mes papilles dès la première gorgée répondait de la Révélation.

Vin rouge. Ma rencontre avec Platon fut précoce. Au bon moment pour saisir toute la noblesse que retenait chacune mes dégustations qui se délectait entre tradition et éternité. Pénétrer l’immense caverne où chacune de ses bouteilles se contredisent, selon l’âge, la provenance, leur terroir philosophique. Tout connaisseur en vins, ou même tout alcoolique a nécessairement commencé par verser, originairement, en lui les gouttes de ce liquide sanguin, à la fois brut et sec. Brut par sa violence : l’ivresse, sans préparation, peut monter dès les premières gorgées – ce qui, à force, de remplir son verre, fini par retarder quelque peu l’impact spiritueux et spirituel sur soi-même. Sec, dans la mesure où il inflige à la langue avec laquelle nous nous exprimons, de devenir bien plus râpeuse et ne pas laisser glisser dans notre gosier grand ouvert à la connaissance, n’importe quel boisson faussement enivrante.

Vin blanc. La finesse de l’appareil de distinction de Kant fut pour moi une profonde et immense révélation. Dès les premières pages versées dans mon verre et je sentis la chaleur monter, la passion pour ses trois grands Crus s’accroître jusqu’à me rendre dépendant. Comment ne pas tomber en émoi devant de telles saveurs ! La rencontre fut inespérée, et l’appréhension très forte. La crainte de se laisser imbiber par un cépage métaphysique, où une fois arrivée à sa pleine maturation, la couleur du raisin risqua d’en devenir la raison en colère. En théorie, comme en pratique, l’ivresse que ses mots versaient peu à peu, épura ma Raison, progressivement et méthodiquement, suivant le chemin de mon estomac affamé. Sa réserve viticole ne siégeait pas dans un effrayant sous-sol humide et froid, mais dans un Tribunal même, où il condamnait la Raison à ne boire qu’à la fontaine des catégories. A l’entrée était inscrit « Je pense donc je juge ». J’admirais et j’admire toujours le brio avec lequel il sait faire danser, jouer, vivre les facultés – mes facultés. Kant, je boirai toujours le vin de ton tonneau.

Le Dessert aux gaufrettes, Lubin Baugin

Le Dessert aux gaufrettes, Lubin Baugin

Vodka. Rien que de le nommer, il impressionne quiconque s’en approcherait : Hegel. Il n’est pas nécessaire d’en boire un grand verre, un petit doigt suffira à donner un coup-de-pouce, indexé vers la Philosophie. Mais cette gorgée qui doit être inhalée cul-sec, me fit tourner la tête. La circularité de son flacon systémique donna un certain tournis en mon Esprit. Entre la nausée et la perte de repère, boire les paroles hégéliennes c’est accepter de faire un grand 8 à l’horizontal. Le boire c’est se lancer dans une Odyssée de l’ivresse, quitte à en perdre la tête et la Raison : il a la clarté d’un vin blanc, voire la transparence trompeuse de l’eau, or il déroute son buveur en le passant à la moulinette. Une fois absolument ivre, il vous fait parler, tourner en rond, jusqu’à extraire le vrai du faux. Vider sa bouteille est une tâche qui n’en finit plus. A peine notre verre perd son liquide en nous qu’il se remplit à nouveau, conservant son dosage et confirmant considérablement la circularité éternelle de notre expérience de l’ivresse.

Absinthe. Une couleur et un parfum nouveau qui ne laissaient aucunement présager un si puissant dynamitage interne, jusqu’à en perdre le goût pour retrouver l’ouïe. Nietzsche m’a fait prisonnier et me détient toujours dans son tonneau, tel un Cynique qui n’a de cesse de le boire – en toute absence de modération. Je te bois, par fragment, par gorgée, parfois d’un seul trait et je ne soupçonne jamais le retentissement qui sonnera en moi la fin d’un bon nombre de préjugés, pointant précisément les ivresses illusoires qui m’ont auparavant troublées la vision, au lieu de bien regarder et entendre le chant du monde. Avec lui le savoir devient joie ; la morale est un sol à déblayer, à bêcher en profondeur ; l’acceptation du tragique de notre existence n’est pas synonyme de résignation. Cette absinthe philosophique a réduit à néant les résidus naïfs qui restaient encore au fond de mon verre, qui ne contenait avant lui qu’une piquette bouchonnée, acide et cancéreuse. Un alcool pour tous et pour personne, à ne surtout pas laisser déguster par n’importe qui.

Alcool à 90°. Je n’ai pas bu une seule goutte du breuvage liquide que m’a proposé Heidegger. A petits coups de coton imbibé, il a désinfecté chacune des plaies laissées encore vives et non-cicatrisées qu’avaient entaillées la Tradition dans ma peau encore trop fine pour résister à l’accumulation sédimentaire excessive de théories et doctrines d’un « être » incompris. Le contact immédiat fut violent et brûlant. Cette destruction des égratignures plus ou moins profondes, a fait que pour la plupart d’entre elles la cicatrisation fut évidente, à l’endroit même où d’autres sont restées délibérément béantes, car ce désinfecteur n’avait pas toujours les molécules pour guérir en profondeur les questions incrustées dans mon épiderme – comme les blessures philosophiques que causent autrui en règle générale. Défaillance hypodermique. De cette opération spirituelle, chirurgicale et alcoolisée, plus jamais en mon existence, une fade ivresse ne me fera perdre mon temps.

Champagne. Voilà ce que jamais ne doit être la Philosophie, ou jamais ce à quoi elle doit servir, je veux dire une coupe de champagne tenue du bout des phalanges de ma main gauche, l’auriculaire dressé avec une fausse distinction, libérant ma main droite dans l’optique qu’on la serre en société, sans aucun obstacle. La Philosophie ne doit jamais, au grand jamais, se laisser aveugler et salir la Raison pour quelques bulles de ce breuvage amer, qui rend saoul le premier venu comme le dernier parti. Un identique flacon, un degré d’alcool faible, une étiquette attirante et qui attire les pauvres d’esprits méconnaisseurs en œnologie philosophique. Ils existent ces négociants en concepts qui font des bulles, ils peuplent les ondes, pour une cathodicité spectaculaire aussi charismatique que leur maîtrise de l’esprit philosophique est faible : ils se nomment Vincent Cespedes, André Comte-Sponville, Bernhard-Henri Lévy ou encore Frédéric Lenoir – pour ne citer qu’eux. Ils viennent remplir vos verres vides de leurs bouteilles de fond de rayon qui ne déposent jamais sur les papilles ignorantes les véritables vertus gustatives du fruit de la connaissance arrivé à maturation, plagiant tous les authentiques alcools philosophiques. Des strasses et des paillettes qui faussent les lignes de pensées.  Porter cette coupe permet de faire bonne impression en société, d’aligner deux phrases sans saveur, qui en submergeant le client d’en face de bulles qui brillent quand elles éclatent, dissimulent sournoisement l’absence de plaisir sensuel qui devraient s’emparer de lui. Ce philosophe de service fait couler en vous une ivresse qui brille par son absence.

© Jonathan Daudey

 

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12 réflexions sur “In Vino Veritas

  1. Je me permettrai de rajouter la bière, qui se boit entre ami, ou nous entraîne vers autrui. Qui facilite la sincérité, et le franc parler. C’est la maïeutique de Socrates, qui nous poussent à la réflexion en groupe, pour s’assurer d’avoir le point de vue du plus grand nombre, et d’en retirer le plus de vérité.
    Un peu amer au début, la découverte de Socrates peut très vite nous faciliter la découvertes d’autres alcools. 😉
    Ton blog est très intéressant, bravo a toi!

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    • Il est vrai que cet alcool aurait pu figurer dans cette cave philosophique. Je compte renouveler cet exercice de style – j’y songerai cette fois-ci!
      Merci pour votre lecture attentive, en espérant que mes prochains écrits vous intéresseront toujours autant.

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