Arts/Esthétique/Philosophie

Cloaca : l’art fécal

"Cloaca", Wim Delvoye

« Cloaca », Wim Delvoye

Wim Delvoye a, comme à son habitude, suscité un vif intérêt lorsqu’il a présenté sa première version de Cloaca en 2000. Ce qui est normal puisque l’installation Cloaca consiste en un gargantuesque système digestif mécanique, ou plus simplement, une machine à caca.

Provocation

Logo de Cloaca

Cette installation est connue pour avoir la particularité d’embrasser complètement les problématiques de l’art contemporain au point de sembler jouer avec. L’art contemporain se définit par un travail de l’art sur lui-même. En cherchant sans cesse à repousser la limite de ce qui fait art, ce mouvement tend à redéfinir intégralement l’art. C’est pourquoi les œuvres qui le constituent sont nombreuses à chercher la controverse.

En plus de cette volonté de redéfinition conceptuelle, une recherche quant au mode de représentation se fait également sentir, notamment depuis l’apparition du groupe des Nouveaux Réalistes qui, dans sa volonté de s’ancrer dans le réel, s’est affranchi du mode de représentation classique qu’est la toile. Aujourd’hui, en raison de la multiplication des performances et des installations, l’œuvre n’est plus forcément achevée et immuable mais est plutôt une expérience éphémère. Le fait que Cloaca s’inscrive si parfaitement dans un tel mouvement prouve que Delvoye a volontairement réutilisé tous ses codes afin de représenter ce qui le définit actuellement. Bien sûr, au vue de cette finalité qu’est la production d’étrons, cette œuvre brille par son apparente inutilité et se présente comme une pure provocation vis-à-vis de l’art contemporain, dont elle fait elle-même partie. C’est surtout à partir de cette dimension provocatrice que Cloaca est étudiée. Cloaca est le paradigme même des productions artistiques actuelles, c’est pourquoi elle est le plus souvent considérée comme une simple analogie de l’art contemporain qui ne produirait alors, littéralement, que de la merde. Seulement, une même critique sur l’art a déjà été réalisée de manière similaire par Piero Manzoni. L’œuvre de Delvoye ne serait donc qu’une recontextualisation de celle de Manzoni. Mais cela minimiserait l’ancrage de Cloaca dans l’actuel qui semble pourtant recherché. L’interprétation première et la plus simple de Cloaca ne parait pas suffisante pour la comprendre entièrement.

Merda d’Artista

"Merda d'Artista", Piero Manzoni

« Merda d’Artista », Piero Manzoni

Cloaca ne constitue pas la première apparition de la matière fécale en art. Ce privilège revient à Piero Manzoni avec son œuvre Merda d’Artista. La différence notable entre Merda d’Artista et Cloaca est la façon dont cette matière est mise en scène. À l’inverse de Delvoye, Manzoni a choisi de ne pas la dévoiler. Merda d’Artista se présente sous la forme d’une simple boite de conserve, fermée hermétiquement mais censée contenir le précieux excrément, produit par l’artiste lui-même. Précieux puisque Manzoni vendait chaque boite de conserve au prix courant de l’or. En assimilant ses déjections à de l’or et en les présentant dans des boites de conserve, symbole de la consommation de masse qui sera repris par Warhol, Manzoni fait ici une forte critique du système marchand dans lequel s’inscrit l’art. Bien que l’art ne peut pas forcément se détourner complètement du système marchand, ce dernier a tendance à dénaturer les œuvres en rendant n’importe quelle création hors de prix qui, à terme, n’est plus prise pour elle-même mais comme simple objet de spéculation. L’œuvre devient alors aussi inintéressante qu’un étron qui n’est de toute façon même plus visible, caché derrière le système marchand (qu’est la boite de conserve).

Merda d’Artista est, dans un second temps, une façon de montrer la confiance nécessaire dont doit faire preuve le spectateur. La boite étant scellée il n’est pas possible de savoir ce qu’elle contient réellement et l’ouvrir serait détruire l’œuvre. Manzoni donne à voir le fait que l’art est toujours montré fini et jamais en train de se faire, le spectateur ne peut qu’appréhender l’œuvre finie, et doit y chercher, lui seul, l’intention de l’artiste qui s’y trouve. Ici, la présence ou non, comme Manzoni l’affirme de la déjection. Merda d’Artista est donc une critique vis-à-vis de l’art comme spéculation ainsi que de la figure de l’artiste qui apparait comme produisant, quasi-instantanément et sans effort des œuvres magistrales. Les deux travaux de Manzoni et Delvoye pourraient se confondre dans la critique de l’art seulement les objets présentés par ces deux artistes sont complètement différents. L’étron est l’objet même de la création de Manzoni mais il n’est pas montré, à l’inverse il n’est que le produit visible de la machine de Delvoye qui est, elle, la création propre. De plus, l’objet de Cloaca est précisément un processus, celui de création d’étron, il n’est pas donné fini comme chez Manzoni. Ce qui rend évident le fait que Delvoye se détourne de la problématique de Manzoni, et ne propose donc pas une critique de l’art mais de l’humain.

Machination
Pour bien appréhender Cloaca il est en effet primordial de comprendre que c’est la machine et non ce qu’elle produit qui fait œuvre. Cloaca est une installation et doit donc être prise dans sa totalité si l’on ne veut pas en réduire la puissance évocatrice. L’installation en elle-même est une reproduction du système digestif humain, elle est la symbiose de l’homme et de la machine. De ce fait, il se pose un évident rabaissement de l’humain qui se retrouve associé à une machine ; qui plus est sans la moindre trace d’une quelconque intelligence artificielle. Delvoye a choisi de reproduire la part purement mécanique de l’homme pour le représenter. Par ce choix, il rompt avec la vision classique et plus générale de l’homme idéalisé. Il rappelle que l’homme est avant tout un être bassement biologique.

Nourrissage de Super Cloaca

Cette critique se trouve accentuée dans la dimension de performance apportée à Cloaca. L’installation n’est évidemment pas autosuffisante, elle décrit un processus comportant un début et une fin. En ce qui concerne la fin, elle est des plus inutiles et absurdes ; le début l’est tout autant. Afin de nourrir son invention, Delvoye fait appel à des chefs étoilés qui viennent sur le lieu d’exposition y incorporer leur repas. Bien sûr, la gastronomie est quelque chose d’important pour l’humain, cependant le travail déployé dans la préparation du plat perd absolument tout son intérêt s’il est ingurgité par une machine qui n’a pas de sensation de goût. De plus, Cloaca étant seulement une machine il n’est de toute façon pas nécessaire qu’elle se nourrisse, ceci hors de toutes considérations vis-à-vis de la qualité gustative. Cette mise en scène de la vacuité de la restauration renvoie à celle de la condition humaine dans son caractère de recommencement incessant. L’homme doit constamment se nourrir pour survivre, et produit par le même fait des excréments. En présentant un système digestif hors de toute existence corporelle, Cloaca ne s’intéresse qu’à la production d’étrons en elle-même qui, présentée de la sorte, est complètement inutile. Si l’homme est conditionné de façon gratifiante par sa faculté de raisonner il l’est aussi de par son organisme qui est, lui, plus proche de l’animal, voire ici de la machine. C’est à partir de cette ambivalence qu’Arendt différencie le travail (où l’homme est animal labores) de l’œuvre (où l’homme est homo faber). Elle insiste en effet, dans Condition de l’Homme Moderne, sur le fait que l’homme ne peut se défaire du côté ingrat du travail car il est son moyen de survie face à sa condition naturelle. L’homme dépend d’un “processus naturel [cyclique] qui s’oppose à la linéarité de la vie” et “tout ce que produit le travail est fait pour être absorbé presque immédiatement dans le processus vital1”. Cloaca rappelle donc le côté répétitif et sans fin du travail quotidien n’ayant que la survie comme produit, qui bien que nécessaire ne constitue pas les plus hauts desseins de l’être humain. Au vue de l’explication donnée par Arendt, nous nous trouvons face à une œuvre éminemment paradoxale étant donné que l’œuvre en question effectue un travail (qui produit et assimile des objets de consommation) qui s’oppose au faire (qui produit des œuvres). L’absurdité de Cloaca vient du fait qu’elle est une œuvre qui ne fait pas œuvre.

Echelle
Si tous ces éléments concourent à faire de Cloaca une œuvre qui dévalue l’humain, d’autres inversent le processus et font qu’elle n’est pas exclusivement critique. Elle peut également être comprise, à l’inverse, comme une valorisation de l’humain. Comme précisé plus tôt, Delvoye dévoile complètement la matière fécale ainsi que son processus de fabrication ; qui étaient dissimulés chez Manzoni. Le système digestif est toujours inapparent, comme la plupart des organes, mais à la différence de ces derniers son caractère et sa fonction sont considérées comme impurs. C’est pourquoi, en plus d’être inapparent, il est très peu mentionné et représenté. Il n’a évidemment pas la « majestuosité » du cœur ou du cerveau, pourtant Delvoye l’immortalise dans le cadre d’une œuvre, qui est un moyen de lui redonner toute son importance. Cette volonté de redorer le statut de l’estomac et des intestins n’est pas impensable au vue d’un choix primordial dans la fabrication de Cloaca : l’échelle. Les dimensions de Cloaca sont variables en fonction des différentes versions, mais l’originale est très imposante. Remplissant à elle seule de grandes salles d’exposition, elle se place comme un monument à la gloire du système digestif.

Cloaca Mini

« Cloaca-Mini », Wim Delvoye

Il est important de constater que c’est la plus grande version de Cloaca qui est la plus retenue, pourtant il existe d’autres versions telles que Cloaca Turbo ou Mini Cloaca qui posent de nouvelles problématiques. Mini Cloaca est d’ailleurs de plus en plus actuelle puisque sa modeste taille lui permet de rentrer dans une valise, qui n’est pas loin de reproduire à l’échelle 1:1 le système digestif. Avec la version mini, Delvoye rejoint la question grandissante des organes artificiels et de leur possible greffe. Dès lors, Cloaca n’est plus une œuvre confrontant l’homme à sa part mécanique mais bien la possibilité d’une amélioration de l’homme par association à la machine, notamment avec Cloaca Turbo qui laisse entrevoir des organes artificiels plus performants que les originaux. Mais d’un autre côté cela fait revenir dans un mouvement plus controverse qu’est celui de la bioéthique. Néanmoins, Cloaca n’était pas simple à réaliser, elle a demandé beaucoup de travail et surtout une équipe de scientifiques sans laquelle Delvoye n’aurait jamais pu la mener à terme. Ainsi, c’est une victoire pour la machine de reproduire l’humain mais également une victoire de l’homme sur sa nature humaine qui réussit à la reproduire, et donc à la comprendre entièrement.

Ce glissement vers la bioéthique montre quelque chose d’important, à savoir que la magnificence que Cloaca offre au système digestif vient également du fait qu’elle n’était pas simple à réaliser. Dès lors, l’œuvre répond entièrement aux critères de spiritualité qu’Hegel impose à l’art. Lorsqu’il explique que l’artiste ne doit pas chercher à imiter la nature, il affirme que « tout outil technique […] ou, plus particulièrement un instrument scientifique, doit lui procurer plus de joie, parce que c’est sa propre œuvre, et non une imitation2« . Dans le cas présent, Delvoye fait de l’humain un instrument scientifique, il imite en un sens la nature mais pour la dénaturer complètement en la rendant mécanique, donc en l’objectivant. Il va ainsi plus loin qu’Hegel qui fait seulement référence à des outils comme les « marteaux » ou les « clous » qui ne sont absolument pas naturels. Dans un second temps, une fois que l’art s’est détourné de la nature, il a comme ambition d’objectiver l’homme afin qu’il puisse s’y reconnaitre et se penser au sein de son environnement, réunissant ainsi sa part naturelle et spirituelle, l’homme a « le besoin de transformer ce monde, comme lui-même […] et il le fait pour encore se reconnaitre lui-même dans la forme des choses, pour jouir de lui-même comme d’une réalité extérieure3« . Ce qui est ici le cas puisque l’homme étant littéralement objectivé s’est extériorisé et peut se contempler et se comprendre.

Ambiguïté
Ce qui fait fout l’intérêt de Cloaca, c’est son étonnante profondeur par rapport à la façon dont le sujet se présente. Delvoye, joue ouvertement avec les codes de l’art contemporain, l’interprétation la plus immédiate de son installation est alors qu’elle est une analogie de cet art contemporain. Ceci est rendu de façon si évidente que c’est constamment la seule chose retenue de l’œuvre. A tel point qu’il est possible qu’elle se résume effectivement à cela ; qu’elle se contente de n’être qu’une provocation facile. Seulement, elle permet une conceptualisation notable qu’il serait regrettable d’outrepasser ; notamment avec les problématiques posées dans le rapport de l’homme et de la machine. Car, à l’inverse d’installations comme celles de Tinguely, Cloaca n’est pas seulement une machine comprise pour elle-même mais est une machine qui reproduit l’humain. A partir de cette relation, elle peut être comprise selon deux points de vue complètement différents, elle représente une dévaluation tout comme une valorisation de l’humain. Ce qui est remarquable, c’est qu’en faisant cela, elle ne se contredit jamais, elle reste constamment ouverte et, en un sens, comporte toutes les interprétations qu’on y trouve en un seul moment ; dans un phénomène de réunion plutôt que de contradiction. Alors même que l’on peut faire son choix quant à la position adoptée par l’œuvre, la position inverse reste toujours envisageable, d’une façon discrète mais néanmoins présente.

Sûrement du fait que l’œuvre est une machine, il est très compliqué d’y discerner l’intention de l’artiste. Alors que tout est donné de manière si directe, on ne peut se résoudre à comprendre l’œuvre en surface seulement. La façon dont Delvoye délivre son installation semble tellement évidente qu’il est fort possible qu’il cherche à se jouer du spectateur comme il joue avec l’art contemporain. En donnant si clairement une voie d’accès à son œuvre Delvoye brouille en fait les pistes. Il ne guide jamais le spectateur malgré ce qu’on pourrait croire.
Ainsi, tout en donnant à voir au spectateur une œuvre simple et directe, une deuxième interprétation plus construite se fait sentir. Ce phénomène d’ambivalence est constamment présent dans l’œuvre, ce qui lui rend toute la profondeur qu’elle semble vouloir cacher. Ce paradoxe se retrouve d’ailleurs dans la façon dont elle est appréhendée. Cloaca est constamment posée selon son apparence première de pure provocation, pourtant, pratiquement toutes les productions actuelles cherchent la provocation. Si Cloaca a été tout particulièrement retenue c’est justement parce qu’elle est plus que ce qu’elle laisse paraitre. Là où beaucoup de productions se limitent à de la pure provocation et tombent dans l’oubli, celle de Delvoye brille d’une aura particulière, propre aux véritables œuvres d’art. Ceci du fait qu’elle a su proposer une réflexion profonde et, malgré son apparence futile et le biais d’une machine, remplir l’impératif de l’art de s’inscrire dans un questionnement et un possible surpassement de la condition humaine.

« Cloaca-Faeces », Wim Delvoye

© Grégoire von Muckensturm

1Hannah Arendt Condition de l’Homme Moderne ; Le travail et la vie
2G.W.F. Hegel Introduction à l’Esthétique ; L’imitation de la nature
3G.W.F. Hegel Introduction à l’Esthétique ; Règles de l’art. Talent. Besoin d’art

Sites de référence :
Site officiel de Wim Delvoye : http://www.wimdelvoye.be
Site officiel de Piero Manzoni : http://www.pieromanzoni.org
Jeu de la machine à caca : http://www.poopeegames.com/la-machine-a-caca/

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