Arts/Esthétique/Les Accumulations dans le Pop-Art/Philosophie

Les Accumulations | Un système unificateur

Butterfly (détail), Damien Hisrt

Butterfly (détail), Damien Hisrt

Système chez Arman

Dans son travail, Arman crée une nouvelle forme à partir d’un même objet. La technique utilisée dans ses œuvres consiste à accumuler en série plusieurs exemplaires d’un même objet afin de lui donner une nouvelle forme unifiée et totalisante. Dans le cas de Renault R8, La portière de R8 n’a pas de véritable importance pour elle-même, mais c’est son association avec d’autres portières du même modèle de voiture qui permet de donner la forme particulière de la sculpture ; qui prise dans son ensemble, annihile absolument la singularité de chacun des exemplaires. Les cascades sont une façon de révéler, par l’accumulation, une forme inconnue de l’objet. Le statut de la forme révélée est très ambigu, il n’est pas vraiment possible de dire qu’elle demeurait en puissance dans l’objet car il n’était en aucun cas destiné à être utilisé de la sorte ; de plus, l’usage veut qu’on révèle des caractéristiques cachées de l’objet par des procédés extérieurs et non par l’objet lui-même. La forme ne se trouve pas dans l’objet mais seulement dans l’accumulation de l’objet.

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Renault R8 est un premier exemple d’unification possible de la multiplicité. Une fois l’œuvre parvenue à être unitaire, elle fond les détails, les fragments, les parties en une seule et unique pièce qui fonctionne comme un système. On ne doit pas percevoir les détails, on ne doit pas voir les portières, mais percevoir la systématicité unifiée de l’œuvre. Elle n’est pas un simple assemblage hasardeux ni une accumulation désorganisée. Il y a un système de pensée qui se trouve au fondement de la composition de l’œuvre. Avec Cascade, c’est dans l’idée de construire une cascade que se totalise l’œuvre par le système.

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L’esthétique propre à l’accumulation reprend d’une certaine manière la critique de Diderot exposée dans ses Essais sur la peinture. Cette critique se fonde sur la double analyse du détail et du naturalisme. Sur le détail, Diderot considère qu’il n’est pas narratif, il va jusqu’à défendre l’idée que le détail n’a aucun sens en lui-même et pour lui-même puisqu’il ne raconte rien de l’œuvre en général. Sur le naturalisme, Diderot comme Arman ne recherchent pas à reproduire la nature, les corps, les hommes, mais bien plus préfèrent une utilisation d’objets techniques à des fins artistiques, pour représenter ou non des choses, des scènes.

Ordre chez Hirst

L’unité apportée dans l’œuvre par Arman a un statut particulier car elle est interne à l’objet utilisé. A l’inverse de chez Arman, l’accumulation peut se composer d’objets différents, la systématisation est alors effectuée grâce à un procédé extérieur. C’est le cas dans l’œuvre de Damien Hirst The Wonder of You où un système mathématique associe les éléments disparates entre eux. Hirst part de l’esthétique du kaléidoscope qui est un phénomène géométrique. La composition de l’œuvre est unitaire parce qu’elle est normée mathématiquement. Cette œuvre éminemment contemporaine, notamment dans la technique utilisée, correspond pourtant aux critères antiques de la beauté. Dans la Poétique Aristote explique que l’art doit être normé «le beau, que ce soit un être animé ou un fait quelconque, se compose de certains éléments, il faut non seulement que ces éléments soient mis en ordre, mais encore qu’ils ne comportent pas n’importe quelle étendue ; car le beau suppose certaines conditions d’étendue et d’ordonnance»¹. L’art, pour être beau, devait correspondre à des canons établis. Bien que pour Aristote le sujet principal de l’art soit l’imitation de la nature, les mathématiques permettent selon lui d’aboutir à un résultat plus beau que celui de la nature. A l’exemple des statues grecs dont les proportions sont inexactes car elles cherchent à magnifier les dieux et les athlètes.

The Wonder of you, Damin Hirst

The Wonder of you, Damin Hirst

L’aspect original du détail, relativement à d’autres œuvres antérieures, est qu’ici l’objet accumulé n’est pas à proprement parler un détail. Il s’agit d’une accumulation de papillon, autrement dit, pas un pur détail mais quelque chose qui est déjà unitaire. Le papillon est un être fini qui est pris dans son entièreté pour l’œuvre. L’on peut donc considérer, au vue de cette unité qu’il s’agit d’un fragment plutôt que d’un simple détail. L’accumulation parvient à faire de cet être-un qu’est le papillon un simple fragment dans l’œuvre.

Médiation chez Noble et Webster

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Au premier abord, les œuvres de Tim Noble et Sue Webster se présentent plutôt comme des amoncellements que des accumulations comme Arman les conçoit. Ceci du fait l’apparente absence de composition. Les éléments semblent disposés de manière aléatoire : l’unité n’est pas véritablement présente dans l’accumulation en elle-même. C’est le procédé médian de la lumière qui est unifiant et unificateur, cette lumière est en effet projetée de manière à ce que l’ombre de l’amas produise un rendu mural figuratif. L’oeuvre de Noble et Webster est celle qui parvient le plus à garder l’aspect chaotique premier de l’accumulation. L’impression de manque de composition peut être recherchée et intéressante car elle montre la disparité dans son intégralité. La sensation première devant l’accumulation doit être la grandeur, non pas dans l’échelle, mais plutôt dans la pluralité : nous sommes ébahis, submergés face au nombre. Bien que nous ayons l’habitude de vivre en société, l’homme étant, d’après Aristote, un animal politique, le genre de l’accumulation donne à voir la masse qui normalement n’est pas apparente ; par exemple l’accumulation d’objets quotidiens chez Arman, normalement uniques dans leur utilisation de la vie commune. L’accumulation est donc conservée dans ce qu’elle a de plus disparate mais est couplée à la lumière qui est le matériau le plus homogène. Le précurseur de l’utilisation de la lumière comme matériau est Dan Flavin : elle était pour lui une façon de redéfinir l’espace dans des installations parfois in situ, ce qui affirme la possibilité d’une modélisation par la lumière. La façon dont elle est utilisée ici avec Dirty White Trash prolonge, voire accompli, la recherche de Flavin en lui octroyant un aspect de pure figuration qui n’est jamais aussi présente dans les œuvres l’utilisant, qui demeurent très souvent de simples créatrices d’ambiances.

© Grégoire von Muckensturm & Jonathan Daudey

¹Aristote Poétique, Chapitre VII §V

Retrouvez la première partie de cet article en cliquant ICI

Retrouvez la troisième partie de cet article en cliquant ICI

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5 réflexions sur “Les Accumulations | Un système unificateur

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  5. J’aime bien l’évolution qu’on observe dans les œuvres que vous avez choisi. On passe d’un travail d’abord esthétique avec Arman, qui interroge les objets qui l’entoure dans une perspective du Ready-Made, à l’accumulation de Dirty White Trash, qui interroge le sens qu’on donne à l’oeuvre. Quelque part, cette dernière interpelle le spectateur : serions-nous la somme des déchets de ce que nous consommons?
    A travers ces œuvres, la grande interrogation est « Pouvons nous faire de l’art avec des matériaux non-nobles? » Qu’ils soient manufacturés ou des déchets, ça rompt avec le classicisme et l’idée que l’art est « noble » – les peintures à l’huile par exemple. L’idée prime sur le matériau et la technique.

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