Phénoménologie/Phénoménologie et marxisme/Philosophie

Phénoménologie et marxisme | Deux visions du monde

Karl Marx, Ottmarl Hörl

Karl Marx, Ottmarl Hörl

Partons d’un constat simple : le marxisme et la phénoménologie sont tous deux des Weltanschauungen (visions du monde). Concevoir le monde, c’est se re-présenter une présentation immédiate, ou ce que la phénoménologie nomme donation. Le monde est donné d’emblée comme il y a. Mais cette immédiateté doit se structurer, et ce es gibt originaire doit se remplir. La philosophie intervient comme interprétation du monde. Ce dernier suscite toujours une manière de se rapporter à lui : chez Husserl comme chez Marx, le philosophe est en effet pensé dans un rapport au monde qui l’entoure. Pour Marx, ce rapport se doit d’être critique : le monde existant va être nié, non dans son existence même, mais dans son autorité. Husserl considère quant à lui l’intentionnalité comme le premier mode de rapport au monde. Elle consiste en une visée des phénomènes, une tension vers eux. Toute perception est pour lui dirigée vers un objet. Critique d’un côté, donc, et intentionnalité de l’autre : ces deux relations ne sont pas distanciées vis-à-vis du monde, elles ne le saisissent pas comme existence séparée. Elles sont pratiques, puisqu’elles ne se limitent pas à une contemplation (theoria).

Mais c’est sur la compréhension du terme de monde que les premières dissonances se font entendre. En effet, le monde existant équivaut-il au monde phénoménal de Husserl et au monde matériel de Marx ? Selon Jean-François Lyotard[1], l’opposition est insurmontable sur ce plan. Car la phénoménologie ne s’intéresse pas au monde matériel en tant que tel. Le monde obtenu à la suite de la réduction, opération dont il s’agira de saisir le sens, n’est plus matériel : il est uniquement phénoménal. Lyotard cite Tran Duc Thao, selon lequel « la réalité naturelle qui se découvre dans les profondeurs du vécu n’est plus celle qui se présentait à la conscience spontanée avant la réduction. »[2] Néanmoins, c’est peut-être cette idée de spontanéité, ou plutôt de dépassement d’un rapport spontané au monde, qui nous permettra de tisser le premier lien de Husserl à Marx.

En effet, le rapport au monde, selon les deux pensées, ne peut plus être spontané. Il doit se doubler d’une autre couche, pour assumer un nouveau sens. Le monde se présente spontanément à la conscience comme un objet, et ce rapport d’objet est justement ce qui doit être discuté.

Jean-François Lyotard

Jean-François Lyotard

Comment déterminer la doublure du monde ? L’opération de retour aux origines de la représentation du monde est commune à Husserl et Marx, qui peuvent être considérés à ce titre comme des penseurs radicaux. Marx déclare qu’« être radical, c’est prendre les choses par la racine. »[3] Quelle est alors la racine de la représentation du monde ? Cette question généalogique est la première passerelle entre phénoménologie et marxisme.

Pour Marx, le monde sensible est trompeur justement parce qu’il est donné phénoménalement dans l’apparence (das Schein) d’un déjà-là. Tout se passe comme si le monde avait toujours été présent, de toute éternité. Le monde est ce qui va de soi.

Ce premier point impose une précision lexicale. Que signifie le phénomène pour Marx ? Gérard Granel, dans Le Concept de forme dans Le Capital, caractérise l’œuvre de Marx comme écriture des formes. Selon lui, « le penseur matérialiste est celui qui pense non le matériel mais le formel. » Cette thèse remue d’emblée la conception rigide du matérialisme, comme strictement distinct du formalisme. Dans Le Sophiste, Platon déjà distinguait les « amis des formes » des « fils de la Terre ». Peut-on être à la fois formaliste et matérialiste ? Le formel désigne pour Granel une structure. Le monde matériel est structuré par la manière dont il est envisagé et conceptualisé. Il se dépasse dans un formalisme transcendantal. Mais les formes elles-mêmes sont effectuées dans le monde, se matérialisent ou se phénoménalisent. Dans cette idée d’une constitution bilatérale du monde et de la pensée du monde se glisse la première occurrence de la dialectique marxienne. Celle-ci concerne proprement le rapport entre le formel et le matériel. Nous prenons donc ici comme synonymes le monde matériel et le monde phénoménal. Lyotard considérait que les deux s’opposaient, et que la fracture de la phénoménologie et du marxisme tenait dans cette opposition. Cependant, elle ne semble pas tenir. Car le matériel même est du phénoménal. En remettant en question la proposition de Lyotard, nous considérerons avec Gérard Granel que « das Stoffliche (le matériel) désigne précisément les formes d’apparition, les apparences dans ce qu’elles offrent d’immédiatement saisissable. »[4], et que matière et phénomène peuvent  donc s’identifier.

Le Capital est considéré par Gérard Granel comme une analyse des formes que la société capitaliste effectue. Ces formes-structures auxquelles Marx se consacre sont opposées aux formes phénoménales (Erscheinungsformen). L’Erscheinungform, dans la droite ligne de la tradition métaphysique et épistémologique, est définie par Granel comme confusion de l’apparaître ou du mode d’apparition (das Erscheinung) et de l’apparence (das Schein). De surcroît, elle dissimule son substrat, et fait même apparaître un pseudo-substrat. Le phénomène du Soleil qui semble tourner autour de la Terre dissimule le fait que c’est la Terre qui tourne autour du Soleil.

Gérard Granel

Gérard Granel

Prenons pour exemple la forme-salaire, à laquelle Marx consacre une des sections du Capital[5]. Il s’agit d’une forme phénoménale qui manifeste rigoureusement le contraire d’un rapport essentiel. Ce qu’elle manifeste est en effet le rapport entre la valeur et le prix du travail, ce qu’elle dissimule est le rapport entre la valeur et le prix de la force de travail.

Lorsqu’un ouvrier reçoit trois shillings au terme d’une journée de travail de douze heures, il a l’impression d’avoir bien été payé au prix du travail de douze heures. Cependant, l’ouvrier, au bout de six heures, aura produit l’équivalent en valeur des trois shillings qu’il reçoit en paiement des douze heures de travail. C’est donc que la forme phénoménale du salaire ne présente pas adéquatement la forme-structure, et même qu’elle la dissimule. Pour Marx, elle « efface toute trace de la division de la journée de travail en travail nécessaire et sur-travail. »[6] L’Erscheinungsform est telle que ni le travailleur ni l’acheteur ne percent à jour le secret du salaire, ne soupçonnent même qu’un tel secret existe.

L’objet de l’analyse proposée dans Le Capital est proprement de distinguer les deux niveaux : apparaître et apparence, pour dégager dans la forme phénoménale le rapport essentiel. La forme-structure à laquelle on aboutit ne peut être révélée que dans le discours : c’est pour Granel la forme de l’ « essentiellement inapparaissant »[7]. Le rôle critique de la philosophie est bien relatif à ce concept de l’Erscheinungsform. Il s’agit pour elle de démêler l’essentiel et l’illusion, que le phénomène intriquait.

Le théoricien est celui seul qui peut accomplir cette opération. Pour lui, le monde phénoménal devient de nouveau une énigme dont il doit déchiffrer le sens. Cependant, être conscient d’une illusion n’empêche pas qu’elle se maintienne. Là se tient peut-être la force du phénomène, dans sa persistance. Car Marx reconnaît que les formes phénoménales pèsent aussi lourd que les rapports essentiels qu’elles manifestent, y compris lorsque cette manifestation est une inversion de ces rapports. Il y a bien une consistance du phénomène, le contenu (das Inhalt) n’étant nulle part ailleurs que dans la forme phénoménale.  Ceci rappelle l’image utilisée par Spinoza pour décrire la force de l’illusion. Dans L’Ethique[8], il écrit qu’on ne peut pas attendre des idées vraies qu’elles suppriment ce que les idées fausses ont de positif. Par exemple, la connaissance de la vraie distance du Soleil ne supprime pas sa distance perçue. Les phénomènes, qu’ils manifestent un vrai ou un faux rapport, ont une véritable résistance.

Baruch Spinoza (billet néerlandais)

Baruch Spinoza (billet néerlandais)

Jean-Claude Desanti signale à cet égard une formule d’Aristote dans la Physique (984b-8).[9] Retraçant le parcours des premiers philosophes grecs dans la recherche de la cause, Aristote indique que ceux-ci furent ὑπ ́ἀληθείας ἀναγκαζόμενοι, « contraints par le manifeste ». La force coercitive du phénomène consiste pour Desanti en ce qu’il ne se laisse pas oublier : il a une minéralité, une solidité de roc.

Le constat de Husserl est proche de celui d’Aristote : les philosophes de son temps, de plus en plus tentés par le positivisme, se laissent dominer par le phénomène, en pensant qu’il est séparé d’eux et donc peut les contraindre. Pour le positiviste, toute proposition qui n’est pas validée par l’expérience, factuellement, est sans consistance. La force qui peut contrer le positivisme, percer à jour le phénomène donné, est pour Husserl la force paradoxale du retrait. L’épochê est l’étape liminaire de la phénoménologie : l’opération de recueil des phénomènes chez Husserl suppose cet ajournement préalable. Sans s’être mis d’abord sous épochê, on se condamne à demeurer dans une lecture naïve du monde. Le terme grec d’épochê signifie « abstention ». Jean-Toussaint Desanti[10]. en donne une définition très précise, à laquelle nous recourons ici. L’épochê que Husserl préconise consiste en une suspension du monde réel. Il est d’autant plus important de comprendre que cette suspension n’est pas une opération de négation, au contraire du doute cartésien. L’existence des objets n’est pas niée, elle est simplement mise hors-jeu, et n’entre plus en ligne de compte pour l’ego méditant. Celui-ci se recentre sur ses vécus présents, sur le noyau d’apodicticité, c’est-à-dire de certitude absolue, qu’il constitue, dans la « présence vivante du soi à soi-même » (selbst lebendige Gegenwart). L’épochê est selon Desanti l’opération nécessaire pour découvrir le geste qui tranche dans le sensible. La tâche de la phénoménologie devient pour lui la recherche de « l’entame de ce qui toujours persiste dans sa dureté ». Le phénoménologue, une fois placé sous épochê, est comme le sculpteur face au bloc de marbre. Celui-ci, dans une phase pré-gestuelle, observe ce bloc sous toutes ses coutures, dans tous ses aspects, en un mot l’envisage, avant d’y imprimer la première entaille. La comparaison avec le sculpteur n’est pas anodine. En effet, parmi tous les arts visuels, la sculpture est le seul qui procède non par création mais par réduction. A une matière pré-existante, on impose une nouvelle forme par érosion progressive. Le terme de réduction caractérise proprement la méthode phénoménologique, qui part d’un donné phénoménal ou matériel et le suspend pour réduire l’évidence à un noyau : celui de l’ego. Dans ce moment d’épochê, l’ego méditant se peuple de structures transcendantales, d’« opérateurs réflexifs », et se referme conceptuellement vis-à-vis de tous les stimuli du monde extérieur.  Ces opérateurs ne sont pas sans évoquer les formes de Granel. Une fois structuré (Husserl parle ainsi d’une Ich-struktur), l’ego peut catégoriser ses perceptions, il peut les organiser. Selon Desanti, le présupposé husserlien induit dans l’opération d’épochê est lourd de conséquences : il considère que le monde peut attendre le philosophe, il détermine une conscience spéculative pour laquelle le temps n’aurait pas de poids, pour laquelle seul le présent compterait. En reprenant le vocable de Leibniz, Husserl qualifie l’ego obtenu au terme de la réduction de « monadique ». Il est, au même titre que la monade leibnizienne, « sans porte ni fenêtre », et il n’assume plus aucune relation avec le monde extérieur.

Leibniz

Leibniz

Comment réconcilier l’ego solipsiste obtenu dans l’épochê avec le marxisme ? Le marxisme est en effet une pensée de la relation et des rapports, alors que Husserl, dans la réduction, semble avoir créé un ego abstrait de toute contingence, ne se rapportant qu’à lui-même, ne s’interprétant que lui-même, dans une forme de cercle herméneutique. La tâche de réconciliation qui nous occupe semble ici ardue. Dans son étude sur Merleau-Ponty[11], Emmanuel Alloa rappelle que Merleau-Ponty était l’un des auditeurs de la conférence de Husserl à Paris en 1929. A la fin de cette conférence, Husserl donne une appréciation de la phénoménologie très exactement solipsiste. Il inscrit celle-ci dans une tradition de pensées du recueillement, citant Saint-Augustin : « Noli foras ire, in teipsum redi ; in interiori homine habitat veritas. »[12] Cette conception, d’après Alloa, n’emportera jamais l’assentiment de Merleau-Ponty, qui considère que la suspension de l’existence du donné ne peut représenter qu’un moment, peut-être même un laps de temps, dans la méthode phénoménologique. Cet aspect de la méthode est d’autant plus difficilement applicable, que l’homme ne peut se préserver de la « contagion de la vie »[13]. Il ne peut s’immuniser contre les stimuli qui lui parviennent en permanence de l’extérieur, quel que soit le degré de concentration auquel il parvienne. L’intériorité que la méthode husserlienne prétend atteindre n’existe pas. Pour la phénoménologie, précise Merleau-Ponty, il n’y a « pas d’homme intérieur, l’homme est au monde, c’est dans le monde qu’il se connaît. »[14]

Si Merleau-Ponty peut se permettre de formuler de telles thèses, c’est que la phénoménologie n’est pas restée longtemps une égologie. Dans Les Méditations cartésiennes, Husserl se préoccupe déjà des relations de l’ego avec ce qui l’entoure, et donc avec l’altérité. Abandonnant la maxime de Saint Augustin, l’ego va au dehors.

Ceci n’est pas sans rappeler les thèses du jeune Marx. Pour son doctorat, celui-ci consacre une étude au rôle que doit tenir la philosophie après qu’elle se soit totalisée. Ses thèses ne peuvent être lues sans penser à un moi monadique sans porte ni fenêtres qui ouvrirait sa clôture pour accéder au sensible. Car constitution de la philosophie et constitution de l’ego semblent adopter des mouvements parallèles. Lorsqu’ils sont pleinement satisfaits de la forme totale qu’ils se sont donnés à eux-mêmes, dès lors qu’ils se sont constitués comme noyaux, il importe qu’ils s’extraient de ce noyau : « Il y a des moments où la philosophie tourne ses regards vers le monde extérieur, non plus en conceptualisant mais comme une personne pratique qui noue des intrigues avec le monde et qui se jette dans les bras de la sirène du monde. »[15] Marx émet dans ce texte programmatique un diagnostic : il considère son époque comme appartenant au genre de celles qui suivent l’établissement d’une philosophie en soi totale ou universelle (allgemeinen Philosophie). Comment être philosophe après Hegel ? En étudiant deux pensées, celles de Démocrite et Epicure, qui ont émergé historiquement après l’établissement de la philosophie totale d’Aristote, Marx esquisse un destin pour la philosophie de son temps. Elle doit, comme l’ont fait ces philosophies antiques, devenir pratique. Car le monde ne peut plus être considéré théoriquement, comme strictement positif. On retrouve chez Husserl cette inquiétude vis-à-vis de la philosophie de son temps, et notamment d’une influence grandissante du positivisme. En ce sens, phénoménologie et marxisme sont deux tentatives qui peuvent se conjuguer pour contrer ce rapport positif, théorique, au monde.

© Elise Tourte

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[1]J. Lyotard, La Phénoménologie, PUF, 2011, p.116-117

[2]T. Duc Thao, Phénoménologie et matérialisme dialectique, Minh-Tan, 1951, p.225

[3]K. Marx, Contribution à la critique de La Philosophie du droit de Hegel, Allia, 1998, p.97

[4]G. Granel, « Le concept de forme dans Le Capital », in Apolis, T.E.R, 2011, p.59-63

[5]K. Marx, Le Capital, in Oeuvres complètes, Économie I, Gallimard, 1965, p.605

[6]K. Marx, Ibid., p.604

[7]G. Granel, Op.cit., p.66

[8]B. Spinoza, L’Ethique, Livre II, proposition 35, scolie

[9]J.-T. Desanti, Introduction de la deuxième édition de l’Introduction à la phénoménologie, Gallimard, 1994, p.16

[10]J.-T. Desanti, Ibid., p.28

[11]E. Alloa, La résistance du sensible, Merleau-Ponty critique de la transparence, Editions Kimé, 2008

[12]En français : « Ne va pas au dehors, rentre en toi-même. C’est en l’homme intérieur qu’habite la vérité. », Saint-Augustin, De vera religione, 39-72.

[13]M. Merleau-Ponty, Signes, Gallimard, 1960, p.163

[14]M. Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception, Gallimard, 1945, p.II-III

[15]K. Marx, Thèse de doctorat, Différences générales de principe entre la philosophie naturelle de Démocrite et celle d’Epicure.

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2 réflexions sur “Phénoménologie et marxisme | Deux visions du monde

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