Arts/Esthétique/Les Accumulations dans le Pop-Art/Philosophie

Les Accumulations | Critique de la société de consommation

99 cents, Andreas Gursky

99 cents, Andreas Gursky

Modernité dans la dénonciation société de masse

L’accumulation est un procédé qui ne s’est réellement développé que très récemment car il permet une dénonciation de la société de consommation. Warhol, qui est l’une des plus grandes figures du pop’art, s’est intéressé à la relation entre art et marchandise. Son travail tend à faire disparaître la frontière entre ces deux domaines qui semblent pourtant très éloignés. Le travail de Warhol est une dénonciation de la culture de masse où tout est culture et la culture n’est rien d’autre qu’une marchandise ; pour cela, il a fondamentalement changé le statut de l’art.

Comme tous les artistes du pop’art, Warhol reprend, en art, des images tirées du quotidien, ces images du quotidien étant principalement produites par l’industrie publicitaire. Par-là, il dénonce l’omniprésence de la publicité mais également des images. Dans notre société actuelle, tout passe par l’image, à tel point que l’image n’est plus prise pour elle-même mais dans son message, l’image n’est plus qu’un moyen. Ce qui se retrouve dans le graphisme publicitaire où toute représentation est utilisée selon sa capacité à réveiller un sentiment particulier chez le spectateur, il n’y a aucune place laissée au hasard dans la représentation publicitaire.

Soupe Campbell, Andy Warhol

Campbell Soup, Andy Warhol

Alors même que nous vivons dans une société de l’image, l’image a perdu tout son intérêt : voilà ce que Warhol veut représenter dans ses œuvres telles que Campbell Soup. Avant toute chose, il y a un parti pris dans le moyen de production même de l’œuvre. Warhol effectue des sérigraphies, technique proche de la gravure, ses œuvres ne sont donc jamais uniques. L’art produit par Warhol n’a plus l’aura de l’œuvre unique mais peut être produit en série, tout comme n’importe quel produit de consommation.

Comme on peut le voir, Warhol prend comme principal objet de son œuvre une boite de soupe Campbell, considérée comme un motif qui est répété à l’infini. A l’exemple d’Arman, nous avons une véritable accumulation puisque toute l’œuvre n’est composée que d’un seul motif. L’unité est immédiatement visible puisqu’il n’y a pas de réelle composition. Elle se présente plutôt sous la forme d’une superposition. Dans cette œuvre, Warhol a supprimé tout travail de l’artiste, le motif n’étant pas créé, simplement reproduit, marquant ainsi la disparition de la composition. L’oeuvre met en place l’accumulation vue en elle-même et ne montre que cela, comme une sorte de composition esthétique, n’ayant pas réellement et explicitement de sujet.

D’André Malraux à Andreas Gursky

Dans Le Musée Imaginaire, Malraux prend la photographie comme la possibilité de zoom infini. La photographie fait reconnaître le fragment dans la composition esthétique, en reproduisant la vie dans ses moindres détails. Ainsi, l’interprétation photographique vient du fragment de vie choisi par le photographe, amené par le cadre. Il faut comprendre que la photographie est le domaine de l’art le plus ancré dans l’esthétique du fragment. En ce sens, 99 cent est particulière car l’oeuvre de Gursky prend le partie assez rare de faire une prise grand-angle (normalement réservé aux paysage) dans un lieu clos. Cette technique donne donc une impression de grandeur alors même que l’espace est fermé. De plus, elle est imprimée en très grandes dimensions (2 mètres sur 3 mètres). Nous n’observons plus véritablement une esthétique du fragment car il disparait sous le point de vue totalisant et grandiloquent.

André Malraux

André Malraux

Pourtant, le détail a une grande place dans cette œuvre. Il prend à rebours la conception de Malraux de la photographie comme fragmentée, pour construire une totalité par accumulation de détails. La photo, représentant un supermarché, fait des marchandises une accumulation de détails. Première sensation : la quasi-innombrabilité de marchandises donne lieu à une accumulation. Cependant cette accumulation, prenant place dans une enseigne de grande distribution, est une accumulation rangée, comme cela pouvait se voir avec Warhol. Il apparaît que l’accumulation est un bon moyen de dénoncer société de consommation de masse tout en amenant une nouvelle esthétique de l’accumulation qui n’est plus simplement normée (mathématiquement par exemple) comme cela pouvait être le cas chez Hirst : « Je considérerai donc les interprétations comme des fonctions qui transforment des objets matériels en œuvres d’art. En effet, l’interprétation est le levier qui extrait les objets du monde réel pour les élever au monde de l’art, où ils sont dotés d’attributs souvent inattendus ».

Nous assistons à une complète décontextualisation puisque la marchandise a pour fin d’être consommée ; or, ce caractère essentiel lui est ici enlevé. La marchandise est prise hors de son usage, dans sa pure multiplicité mais aussi dans son esthétique. La multiplicité permet ici la décontextualisation : ce n’est plus la marchandise en elle-même qui est représentée mais l’accumulation de marchandise. Cette accumulation fait disparaître le détail au profit d’un tout, impressionnant par sa taille (à rebours de la théorie photographique de Malraux où ensemble sert le détail). Cette photo fait immédiatement ressentir l’absurdité qu’il y a à amasser tant de produits, la plupart étant dispensable. Cette œuvre faisant un travail de décontextualisation permet la dénonciation parce qu’elle donne à voir la marchandise d’un nouveau point de vue, hors de son utilité.

Elle fait également preuve d’une esthétique particulière, également dénonciatrice. Tout comme Hamilton mettait en avant une esthétique particulière de la publicité, Gursky donne à voir une esthétique du packaging, dont les couleurs criardes ne se rapportent pas directement à l’objet mais ne servent qu’à attirer le regard. Le packaging, censé représenter ce qu’il contient, ne tient absolument pas compte de son contenu mais cherche seulement à attirer en dehors de toute considération véritablement esthétique. Il pourrait plutôt s’apparenter à une esthétique psychologique/sensorielle car il joue avec notre façon de percevoir.

Baudrillard et le consumérisme

Jean Baudrillard

Jean Baudrillard

La Société de consommation est un ouvrage du philosophe français Jean Baudrillard datant de 1970. L’auteur y explique que, dans les sociétés occidentales contemporaines, les relations sociales deviennent structurées par un élément relativement nouveau : « la consommation de masse ». Le pouvoir de la société de consommation est énorme. Il est à la fois destructeur et créateur : ce qui est matériellement détruit est ainsi souvent recréé de façon factice sous forme de messages, symboles ou signes. La société de consommation repose sur son propre mythe : « Si la société de consommation ne produit plus de mythe, c’est qu’elle est elle-même son propre mythe. À un Diable qui apportait l’Or et la Richesse (au prix de l’âme) s’est substituée l’Abondance pure et simple. Et au pacte avec le Diable le contrat d’Abondance ».

C’est cette idée de l’abondance extrême, diabolique que l’on peut interpréter dans les accumulations du pop’art. L’objet est mis au centre, rien d’humain n’est jamais représenté dans ces œuvres, comme dans Les Chaises d’Eugène Ionesco, où les objets envahissent la scène et où les comédiens sont mis de côté, voire inférieurs aux objets. Cette abondance dont parle Baudrillard est l’accumulation excessive des objets, utiles ou non. Chez Arman, cette abondance est représentée de deux manières: soit de manière esthétique, pour donner valeur de beauté à ces objets ; soit de manière plus ou moins désorganisée, pour accentuer l’idée d’un monde qui entasse les objets et s’enlaidit irrémédiablement.

© Grégoire von Muckensturm & Jonathan Daudey

Retrouvez la première partie de cet article en cliquant ICI

Retrouvez la seconde partie de cet article en cliquant ICI

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4 réflexions sur “Les Accumulations | Critique de la société de consommation

  1. Entre la dénonciation et la complaisance, il est souvent difficile de faire la différence. Et parfois la dénonciation devient de la complaisance dans la dénonciation.

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