Philosophie

Le problème du type « Zarathoustra »

Portrait de Nietzsche

Portrait de Nietzsche

La « vérité » de Zarathoustra

Pour Nietzsche, la possibilité d’un type comme Zarathoustra pose d’elle-même problème. On ne s’étonnera pas de trouver dans son autobiographie finale toute une constellation d’évaluations, de notions et de projets rassemblés autour du nom propre de cet ancien prophète de la Perse. Le mouvement que ce personnage semble concrétiser dans le projet nietzschéen est celui d’une longue et lente spiritualisation de la « véracité »[1], qui s’exprime précisément dans la mise en évidence du caractère problématique, voire faux et néfaste de la morale ayant prévalu jusqu’à présent, et qui se prolonge ensuite dans un versant de réévaluation, de renversement et d’inversion des tendances axiologiques au sein de la culture européenne moderne. Nietzsche travaille petit à petit aux labyrinthes du terrier de son Expérience propre, et condense tout un enjeu historique dans ce type : Zarathoustra est bel et bien le tentateur, le législateur, le détenteur du critère de la santé des cultures ou des civilisations ; il est un Dionysos incarné ! C’est une énigme creusée à l’excès, jusqu’à l’inaudible, jusqu’au vertige : tel a été le cadeau de Nietzsche pour l’humanité, le seul cadeau digne selon lui de sa grandeur de vivant-philosophe et de sa magnanimité.

Nous allons prendre ici le texte d’Ecce Homo pour guide, texte dont la griffe pulsionnelle s’avère plus efficace et coriace sur la prise de quelques points très importants de l’entreprise nietzschéenne, d’où notre intérêt précisément. Nietzsche nous parle sans cesse dans ce texte du processus progressif et accumulatif de son Expérience, comment il a progressivement travaillé à l’expression et à la Traduction de la singularité des expériences vécues propres par exemple à ce qu’il appelle sa « santé », son « instinct », son devenir intime, etc. Il lui arrive de dire dans ce texte « mon Zarathoustra », comme il dit « mon instinct », « ma santé », « ma tâche ». L’idée du Zarathoustra, l’auteur nous en parle comme d’un éclair, comme quelque chose qui a été vécu sur le mode de ce qui vous tombe subitement dessus. C’était longuement préparé, certes les cahiers posthumes l’attestent, mais on dirait que le coup décisif fut finalement donné sous forme d’un jaillissement inconscient, c’est-à-dire par essence inattendu. L’idée du Zarathoustra, et surtout de Zarathoustra lui-même comme type… Et dans ce type, donner corps à une nouvelle méditation de l’existence, à une nouvelle interprétation de la réalité[2]. C’est une entreprise indéfiniment modulée, exprimée, traduite et travaillée chez lui, et qui est souvent empreinte d’une habitude aux assimilations rétrospectives dans le cadre des problématiques de son projet culturel et de l’évolution de son langage. Ecce Homo nous livre un résumé très détaillé sur la situation du texte du Zarathoustra dans le parcours nietzschéen : il y est dit que sa genèse procède de « la richesse la plus intime de la vérité ». Nietzsche emploie ici le terme de « vérité » dans la perspective de l’Umwertung, c’est-à-dire qu’on est déjà confronté à un langage qui suppose l’imminence d’une rupture axiologique, d’une conversion d’horizon des valeurs. La vérité de l’Umwertung dont il s’agit dans Ecce Homo est essentiellement celle de la vie, et le mensonge idéaliste dont il est souvent question est expliqué à partir de déterminations animales encore plus pures et criantes dans ce texte : mépris de la vie, fausseté des instincts, lâcheté et fuite devant la réalité.

Zarathoustra n’est pas un fanatique : il ne prêche pas, il n’exige pas de la « foi » de ceux qu’il rencontre. Il incarne la vertu d’indépendance poussée jusqu’à son extrême conséquence : il exhorte ses disciples à se méfier de lui, à se libérer du charme de son enseignement et à devenir eux-mêmes. La « vérité » du Zarathoustra procède aussi du « courage », qui lui à son tour provient d’un « excédent de force ». Nous le voyons très bien à présent, il y a une richesse vitale qui commande l’engendrement des valeurs incarnées dans le Zarathoustra, ou dans la « symphonie » du texte du Zarathoustra – ce qui constitue déjà une bonne réponse au problème nihiliste de la détermination des valeurs de la culture. Le Zarathoustra est une création. C’est un tour de force dont Nietzsche dira lui-même que les périodes situées avant et après lui ont été d’une « détresse inégalée ». Cette périodisation autobiographique de Nietzsche, aussi arbitraire qu’elle puisse paraître au premier abord, recèle une psychologie profonde : le Zarathoustra est le symptôme d’une grande dépense d’énergie, d’un investissement de forces considérables. Et dans ce cas précis, nous remarquons que le temps est abordé strictement sous l’optique de la psychologie de la création. Le problème de l’établissement d’une périodisation traditionnelle déterminante est comme contourné et brisé, pour ne nous confronter qu’aux symptomatologies culturelles. Il y a des niveaux de création multiples et divers au sein des cultures (ou d’une culture), niveaux qui diffèrent entre eux par les évaluations qu’ils impliquent et soutiennent le plus fréquemment dans le traitement des expériences vécues. Et ces niveaux de création, après leur évaluation différenciée ou diagnostic, nous conduisent directement vers la phase nécessaire de l’établissement de leur typologie, ou plus précisément de leur place hiérarchique. Et l’on est immédiatement conduit à partir de là à nous interroger sur la logique de questionnement qui commande l’aboutissement à la réflexion sur le type Surhumain.

Manuscrit d'Also sprach Zarathustra

Manuscrit d’Also sprach Zarathustra

La préoccupation culturelle de l’œuvre de Nietzsche montre clairement que Le Surhumain n’a de sens que dans le contexte d’une différenciation des types d’hommes apparus jusqu’à présent au sein des cultures. C’est ce que Nietzsche explicite à propos du statut relatif de son nouveau type dans le dernier chapitre d’Ecce Homo, en disant de Zarathoustra qu’il a été le premier psychologue des hommes bons. Le Surhumain pointe vers la possibilité d’une élévation axiologique à venir, qui est profondément nourrie d’une nouvelle interprétation de l’histoire et de l’évolution de l’« homme »[3]. Nietzsche est un penseur qui a toujours veillé à typifier toute présence apparemment humaine, et a de la sorte brillamment porté l’exercice de sa pensée au-delà du préjugé anthropologique caractéristique de l’idiosyncrasie dominante de son temps. Il n’y a pas d’« homme » résultat d’un progrès ou « sommet » actuel du présent de l’Histoire – c’était déjà l’avertissement de la démarche inactuelle. L’histoire nous livre autre chose : de ce que nous pouvons patiemment apprendre et tirer des vestiges des axiologies passées, l’histoire ne semble pas être gouvernée selon le principe d’un « ordre moral du monde », ni être dirigée vers une sorte de « destination finale » ou de « paix définitive » ; l’« homme » ne progresse pas ; le « progrès » est une création culturelle parmi d’autres, et surtout très caractéristique de la civilisation occidentale… etc. Ce que l’histoire nous donne à voir, ce sont des stratégies culturelles de la cruauté, qui ont produit tel ou tel type d’exercice culturel, avec telle ou telle interprétation de l’existence, de la souffrance, et ainsi de suite. Les époques historiques sont avant tout ces cristallisations polychromes des interprétations culturelles. Tout ce que nous savons de l’histoire ne constitue que l’après coup du pathos des corps qui interprètent la plupart du temps inconsciemment. C’est une perspective certes vertigineuse, qui convertit radicalement notre mode d’appréhension habituel du passé. L’« humanité » ne se connaît jamais assez elle-même ; l’« humanité » n’est pas ce tout ou cette essence qu’elle s’imagine être consciemment, globalement ou exclusivement…

Le pathos nouveau du type Zarathoustra

Zarathoustra constitue pour nous le passage vers une Animalité inédite. Personne jusqu’à présent n’a eu l’ouïe pour la nature diagnostique de la Mort de Dieu, et du problème qu’une telle découverte axiologique implique pour la compréhension du processus des valeurs de la culture. Il n’y a d’âge du nihilisme que dans la mesure où la connaissance vient à refléter, dans une culture déterminée, un retournement de certaines valeurs sur elles-mêmes, un autodépassement des valeurs. Sinon, il y a aussi une application large du concept de nihilisme pour toutes les accumulations (ou carences) de force qui ont produit tel ou tel cheminement historique, tel ou tel idéal ou horizon de culture. Et c’est cette seconde compréhension du nihilisme justement qui mobilise d’emblée notre corps dans la perspective de la transition[4], ou de la Détresse. En effet, le sentiment d’une telle transition est un peu inhabituel, et problématise de même de manière à rendre cela sous forme de ce qui paraît choquant ou inaudible immédiatement. Il y a une histoire déjà entreprise du nihilisme, mais une histoire qui est pervertie en quelque sorte, eu égard à la bonne compréhension des conditions de la bonne détermination ou orientation axiologiques. Nietzsche a eu souvent ce flair infaillible quant aux cultures qui ont entretenu des mesures aggravant l’épuisement de la vie, et qui ont parallèlement conforté, à travers la séduction de la maladie et de la souffrance, des postures de réfutation et de martyre au sein d’elles (ce traitement des individualités prend chez lui la dénomination plus précise de Civilisation). « Dieu », « Allah », etc., en plus de s’être souvent avérés comme des concepts venimeux et impitoyablement répressifs à l’égard de la vie, vont jusqu’à solliciter des lumières de réfutation à l’égard de leur théorie, de leur possibilité ou de leur « être » – et ceci agit (ou ré-agit) toujours en effet sous l’emprise de la séduction de leur autorité culturelle (autorité dont la sublimation aboutit à l’apparence de ce que l’on éprouve comme la contrainte ou la réalité d’une ou de la « Tradition »).

Nous pensons qu’il y a quelque chose d’autre de possible avec Nietzsche qu’un simple athéisme de « réfutation ». L’exigence qu’apporte Zarathoustra, avec toute la force de son personnage et de son texte, est de creuser la distance qui sépare les hommes, de mettre en lumière le processus d’élevage auquel tous obéissent, et qui leur donne telle ou telle forme d’existence relativement réussie ou manquée. Le surhumain traduit aussi la reprise des enquêtes nietzschéennes antérieures (psychologiques, historiques, généalogiques) en une perspective de création d’une culture plus haute et plus distinguée. Et l’instrument que se donne Nietzsche pour cette sélection culturelle supérieure est le test de l’éternel retour. Malgré une violence assez surprenante et empressée de la part du Nietzsche d’Ecce Homo, les propositions du philosophe en matière de culture y gagnent encore en clarté. « M’a-t-on compris ? (dit-il encore à la fin de sa vie) Dionysos contre le crucifié… » Cette énigme, inscrite qu’elle est dans le sillage d’un renversement axiologique imminent, suggère un changement de rapport à l’existence, une réinterprétation victorieuse cette fois-ci de la souffrance. C’est un nouveau pathos : nouveau parce que Nietzsche le théorise amplement dans son œuvre (une affirmation dionysiaque de la réalité de la vie au lieu d’une négation chrétienne), tout en essayant de justifier les moyens de son imposition culturelle. Nietzsche a toujours considéré que la connaissance acquise par les Modernes sur les systèmes de valeurs des autres cultures est d’un caractère absolument décisif pour l’avenir du « problème européen ». Cette connaissance les pose dans une situation extrêmement délicate, qui conditionnera toutes les mesures culturelles qu’ils mettront en place à l’avenir face à la découverte flagrante cette fois-ci du « nihilisme ».

Mais revenons au problème de la réfutation. Il y a chez Nietzsche une préoccupation des moyens de garantir une bonne distance aux types distingués dans une culture. La liberté de l’esprit demeure ce penchant à cultiver, et non la prétention fanatique ou anarchique à l’« athéisme » (comme dans le cas très célèbre des jeunes nihilistes russes du XIXème siècle). Nietzsche le sait très bien : l’athéisme n’est qu’un cas particulier du problème des interprétations culturelles. Et c’est là que Zarathoustra s’avère d’une force incomparable. Il pressent ou diagnostique la mort de Dieu non suite à une « intention » athée profondément enracinée dans son esprit ou dans sa conscience la plus intime et intérieure ; Zarathoustra relève la mort de « Dieu » parce que la divinité ici n’est que l’« objet » fumeux (ou fictif) d’une mécompréhension physiologique très complexe, dont la vie elle-même se dévalorise, surtout dans le cas dramatique du vieux saint du Prologue.

Le Zarathoustra comme création

ainsi_parlait_zarathoustra___un_-nietzsche_friedrich_bpt6k1118790Le texte du Zarathoustra est envisagé, dans sa création, comme une victoire sur le « nihilisme » des modernes. La noblesse des valeurs qui s’engendrent poétiquement dans le temps du texte est l’indice d’une fréquence de dépassement inhabituelle et inouïe pour le pathos typique de la modernité. Zarathoustra comme dynamomètre, comme « axe » de mesure, comme création déchainée d’interprétations à la fois diagnostiques et créatrices : Mort de Dieu versus Sens de la terre et affirmation de la vie ; dernier homme versus surhumain ; rédemption nihiliste ou volonté de la fin versus éternel retour, etc. Le texte est une épreuve vivante de création dans le « nihilisme ». C’est-à-dire que nous y assistons à une démonstration de « force » assez suffisante pour générer sa propre bonne axiologie, eu égard à la sollicitation permanente du problème nihiliste de la détermination des valeurs culturelles en cours. Le « nihilisme » n’est pas extérieur à la « vie ». Il ne s’agit pas d’une essence simple ou nouvellement opposée à la « vie ». Il arrive en effet à la vie d’engendrer son nihilisme comme fatigue de l’action, ou carence de la force à investir dans des « buts » à long terme ; tout comme il arrive aussi de constater un nihilisme d’aggravation du mal, d’hostilité de la vie à elle-même, de redoublement de la souffrance par la mauvaise conscience, d’entretien du retournement des instincts contre eux-mêmes, etc. – le christianisme en a été le cas le plus fameux. Le nihilisme désigne donc un mode de problématisation des valeurs de la culture (et plus précisément de leur effectuation), et implique un souci du conditionnement des entreprises de dépense pulsionnelle, tout en prenant le soin d’en relever les significations.

Nous avons encore besoin de lutter contre la lourdeur des périodisations historiques simplistes. Une compréhension adéquate de la manière dont le nihilisme a toujours sollicité des types d’exercices, de réactions et de réponses culturelles bousculerait plusieurs schémas admis sur les époques historiques. Ce qu’il faut tâcher de suivre dans l’histoire, c’est ce que Patrick Wotling appelle « le problème fondamental de la réaction face à la souffrance »[5]. A ne suivre que ce pathos-là, dans une lecture rigoureuse et suivie du processus de la volonté de puissance, le nihilisme devient concevable d’une manière beaucoup plus large que celle de son appropriation « moderniste », c’est-à-dire cette manière de l’attribuer exclusivement au « mal » d’une actualité récente, qui en plus est dite ou prétendue sur le point de décliner. Paradoxalement donc, nous ne croyons nullement au Nihilisme des modernes, mais seulement aux tendances très nihilistes des poètes du « monde de la modernité ». 

Le Zarathoustra comme monument d’une élévation

Comme nous avons déjà essayé de le suggérer précédemment, le Zarathoustra pose avec lui un défi de création (au sens le plus noble du terme) à la « modernité ». Soutenir un temps de création dans l’expérience du « nihilisme » contemporain correspondrait, conceptuellement, aux meilleures formes de la volonté de puissance chez Nietzsche : capacité à résister à une sollicitation, à surmonter une souffrance, à ne pas se laisser-aller, à retarder sa réaction, à faire preuve de lenteur, à entreprendre un « but » ou un travail à long terme, etc. Zarathoustra est là pour en témoigner : non seulement le style de l’œuvre, mais l’axiologie distinguée qui est mise en jeu dans la trame du texte, et l’excellence du pathos qui y est traduit philosophiquement impriment une élévation dans le milieu nocif et mécompréhensif des modernes. La compréhension du texte du Zarathoustra équivaut d’elle-même, selon Nietzsche, à une élévation au-dessus des hommes modernes[6]. La modernité n’est pas niée dans ce cas, ni dialectiquement dépassée. Le philosophe-médecin note surtout un surpassement graduel (ou hiérarchique), qui s’effectue sainement et rigoureusement selon un pathos de la distance. Le Zarathoustra s’élève plus haut que les hommes modernes dans la typologie des cultures. La durée du texte constitue une fraction d’éclair créateur dans le climat morbide de la modernité. Tel est le défi qui jaillit de cette œuvre, à travers les interprétations qu’elle ose poser et soutenir : une procédure diagnosticienne au lieu des manœuvres de la réfutation traditionnelle (Dieu est mort ne veut surtout pas dire que Dieu n’existe pas) ; la conception d’un corps de pulsions hiérarchisées et spiritualisées en face de la partition idéaliste du corps et de l’esprit (Nietzsche dépasse les problématiques traditionnelles du fondement avec la conception du corps qui guide son Versuch) ; libérer la spontanéité de la vie en la théorisant comme manifestation de la volonté de puissance ; éclater le préjugé (ou l« apparence ») anthropologique moyennant un terme indicateur à la fois d’élevage et de présence différenciée des types humains dans les cultures (le surhumain comme direction d’élevage et signe d’appréciation différenciée des hommes) ; etc. Libérer partout le devenir, et enseigner l’éternel retour, qui constitue le sommet vécu d’une affirmation de « soi » de tout ce qui devient.

La modernité comme hostilité au temps de la création

Nietzsche. La détresse du présent, Dorian Astor (Folio Essais, 2014)

Nietzsche. La détresse du présent, Dorian Astor (Folio Essais, 2014)

Le problème de la « modernité » c’est qu’elle est incapable de se taire. Sa tendance à la fois perverse et redoutable, c’est d’exploiter l’accroissement des moyens et de générer de grandes distorsions de perspective, en récupérant et monopolisant sans cesse des termes parmi les plus problématiques. Elle promène avec elle aussi cette illusion d’être toujours entrain de vivre un moment important, une crise importante, ou une catastrophe sans pareille. Le nihilisme a sa « Weltanschauung moderne » aussi, son montage profondément pessimiste et tendancieux. La compréhension de la problématique de la vie des valeurs vers laquelle pointe cette notion de nihilisme est souvent empêchée par le raccourci facile d’une identification de l’actualité comme époque du « nihilisme ». C’est un malentendu historique très grossier, c’est-à-dire d’une indélicatesse extrême envers un passé toujours mal connu et non-suffisamment exploré. Et il n’y a pas que ça. Cette manière d’imposer une « Weltanschauung » très alarmée du « nihilisme lot de notre époque » recèle une dose profonde de ressentiment à l’égard de tout ce nous pourrions appeler générations et créations autour de nous. Toutes les formes nobles de la volonté de puissance sont niées dans un fracas de prétentions. La lenteur, le silence pulsionnellement légitime sur certaines questions délicates ou violences immédiates, la probité, le travail conceptuel rigoureux et honnête, etc. On ne cesse de diaboliser lâchement ces déterminations, ou du moins de se rendre la tâche extrêmement facile en comparaison avec elles – ce qui est déjà très gênant dans l’espace des « progrès » d’aujourd’hui. Avec ça, la modernité n’est pas seulement incapable de se taire ou de se tenir en silence. Elle s’avère bruyamment inapte à toutes les expressions pulsionnelles qui prennent du temps, qui intensifient leur qualité et constituent leur élévation dans l’élément d’un pathos non nécessairement dialectisable. La modernité ne comprend pas aussi ce qui la dépasse, ce qui la défie en faisant exploser sa durée de création. Elle est toujours réversible à l’amateur, dans la mesure exacte où son phénomène se retourne tôt ou tard en une manière d’être de diagnostic « moderne ».

Quelques mots en guise de fin…

C’est quand nous apprenons quelque chose que nous sentons que la vie nous tend de toutes ses forces. Essayer de distinguer dans ce sentiment-là entre « modernité » et « tradition » n’est d’aucun bon débarras pour la confusion de ses perspectives. Nous avons toujours habité (et constitué !) une tension : telle a été la leçon que j’ai apprise récemment d’un ami. Elle est souvent fructueuse, conformément à elle-même, c’est-à-dire presque à chaque instant, à condition de se rehausser vers elle. C’est un instrument de mesure formidable. La détresse du présent…

Faire preuve de lenteur, mais aussi de création dans le contexte nihiliste contemporain est une « valeur » qui se suffit à elle-même lorsqu’elle s’effectue ou se réalise (une bonne santé demeure toujours l’appui le plus sûr pour surmonter les obstacles et les sollicitations d’aujourd’hui). Le cri de détresse de la « modernité » est très mitigé. Et la culture, elle aussi, est perpétuellement entraînée vers de nouvelles séductions, à des transformations insoupçonnées de ses prétextes morbides. On veut souvent nous faire croire que l’on est entrain de souffrir, que la souffrance est le Mal de notre « époque ». Mais on l’exprime autrement. On n’a pas tardé à laïciser la débilité et le déclinisme. On est perdu, dit-on aussi. Nous sommes entrain de vivre la catastrophe. Je me demande souvent s’il ne vaudrait pas mieux se taire lorsqu’on ne peut plus créer – une telle sympathie (la plus vraie selon moi !) demeure très rare. Des générations multiples sont invisiblement en devenir autour de nous, toujours et à chaque instant, et c’est manquer de respect et d’honnêteté envers la vie que de se laisser-aller à n’afficher que les aspects les plus mal faits, les actions les plus basses de ce que l’on pourrait attribuer à un lot commun dit de l’« humanité ». Il y a des attitudes qui me mettent parfois dans un état de colère terrible. Car en plus de la pauvreté, on ne cesse pas d’enfoncer la vie par les mensonges les plus néfastes et le pathétique le plus déplacé (je ne veux pas employer ici le terme d’hypocrisie, mais l’humanité ne sait pas ce qu’elle fait, et en même temps ne cesse de prétendre le contraire – ceci pour ne rien dire du débat politique américain d’aujourd’hui). Le jeu du pouvoir lui aussi me désole. Les cultures grouillent encore de mauvais créateurs, ou pire, de non-créateurs. Il arrive à un policier ici de s’emporter au delà de son pouvoir pour humilier une personne, et trahit ainsi un grand mépris de soi qui le concerne plus qu’il ne pense. On est rarement bon créateur, ne fût-ce que dans les petites choses d’un Peuple inquiet et dispersé autour de « soi ». Cette intuition est très dure pour moi, qui ose penser ici au « Maroc ».

© Yassine Lahmidi

Notes :

(1) Nietzsche la théorise surtout à l’échelle de la culture européenne. Cf. Nietzsche, Ecce Homo, pourquoi je suis un destin, §3.
(2) Note pour les curieux – Un tel investissement axiologique du type Zarathoustra s’inscrit parfaitement dans le mouvement de réinterprétation que Nietzsche tente d’initier et d’imposer à l’égard de la modernité selon lui malade et chaotique. Au niveau de l’expérience de pensée de Nietzsche, la lecture interprétative (Auslegung) est toujours reprise dans le sens d’une deuxième phase de projection ou injection interprétative, qui constitue à proprement parler l’instinct créateur à l’oeuvre du traduire nietzschéen : se documenter, enquêter, investiguer psychologiquement, historiquement et généalogiquement, et puis tenter d’instituer de nouvelles interprétations de culture – l’élaboration de l’hypothèse de la volonté de puissance donne elle aussi un autre exemple de ce travail. 

(3) Les connaissances de Nietzsche en matière de biologie et de théorie de l’évolution ont été d’une importance décisive sur ce point. Emmanuel Salanskis, qui est un brillant lecteur de Nietzsche, s’en occupe très bien aujourd’hui. A lire, Emmanuel Salanskis, Nietzsche, Paris, Les Belles Lettres, coll. « Figures du savoir », 2015, ainsi que les nombreux articles et contributions du même auteur.

(4) Cette perspective de la transition a été admirablement explorée (et conceptualisée) dans le travail de Dorian Astor, Nietzsche. La détresse du présent. Gallimard, « Folio Essais », 2014.

(5) Cf. Patrick Wotling, Nietzsche et le problème de la civilisation. Deuxième partie – La métaphore médicale : la culture comme symptôme. Le problème fondamental : la réaction face à la souffrance

(6) Cf. Nietzsche, Ecce Homo, Pourquoi j’écris de si bon livres, §1 : « le seul fait d’en avoir compris, c’est-à-dire vécu, six phrases, vous élève parmi les mortels à un niveau (nous soulignons) que ne sauraient atteindre les hommes « modernes ». » (traduction de Jean-Claude Hémery revue par Dorian Astor, Gallimard, Folio Bilingue, 2012)

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6 réflexions sur “Le problème du type « Zarathoustra »

  1. J’aime bien la conclusion même nous avons j’imagine nos exemples personnels lors de chaque lecture !
    L’humanité est morte nous dirait aussi un certain Max Stirner.

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  2. Merci encore pour vos textes, toujours très clairs et très rigoureux. Cela m’a inspiré certaines réflexions, que je développe en ce moment, dans mes recherches sur Nietzsche. Je me permets de vous les livrer rapidement, dans le désordre… Un certain Jésus de Nazareth, désormais anonyme, occulté par une modernité inconséquente, aura prôné quelque peu, déjà, le « sens de la terre », et combattu le « nihilisme » thématisé plus tard par d’autres ; du moins certaines fidélités, rares mais attentives, lui succédant, semblent indiquer ces intentions « affirmatives », encore, malgré nos obnubilations (Spinoza, etc.) ; et Nietzsche indique parfois, dans l’Antéchrist par exemple, que cet individu inconnu, dont la parole fut strictement subvertie, n’est rien d’autre que le principe dionysiaque émergent, quoique de façon encore imparfaite (idiotie morale, passivité morale de J. de Nazareth)… il faut donc bien sûr se garder de confondre, avec Nietzsche, ce que le christianisme moderne (surtout protestant, qui modifie le sens du message paulinien) aura fait d’une parole initiale qui reste encore à déchiffrer, avec ce que cette parole tente originellement de dire ; Nietzsche, qui avait un sens historique aiguisé, nous interdit d’opposer strictement un paganisme antique à un « christianisme » transhistorique, essentialisé ; on peut voir en Nietzsche une tentative de conciliation souterraine de deux traditions opposées tardivement, en apparence (il aura admis lui-même que cette parole d’un certain Jésus n’est pas nihiliste au départ, n’est pas imprégnée de ressentiment, mais le devient dans notre modernité désertique ; au départ, elle peut vouloir simplement réaliser une vocation judaïque, messianico-politique, visant l’émancipation de tous, et visant une aristocratie égalitaire et sans nivellement ; de même que la « noblesse guerrière » apparemment glorifiée dans la Généalogie de la morale, ne s’engage dans une voie réellement et universellement affirmative que lorsqu’elle se confronte à cette vocation messianique qui contredit sa soif de destruction, mais pour son « bien ») ; comme l’indique Arendt dans la préface de La crise de la culture, « le fil de la tradition » a été rompu dans notre modernité : si bien que nous finissons par confondre abusivement les inversions produites par cette modernité avec la portée réelle de ces phénomènes qu’elle inverse… Nietzsche, qu’on peut voir comme un « sur-nazaréen », selon cette perspective, qui veut dépasser le Nazaréen pour mieux sublimer ses intentions affirmatives, ne produit pas cette confusion il me semble ; lorsqu’il dit « Dionysos contre le crucifié », j’aime entendre : Jésus de Nazareth, anonyme, qui annonce déjà timidement Zarathoustra, contre Paul, le désarçonné (et Nietzsche nous fait entendre cela souvent, lorsqu’il évoque l’entreprise d’universalisation du « christianisme » par Paul, et ses échos modernes, comme entreprises d’inversion ou de subversion de quelque chose de plus profond qui aurait voulu se dire) ; en outre, situer un point de tension au niveau d’un dévoiement du christianisme protestant (qui peut être structurellement antisémite, avec Luther, ce n’est pas un hasard), me paraît permettre des synthèses porteuses : ce protestantisme (à son tour instrumentalisé), produira idéologiquement une théologie politique essentialisant l’ethos du travail, et prépare certaines bases épistémologiques nécessaires pour le capitalisme émergent (Weber) ; le « nihilisme » dénoncé ici, dévoiement moderne d’une parole initialement affirmative, devient aussi un projet de domination impersonnelle, calculant, non seulement idéologique, mais aussi économique et social… Pour revenir au dévoiement d’une parole initiale d’un certain anonyme de Nazareth, je penserai aussi à un certain message souterrain de Sade lui-même, dans Justine par exemple ; la « vertu » devenu masochisme, chez Justine, provoque un rire sadien qui n’est pas nécessairement sadique. Il nous incite à reconsidérer le ton employé par J. de Nazareth, son ethos, ses manières de dire et d’être. Ces manières auraient pu être joyeuses, humoristiques, légères, heureuses et sereines, et non pas patriarcales, sentencieuses, pontifiantes, comme certains « chrétiens » croient l’entendre aujourd’hui. L’incitation à l’amour pour autrui ou pour la vie ne serait pas un impératif menaçant, un commandement autoritaire, une obligation ascétique, mais certaines suggestions douces et soigneuses. La perspective nazaréenne de l’éternité (qui est au sens strict perspective vers le lointain, et non vers le « prochain » réducteur), serait intensification de ce qui est présent, et non pas fuite nihiliste vers l’arrière-monde. N’ayant plus les oreilles pour entendre ce « ton », nous produisons des idolâtries, fétichismes, craintes, qui trahissent ce ton. Tout comme nous produirions une stricte subversion des intentions d’un certain Nietzsche-Zarathoustra, selon moi, si nous entendions ses sentences, qui sont parfois des détournements libres de Luther, comme des impératifs sentencieux sans humour et sans auto-dérision…. On ne peut croire que J. de Nazareth, ou que Zarathoustra, auraient voulu prôner la joie, la légèreté, la danse, avec la lourdeur d’un esprit de sérieux pontifiant… si cet esprit de sérieux semble se manifester, il ne peut être qu’ironique, pour ne pas contredire l’intention du « message ». J’entends finalement, dans la perspective d’une ultime réconciliation entre Zarathoustra-Dionysos et J. de Nazareth, désireuse d’approfondir les intentions encore confuses du Nazaréen, mais non pas de les contredire absolument, l’une des dernières phrases, ou suggestion, du Nouveau Testament, avec une autre oreille, et ce grâce à Nietzsche lui-même, qui réveille une parole enfouie : « Je (re)viens bientôt » (Ap, 22-12). Cette perspective du « retour » dans l’éternité, qui ne viendrait plus violer le « sens de la terre », qui ne viendrait plus violer la dimension légère et affirmative d’un message initial, Nietzsche l’inscrit dans ce qu’elle a de plus vivant (l’éternelle répétition du même)… Même la raison instrumentale économiciste moderne, ultime version du nihilisme, théologico-politiquement protestante, serait abolie grâce à une telle perspective, à mon sens. Mais ce n’est alors plus Jésus contre Zarathoustra, qui est le combat à définir, selon une intention souterraine de Nietzsche. C’est la légèreté de ces deux anonymes contre les instrumentalisations tardives d’un Paul ou d’un Luther, qu’on pourrait tenter de mettre en avant. Un certain Rabelais, dans cette affaire, me paraît être un allié précieux. Transmutation, en ce sens, signifie bien désobstruction d’un chemin vers une parole originaire dont l’accès à été obstrué, et il me semble qu’il y a bien là le projet d’une transformation radicale, non bêtement inversante, qui n’exclut pas toutefois une forme de fidélité. Bonne journée à vous.

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  3. Et si Nietzsche se sentant diminué et malade avait simplement trouvé un  » fourre tout  » à ce qu’il percevait du monde …Tout simplement retrouver son dieu en ce perse / toujours la quintessence la cristallisation de ce qu’il avait déjà écrit . et pour ceux qui ont su lire et entendre .. le Zarathoustra n’apporte rien . qu’un jeu de miroir … )))

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