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Philosophie de l’empathie | Contre Heidegger, Sartre et Merleau-Ponty

Martin Heidegger

Martin Heidegger

Que disent-ils ? Nous pouvons lire maintes critiques et reproches fait à la notion d’empathie chez Husserl, à l’image de Heidegger. Heidegger lit Husserl de sorte à s’opposer à cette notion, de manière radicale. L’empathie veut dire le partage de ce que l’autre éprouve ; or, d’après Heidegger, Husserl pense la séparation absolue des consciences. Dès lors, l’empathie montre, accentue cette séparation. Heidegger comprend l’empathie comme une Fremderfahrung, c’est-à-dire une expérience de l’étranger, de tout-autre-que-moi. Le Dasein permet de s’opposer à Husserl, selon Heidegger. Tout Dasein est avant tout un Mitsein, ce qui signifie qu’exister c’est toujours déjà co-exister : même la misanthropie est un rejet à partir de la co-existence. Dès lors, l’autre n’est ici en aucun cas un étranger. Le Dasein implique nécessairement un Mitwelt, ce que nous pourrions entendre par le terme de com-préhension. Pour Heidegger, Husserl analyse ces notions avec justesse, mais pas au bon endroit, car il suffit d’opérer un déplacement pour montrer que le Dasein est com-préhension. La critique que nous pouvons faire à Heidegger vis-à-vis de Husserl, c’est sa méthode car il ne fait que postuler et jamais démontrer.

Dans la lignée de Heidegger, nous pouvons retrouver des reproches majeurs de Sartre et Merleau-Ponty contre Husserl et contre la vision husserlienne de l’empathie. Comme la pensée heideggérienne, pour eux, il faut tourner le dos à la séparation des consciences et c’est par le corps que cette réunion des consciences est possible. En effet, ce premier reproche démontre que je sens l’autre à même sa peau : les mouvements physiques extérieurs n’expriment pas les sentiments éprouvés, ils le sont, ils l’incarnent.  Le second reproche se situe plutôt sur un plan méthodologique, car Sartre et Merleau-Ponty explique qu’il n’y a aucun besoin nécessaire de la théorie husserlienne de l’empathie pour comprendre la relation à autrui, du fait de cette relation à autrui qui n’est pas énigmatique mais lisible clairement. Autrui se donne à moi dans chacun de ses détails, comme l’artiste-peintre que l’on reconnaît dans chaque coup de pinceau qu’il assène à la toile, ou comme lorsque nous lisons un texte anonyme et que nous pouvons nous exclamer après la lecture de quelques mots « ça, c’est du Proust ! ».

Maurice Merleau-Ponty

Maurice Merleau-Ponty

Objections aux critiques. Mais, en quoi Heidegger contredit-il Husserl ? Car, comme nous le disions en introduction en reprenant les mots de Michel Henry, il faut impérativement comprendre l’empathie chez Husserl comme intégrant toujours déjà dans sa définition le caractère universel du rapport à l’autre. L’empathie étant comme ontologique en l’ego, quelle différence y-a-t-il entre le Dasein et l’ego ? Le Dasein est toujours déjà Mitsein mais l’ego, pour Husserl, est toujours déjà empathique. On peut comprendre que l’empathie est pour l’ego universelle, ontologique, naturelle, nécessaire et objective. « Universelle » parce que l’empathie se trouve en chaque ego sans exception aucune ; « ontologique » car inscrite consubstantiellement dans l’être profond de chaque ego, autrement dit pas d’être humain sans relation empathique à l’autre. Comme le dit La Bruyère : « Tout notre mal vient de ne pouvoir être seuls ». « Naturelle » car l’empathie est présente avant toute construction sociale, elle est donnée et innée, et non construite et acquise – elle est à l’origine et aux fondements de toute communauté ; « nécessaire » dans la mesure où elle constitue l’être humain, elle le fait homme ; et « objective » dans l’idée où elle ne porte aucun jugement et aucun regard sur ce que l’être est, fait, pense, devient, et sans pour autant com-prendre l’autre factivement.

Enfin, Merleau-Ponty et Sartre attribuent une pensée à Husserl, à propos de l’ego, plutôt étonnante, formant un réel contresens. Jamais Husserl ne pense la relation de l’ego à l’alter ego comme énigmatique ou autrui comme énigmatique. Husserl montre simplement et à juste titre qu’il est difficile d’attribuer à un corps analogue au mien une vie psychique analogue à la mienne. Or, il n’y a aucune énigme, aucun mystère de l’autre, seulement une apprésentation qui n’est pas immédiate, instantanée. Il l’écrit lui-même au paragraphe §45 des Méditations Cartésiennes :

Il n’est nullement énigmatique que je puisse constituer en moi un autre moi, ou, pour parler d’une façon plus radicale encore, que je puisse constituer dans ma monade une autre monade et, une fois constituée, l’appréhender précisément en qualité d’autre […]. Cette identification synthétique ne présente pas lus de mystère que toute autre identification, par conséquent, pas plus que n’importe quelle identification ayant lieu à l’intérieur de ma sphère originale propre, grâce à laquelle l’unité de l’objet peut, en général, acquérir pour moi un sens et une existence par l’intermédiaire des re-présentations.

Ce que nous avons exposé de la thèse que Sartre et Merleau-Ponty défendent, ne vient aucunement contrer la thèse de Husserl, mais bien plutôt la compléter, la préciser, voire l’enrichir. C’est justement parce que l’autre se donne à ma conscience perceptive dans les moindres détails que je peux l’identifier à moi-même. Par exemple, lorsqu’un détail m’échappe, même inconsciemment, je peux rester perplexe. C’est pour cela qu’aucun homme ne se laisse jamais tromper par un hologramme ou un « human robot » : c’est à cette condition que lorsque je vois des hommes dans la rue, je sais qu’ils ne sont pas des automates ou simplement des manteaux surmontés d’un chapeau, mais bel et bien des alter ego. L’empathie est le remède universel à ce doute, fondatrice d’une égalité et d’une fraternité nécessaire et naturelle des hommes au sein de la communauté.

© Jonathan Daudey

Retrouvez ici la première partie de ce cycle d’étude en cliquant ICI

Retrouvez ici la seconde partie de ce cycle d’étude en cliquant ICI

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2 réflexions sur “Philosophie de l’empathie | Contre Heidegger, Sartre et Merleau-Ponty

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