Phénoménologie/Philosophie/Philosophie de l'empathie

Philosophie de l’empathie | Eléments husserliens

Keith Haring

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Solipsisme impossible. Dans la phénoménologie, l’empathie est une notion bien plus fondamentale, car elle est au fondement de la relation à l’autre universellement. Elle permet de rendre compte de la relation à autrui, de la relation de l’ego à l’alter ego. L’empathie permet d’emblée de taire les objections contre l’ego, criant au solipsisme pour montrer la relation difficile entre les ego. Avec la notion d’empathie, Husserl annule l’idée d’un ego recroquevillé sur lui-même, totalement replié en lui-même et fermé sur le monde : l’ego n’est donc pas la monade leibnizienne sans porte ni fenêtre. L’empathie dénote une intersubjectivité universelle, nécessaire et originelle en tout homme par rapport et en rapport à tous les hommes.

En effet, cette objection du solipsisme de l’ego pose son attention expressément dans les prétendus failles de l’égologie husserlienne. Comment échapper au solipsisme, c’est-à-dire à la solitude ontologique de l’ego replié sur lui-même ? Car, ce que je vois depuis ma place, depuis ma position dans le monde, les autres le voient aussi ; mais, il n’y a pas d’immédiateté de la pensée de l’alter ego en moi. C’est l’idée du « je ne suis pas dans sa tête » : les vécus de l’alter ego ne me sont pas donnés originairement.

La structure-même de l’empathie permet de contrer cette objection hâtive, qui néglige les deux pôles fondateurs de l’empathie de la phénoménologie de Husserl, que sont Einfühlung et Analogisierung. Quand je rencontre un alter ego, je le vois, je le perçois en chair-et-en-os, mais je ne connais rien de ses vécus. C’est la même chose lorsque nous avons affaire à un objet. Par exemple, si je perçois un cube, je ne perçois pas le cube dans sa totalité, et pourtant je reconnais cet objet en tant qu’il est un cube, et non pas autre chose : autrement dit, je me l’apprésente. L’apprésentation ne se limite pas à la perception partielle d’un corps étendue devant ma conscience perceptive. Face à un alter ego, à l’expérience de l’autre doit appartenir, écrit Husserl dans ses Méditations Cartésiennes :

Une certaine intentionnalité médiate, partant de la couche profonde du « monde primordial » qui, en tout cas, reste toujours fondamentale. Cette intentionnalité représente une « coexistence » qui n’est jamais et qui ne peut jamais être là « en personne ». Il s’agit donc d’une espèce d’acte qui rend coprésent, d’une espèce d’aperception par analogie que nous allons désigner par le terme d’apprésentation.[1]

Selon Husserl, cette médiateté de l’intentionnalité, permettant l’expérience d’une autre conscience, sans réduction au flux de ma propre conscience, montre que la manifestation de l’alter ego au sein de ma vie se dévoile, dans sa corporéité en tant que corps vivant d’autrui. Son corps se constitue à l’intérieur-même de mon flux de conscience, se rapportant à une autre vie intentionnelle. Celle-ci demeure étrangère et inaccessible à l’ego. Comment attribuer à autrui une vie psychique analogue à la mienne, alors que je n’ai pas accès à ses vécus ? Pour Husserl, c’est la ressemblance physique, comme une transposition par analogie qui me fait reconnaître un corps animé par une vie psychique analogue, comme dans une association d’idée : c’est « l’accouplement associatif » entre les deux corps (qui n’a a priori rien de sexuel ou d’érotique). Ainsi, le seul donné phénoménologique essentiel c’est que l’autre est un sujet identique à moi. La ressemblance entre les deux corps détermine une synthèse d’association par laquelle un ego attribue à l’autre corps, c’est-à-dire à l’autre ego, une vie psychique similaire à la mienne. Nous lui conférons la capacité de sentir, de percevoir, de sorte que j’ai pour moi un alter ego et une communauté de sujets entrelacés, intersubjectivement.

Ceci, dans une certaine mesure et par extension, se rapproche fortement de l’idée d’ « airs de famille » [Familienähnlichkeiten] que développe Wittgenstein dans ses Recherches philosophiques, notamment à propos de la notion de « jeu », dans les jeux de langage, dans les paragraphes §65-66-67. Nous pouvons à ce moment précis mettre en parallèle l’accouplement associatif et cet apparentement dont parle Wittgenstein. Dans le dessin ci-dessous, nous avons quatre personnes, sur lesquelles, progressivement un trait est modifié : pourtant ils sont tous de la même famille, ils sont reconnus comme étant entrelacés. Wittgenstein écrit : « Nous voyons un réseau complexe de ressemblances qui se chevauchent et s’entrecroisent. Des ressemblances à grande et à petite échelle ». Ainsi, nous les reconnaissons comme étant de la même famille, car ils sont « apparentés ». Dans l’analogie dans l’empathie de Husserl, je puis reconnaître l’autre car il y a une appartenance visible à la même famille, l’humanité.

"Air de famille", Ludwig Wittgenstein (schema)

« Air de famille », Ludwig Wittgenstein (schema)

Proximités empathiques. Husserl nomme « empathie » [Einfühlung] cet accès médiatisé à la vie de la conscience de l’autre. Elle se comprend comme forme particulière d’expérience par laquelle l’ego se rapporte à la conscience d’autrui. Cette expérience de la conscience de l’autre n’est pas identique à l’auto-perception de l’ego de sa propre conscience. On pourrait ainsi dire que l’ego est immédiatement auprès de l’autre sans être l’autre : il est tout-contre l’autre. Ainsi, pas de possibilité de concevoir l’empathie sur le même modèle que l’expérience que l’ego a de lui-même. Sinon, cela signifierait que j’éprouverai de la joie à chaque fois qu’un autre individu éprouve de la joie là-devant moi, ce qui est bien évidemment une absurdité. En réalité, nous avons plutôt affaire à un acte de présentification : cela constitue, d’après Husserl, un dépassement du solipsisme, car dans l’empathie, un donné et l’expérience elle-même n’appartiennent pas au même courant de conscience, autrement dit au même ego phénoménologique. Donc, l’empathie est structurée comme une relation où l’autre est en moi, où je vois comme je vois et comme l’autre pourrait voir. Enfin, comme me l’a enseigné Philippe Cabestan, Szilasi montre que la relation à autrui représente une double apprésentation, dont le contenu est unique. De facto, lorsque des hommes sont ensembles, il y a une unicité du contenu de l’apprésentation, malgré la séparation des egos entre eux par leur corps, de leur dualité corporelle, voire ontologique.

© Jonathan Daudey

Note :

[1] Husserl, Edmund. Méditations cartésiennes, §50

Retrouvez la première partie de ce cycle d’étude en cliquant ICI

Retrouvez la dernière partie de ce cycle d’étude en cliquant ICI

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4 réflexions sur “Philosophie de l’empathie | Eléments husserliens

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