Phénoménologie/Philosophie/Philosophie de l'empathie

Philosophie de l’empathie | Préambule historique

Notre-Dame de Pitié du Port Sainte-Marie, Abbé Mioche

Notre-Dame de Pitié du Port Sainte-Marie, Abbé Mioche

ScénographieLa phénoménologie apparaît comme étant une branche de la philosophie uniquement tournée vers l’épistémologie. La question de l’étude des phénomènes touche à proprement parler à la connaissance et les sciences. Comment connaître ces choses qui se donnent à ma conscience perceptive ? Or, il y a comme une politique dans la phénoménologie husserlienne, notamment dans la Cinquième Méditation. Ce qui nous intéresse ici se situe dans le rapport de l’ego à l’alter ego, ce que Husserl nomme par le terme d’ « empathie ». L’ego n’est pas seulement à comprendre comme étant seulement le sujet de la connaissance, mais aussi dans la construction de la communauté des ego. Nous n’allons pas nous intéresser au concept d’empathie (ou d’intropathie) de manière psychiatrique ou médicale, mais dans une approche proprement philosophique et phénoménologique, en tentant d’expliciter l’explication politique, au sens grec de la πολις, de l’importance de l’empathie dans la constitution d’une humanité. Il sera question de poser des regards sur l’empathie, des visions externes, proches de la notion d’empathie chez Husserl et qui, pourtant, s’en distinguent irrémédiablement.

Michel Henry détermine la question de la phénoménologie en ces termes : « Comment l’autre entre-t-il dans mon expérience, comment m’est-il donné ?[1] ». Sartre définit autrui dans L’être et le néant en tant que cet autre moi qui n’est pas moi : le trouble vient justement de la deuxième partie de la phrase, de ce qui-n’est-pas-moi. Car comment comprendre l’autre comme un autre-moi si, a priori, il n’est pas moi. En effet, à lecture de la Cinquième Méditation Cartésienne, nous sommes en droit de nous demander comment les ego se reconnaissent-ils entre eux ? Par quels moyens l’empathie husserlienne donne-t-elle les clefs de compréhension de la fondation de la communauté ? Enfin, quelles limites et quelles critiques devons-nous apporter à cette notion pour la rendre la plus opératoire possible ? Ainsi, ces critiques sont-elles viables ou totalement erronées ? Voici les questions qui vont diriger mon propos suivant.

Proximités conceptuellesIl apparaît comme nécessaire, en premier lieu, de faire la distinction radicale entre empathie et sympathie. Nous allons définir la sympathie avec les mots de Max Scheler, dans Nature et Formes de la sympathie. Contribution à l’étude des lois de la vie affective comme un « Mitgefühl » c’est-à-dire un acte intentionnel de communication entre personnes : la sympathie consiste à faire sien le sentiment d’autrui, sans prendre le sens de la dualité ontologique. La sympathie [Sympathie] est bien plutôt l’idée d’un lien affectif ou affectueux, à l’image de ce que l’on pourrait retrouver dans la relation de l’enfant et de la mère ; alors que l’empathie décrit un Einfühlung. L’empathie se situe au niveau de l’espèce humaine, contrairement à la sympathie qui se réfère bien plutôt à une question de goût et de sentiments a posteriori de la raison en l’homme.

L’histoire de la philosophie propose de nombreuses idées et de multiples concepts approchant la notion husserlienne d’empathie. Rousseau est peut-être le plus célèbre lorsqu’il développe l’idée selon laquelle tout homme partagerait ontologiquement le sentiment de pitié. Ce sentiment dénote un sentiment naturel, en tout homme, et il viendrait permettre la préservation de toute l’espèce humaine. Comme il l’écrit dans Discours sur l’origine de l’inégalité parmi les hommes :

La pitié est un sentiment naturel, qui modérant dans chaque individu l’activité de l’amour de soi-même, concourt à la conservation mutuelle de toute l’espèce. C’est elle qui nous porte sans réflexion au secours de ceux que nous voyons souffrir ; c’est elle qui, dans l’état de nature, tient lieu de lois, de mœurs et de vertu, avec cet avantage que nul n’est tenté de désobéir à sa douce voix ; c’est elle qui détournera tout sauvage robuste d’enlever à un faible enfant, ou à un vieillard infirme, sa subsistance acquise avec peine, si lui-même espère pouvoir trouver la sienne ailleurs ; c’est elle qui, au lieu de cette maxime sublime de justice raisonnée : Fais à autrui comme tu veux qu’on te fasse, inspire à tous les hommes cette autre maxime de bonté naturelle bien moins parfaite, mais plus utile peut-être que la précédente : Fais ton bien avec le moindre mal d’autrui qu’il est possible. C’est, en un mot, dans ce sentiment naturel, plutôt que dans des arguments subtils, qu’il faut chercher la cause de la répugnance que tout homme éprouverait à mal faire, même indépendamment des maximes de l’éducation.
Jean-Jacques Rousseau

Jean-Jacques Rousseau

Ce sentiment répugne l’homme à mal agir envers ses congénères, peu importe son degré d’éducation : même l’homme sauvage, à l’état de nature, est capable de pitié devant un autre homme qui souffrirait, serait empêtré dangereusement dans quelques affaire que ce soit. Ainsi, la pitié est donc ce par quoi je m’identifie à autrui souffrant, je me mets à sa place : c’est la souffrance face à la souffrance de l’autre. Nous pouvons retrouver une idée similaire chez Aristote, dans la Poétique. Au théâtre, la succession des évènements dans l’action du héros tragique provoque la crainte et la pitié chez le spectateur.

Il existe aussi une appropriation par la science du terme d’empathie, notamment dans le rapport du soignant au patient. Il doit y avoir une certaine empathie qui lie les deux sujets pour, soit l’annonce et la considération des pathologies du patient, soit, spécifiquement dans le domaine psychiatrique, où l’empathie permet de créer une proximité avec le patient, le guidant vers la guérison. Par exemple, le psychiatre Eugène Minkowski a suivi, en continu et sans aucune interruption, un de ces patients pendant 2 mois, pour se rapprocher au plus près des symptômes et des manifestations des psychoses qu’il vivait. Il était ainsi obligé de créer une empathie avec cette personne pour que des liens naturels, et non plus seulement médicaux, s’installent et prennent place. Dans la notion d’empathie portée dans la médecine en générale, nous pouvons remarquer une compréhension de la situation de l’autre, puis un souci de l’autre, amenant à penser ce que l’autre pense dans sa souffrance.

Or, ici, ce que nous venons de développer historiquement et philosophiquement ne sera pas le sujet qui touche à proprement parler l’empathie chez Husserl. En effet, que ce soit pour Aristote, Rousseau ou la médecine, nous avons toujours affaire à une empathie liée à la souffrance, à un pathos de la souffrance. Husserl démontre une empathie par-delà les sentiments, indépendamment de ce qu’est ou ce que fait la personne.

© Jonathan Daudey

 

Notes :

(1) Henry, Michel. Phénoménologie matérielle, PUF Epiméthée, p. 138

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2 réflexions sur “Philosophie de l’empathie | Préambule historique

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