Philosophie

Naissance de la philosophie en temps de détresse

Gustave Courbet, Le Désespéré (1843)

Gustave Courbet, Le Désespéré (1843)

La philosophie est le fruit d’une détresse, qui la fait naître, qui lui donne vie. Si rien n’était problématique, si rien ne s’annonçait comme violent et imprévisible, quelle place pour la philosophie ? Soyons précis : il n’est pas question de dire précisément que la naissance de la philosophie se fait en temps de détresse. A vrai dire, nous ne parlons pas d’une époque historique, qui marquerait une genèse de la philosophie : la philosophie n’est pas née de manière inattendue, comme un jaillissement ex-nihilo. A contrario, notre propos va défendre qu’il y a toujours déjà, presque nécessairement, « un » problème ou « une » crise qui se trouve à l’origine d’une philosophie particulière. Deleuze montre très clairement dans Qu’est-ce que la philosophie ? que le concept est de l’ordre du cri, autrement dit nous trouvons constamment un cri au fondement d’un concept. Ainsi, chaque philosophe et chaque philosophie connaît une mise en mouvement de soi-même par une détresse qui lui est propre :

un cri de détresse m’appelle en toute hâte. Tu trouveras aussi chez moi du miel nouveau, du miel d’or en rayons, frais comme glace : manges-en ![1]

Comprendre une philosophie revient d’une certaine manière à détecter clairement et distinctement le problème posé. Posons ici que l’histoire de la philosophie nous donne l’impression qu’une détresse de nature politique ou sociale génère la pensée philosophique d’un auteur en particulier – que cette détresse soit consciente ou inconsciente dans l’œuvre du philosophe en question. Pour ne se saisir que de quelques exemples, qui sont extrêmement nombreux, Camus est très marqué dans sa philosophie, comme dans son œuvre littéraire, par la question de l’engagement, de la révolte ou de la guerre, du fait même de l’époque plongée dans un chaos, façonnée de guerres et de tensions mettant en jeu la question de l’existence humaine. Classiquement, nous pourrions évoquer une philosophie de la philosophie dans une perspective historique avec Socrate, tel que Platon le met en scène dans ses nombreux dialogues. Il existe bel et bien une histoire de la philosophie ; or, ce serait se fourvoyer que penser la philosophie comme un corps unifié dans le temps, fait d’un unique bloc. La philosophie est composée de philosophies, c’est-à-dire que nous avons là un corps avec différents organes, cellules et membres qui se transmettent génétiquement dans une temporalité chronologique. En réalité, ce sont plusieurs philosophies qui naissent à travers plusieurs philosophes, et l’histoire de la philosophie représente une sorte de généalogie qui s’arrête à la figure paternelle de Socrate, l’enfanteur des siècles de philosophie comme nous la connaissons encore de nos jours. Whitehead a une formule puissante qui rejoint ce que nous disons :

La philosophie n’est qu’une série de notes de bas de pages aux dialogues de Platon.[2]

Quelque part, Platon a engendré par sa philosophie la première détresse, à partir de laquelle toute détresse est venue se greffer, s’ajouter, se compléter et se compliquer. Nietzsche fait partie, à nos yeux, d’un de ces philosophes les plus productifs – car certainement le plus virulent – dans la confection et l’apposition de footnotes, dirigées pour la plus grande partie contre le platonisme historique et sa descendance philosophique. Quelle est, dès lors, cette détresse qui pousse Nietzsche à développer sa philosophie et ses différentes charges critiques contre la métaphysique occidentale ?

Lou Salomé, Paul Rée, Friedrich Nietzsche (photo)

Lou Salomé, Paul Rée, Friedrich Nietzsche (photo)

Dans Nietzsche. La détresse du présent, Dorian Astor tente de mettre en évidence que le présent est un des motifs majeurs aux fondations de la détresse. De quel présent nous parle-t-il ? C’est un présent au sens de l’époque, de la contemporanéité du philosophe et de ce temps dans lequel il est inscrit historiquement. L’époque est à l’image de la philosophie qui vit en elle. Si l’époque est tragique, la philosophie ne pourra qu’être tragique. Une époque décadente et malade, en détresse, donne naissance à des philosophies pathologiques, comme le montre Monique Dixsaut[3], rejoignant ici la thèse que propose Dorian Astor sur sa lecture de Nietzsche. En effet, le philosophe est comparable, de façon triviale, à une éponge qui boit et s’imbibe de son époque et de la détresse qu’elle traverse. Cette imprégnation de l’air-du-temps dans une solidification philosophique et conceptuelle est le travail du philosophe à tout moment. Nous parlons en cet endroit de toutes les époques indifféremment, de tous les siècles confondus car nous croyons dans le leitmotiv que répète inlassablement Philippe Muray dans ses différents textes et pamphlets ; ce dernier considère que de tout temps, le réel a toujours été irrespirable. Ipso facto, Dorian Astor perçoit cette douleur du présent chez Nietzsche en tant qu’elle aurait un sens absolu, qui décrit le pur présent, situé et emprisonné entre un certain poids du passé et une véritable incertitude de l’avenir. Le présent se présente comme « coincé » ou ligoté, tourné dans la direction de sa mort perpétuelle et de son caractère éphémère, d’où la propagation d’une asphyxie. Il analyse avec précision des notions chères à Nietzsche, telles que celles d’« inactualité », de « philosophie de l’avenir » ou même d’« éternel retour » et de « grande politique », qui sont autant de tentatives philosophiques pour construire pas à pas une grande réponse à cette détresse du présent qui anime son travail de philosophe, à travers ses différents ouvrages. Nietzsche est créatif sur ce point : il ne cesse d’inventer des conditions neuves de pensée. La figure du philosophe-médecin fait partie de ces projets nietzschéens qui cherchent à ouvrir de nouvelles portes de pensées, dans le sens d’une volonté affirmée de guérir son époque, mais aussi les temps passés et les temps à venir. Soigner le présent revient à guérir le monde comme il devient et à refermer la plaie qui sépare aujourd’hui et hier. Comment soigner, guérir passé-présent-futur d’un même geste ? Nietzsche est un médecin obsédé par les fêlures, les blessures de son époque, mais avant tout de la modernité en général, qu’il fait débuter avec le socrato-platonisme. Surmonter la détresse pour atteindre une santé « plus haute » et plus durable, voici le défi que Nietzsche donne à la philosophie pour sauver l’homme moderne de sa décadence et de sa détresse presque, désormais, naturelle, au sens d’innée et nécessaire, dans la mesure où elle ne peut pas ne pas être en l’homme humain, trop humain[4].

Alfred de Musset, Eugène Giraud (aquarelle)

Alfred de Musset, Eugène Giraud (aquarelle)

Le philosophe qui se fait médecin est ce philosophe qui sait analyser, comprendre, diagnostiquer, les symptômes pathologiques de la détresse de son temps. Il y a une sorte de prise de conscience, par le philosophe-médecin, de la détresse qui jette le philosophe dans sa philosophie, car « sa détresse [à la philosophie] sans la civilisation[5] » est « illustrée dans le temps présent[6] ». Or, cette prise de conscience de la détresse de l’époque dans laquelle il évolue, pense et existe, ne doit pas être une obsession de son temps : le philosophe-médecin, après avoir examiné le corps de son temps, prélève les détresses pathologiques de l’humanité dans son intemporalité. Pour reprendre le titre d’un roman d’Alfred de Musset, la philosophie d’un philosophe est, bien qu’elle ne doive pas demeurer ainsi, la confession d’un enfant du siècle dans la mesure où « tout ce que le philosophe énonce sur l’homme n’est au fond rien de plus qu’un témoignage sur l’homme dans un espace de temps très limité. Le manque de sens historique est le péché originel de tous les philosophes[7] ». Chez Nietzsche, rien de navrant ni de choquant dans cette idée que le temps soit le géniteur d’une philosophie en question. En ce sens, « il est naturel qu’on soit un enfant de son temps, mais alors il faut haïr qui hait notre temps, comme l’ont fait avec raison, à l’égard de Nietzsche, bien d’autres enfants de notre temps[8] ». C’est pourquoi le philosophe selon Nietzsche doit avoir quelques gènes communs avec la dynamite. Mais pas n’importe quel explosif, rien ne sert de détruire « tous azimuts ». Le philosophe naît, non pas pour être docile et obéissant, mais pour se constituer comme un insoumis, prêt à décrire le monde réellement : autrement dit, sa naissance n’est pas considérée par Nietzsche comme anodine et sans conséquence. Le philosophe peut être un loup pour le temps qui l’a engendré : « la naissance du philosophe est peut-être la plus dangereuse de toutes les naissances[9] ».

© Jonathan Daudey

Notes :

[1] Nietzsche, Friedrich. Ainsi parlait Zarathoustra, IV, p. 292

[2] Whitehead, A. N. Process and Reality, 1929, p. 63

[3] Dixsaut, Monique. Nietzsche. Par-delà les antinomies, p. 101

[4] Astor, Dorian. Nietzsche. La détresse du présent, p. 201-202

[5] Nietzsche, Friedrich. Le livre du philosophe, p. 113

[6] Ibid.

[7] Nietzsche, Friedrich. Humain, trop humain I, §2, p. 24

[8] Colli, Giorgio. Après Nietzsche, p. 146

[9] Nietzsche, Friedrich. FP X, 26 [160], p. 215-216

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2 réflexions sur “Naissance de la philosophie en temps de détresse

  1. merci pour ce bel article, d’une clarté remarquable ; la question d’une dialectique négative, chez Adorno, serait à articuler peut-être à ces questions ; mais le déclin d’une dynamique « réelle » qui est déjà le déclin en soi n’annonce-t-il pas aussi la possibilité positive de s’extraire du désastre (transmutation) ? C’est une proposition, que je pense en relation avec votre rapprochement implicite, dans votre article « Nietzsche, médecin de la modernité », entre une dialectique du dépassement de la dualité (platonicienne) et l’affirmation nietzschéenne (si Zarathoustra est cette « coupe pleine qui veut décliner », on peut voir aussi ce désir de déclin comme le désir de s’inscrire dans une dynamique nouvelle, par-delà « progrès » et « déclin », qui serait intensivement et qualitativement miraculeuse, ou libérée de tout esprit de vengeance). Bien cordialement.

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