Philosophie/Politique

Sur l’asservissement au dogme du travail

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Scène du film Les Temps modernes de Charlie Chaplin

Travaillez ! Dans son discours du 4 février 2017 à Lyon, Emmanuel Macron déclamait la chose suivante : « Je ne veux plus entendre qu’il est intéressant de faire autre chose que travailler[1] ». Suite à quoi, il n’est nul besoin de rappeler son injonction faite aux « fainéants » qui pullulent et tirent la société, notre société, vers le bas. Et pourtant, spontanément, chacun d’entre nous serions capables de construire une liste de tout ce qui a plus de valeur dans une vie, ce qui mérite d’être vécu, plutôt que le travail. Pourquoi le travail est-il devenu le synonyme d’un accomplissement de soi ? Qui croit encore se réaliser au travail ? L’entreprise idéologique consistant à faire du travail une valeur semble avoir un bel avenir tout tracé, eu égard au dressage [Züchtung] subi depuis l’abolition de l’esclavage en Occident. Nous le verrons, il n’a pas fallu attendre que le XXIème siècle naisse pour que naisse simultanément cette dépendance maladive au travail. En effet, une passion permet de se réaliser, mais un travail compris au sens d’un labeur est une peine, une souffrance, une violence que le travailleur s’inflige à lui-même, contre lui-même. Marx montrait le caractère aliénant du travail, faisant de l’ouvrier un être vivant qui est dépossédé du produit de ses efforts qui mettent à mal sa puissance de vie. Seule la passion libère l’homme car l’homme jouit de ce qu’il fait, de ce qu’il produit. Hors de ce domaine, travailler est un moyen destiné à une multitude de fins qui tentent de se subsumer sous un même concept. L’argent et la survie reflètent communément les raisons de faire sonner son réveil si tôt et si régulièrement qu’il viendrait à manquer à la routine sourde des vacances.

Paul Lafargue

Généalogie du hardworker. Pourquoi la paresse, ou pour le dire différemment, le désir de ne pas travailler, est-il compris négativement ? Pourquoi celui qui fait le choix de ne faire rien ou désire en secret échapper au travail est-il vu de travers, comme une sorte de fou qui court à sa perte ? Le « drogué de travail » sera toujours mieux appréhendé que celui qui prend le temps, qui ne fait pas du travail le centre de son existence. « Qu’est-ce que tu fais dans la vie ? » est la question ultime permettant de situer la qualité humaine de son interlocuteur. Qui ne réduit jamais son existence à ce qu’il fait… La fable de La Fontaine intitulé La Cigale et la Fourmi est symptomatique de cette sacralisation du travail individuel comme unique source de réussite existentielle : la Cigale est rejetée comme le cancer de la société qui préfère la dolce vita à la laboro vita. Déjà Paul Lafargue s’étonnait : « Une étrange folie possède les classes ouvrières des nations où règne la civilisation capitaliste. Cette folie traîne à sa suite des misères individuelles et sociales qui, depuis deux siècles, torturent la triste humanité. Cette folie est l’amour du travail, la passion moribonde du travail, poussée jusqu’à l’épuisement des forces vitales de l’individu et de sa progéniture[2] ». Travailler jusqu’à ne plus pouvoir travailler, voilà l’absurde paradoxe de cet amour fou pour le labeur — se tuer à la tâcher comme preuve d’une humanité supérieure. Qui doit être mis en cause ? Quels sont les dresseurs qui ont su élever l’humanité dans cette foi infinie dans le travail ? Pourquoi notre servitude volontaire au travail et à ses idéologies semblent résister, voire s’accroître ?

« La morale capitaliste, piteuse parodie de la morale chrétienne, frappe d’anathème la chair du travailleur[3] », assène Lafargue depuis sa cellule à la prison de Sainte-Pélagie. De plus, une dimension très chrétienne du goût pour la souffrance et de la haute considération de celui qui (se donne de la) peine opère clairement. Un homme malade, affaibli, souffrant est plus susceptible d’être moral, en revanche, un homme en pleine santé, dans une grande vitalité, aurait une plus grande propension à être immoral. Être malade rend meilleur, rend plus moral, dans la mesure où ils considèrent que la force, la domination, la puissance sont synonymes d’immoralité sans borne, d’une débauche et d’une dépravation de l’action et des idéaux moraux, comme si être fort destinait nécessairement à agir en fonction de ses propres instincts, de sa volonté seule, qu’importe les conséquences pour le monde et les autres. Lafargue, à nouveau, désigne les coupables de cette idéologie pernicieuse. En effet, « au lieu de réagir contre cette aberration mentale » que représente le travail, Lafargue accuse « les prêtres les économistes, les moralistes [qui] ont sacro-sanctifié le travail[4] ». Le parallèle langagier entre religion chrétienne et économie capitaliste ne sont pas anodins et affirment beaucoup de notre rapport au travail. Dans la deuxième lettre de Paul aux Corinthiens[5], il est écrit :

« Ma grâce te suffit ; ma puissance donne toute sa mesure dans la faiblesse. » Aussi mettrai-je ma fierté bien plutôt dans mes faiblesses, afin que repose sur moi la puissance du Christ. Donc je me complais / dans les faiblesses, / les insultes, / les contraires, / les persécutions, / et les angoisses pour Christ ! / Car lorsque je suis faible, c’est alors que je suis fort.[6]

La dernière proposition apporte la pierre de touche de ce mode de pensée que nous incarnons et qui devient invisible à nous-mêmes. Dans ce passage, Paul affirme très clairement et sérieusement que la faiblesse est le récipient qui permet à l’âme de recueillir et d’accueillir toute la parole morale du divin ou du Christ. D’une certaine manière, un homme ne peut faire le bien qu’à condition d’être dans un état physique et mental faible ou affaibli : la « force » ne peut être l’expression d’une quelconque moralité. Le philosophe-médecin diagnostique ainsi que le couple faible/fort n’est pas absolument superposable sur les couples bien/mal ou bon/mauvais. Il y a dans le corps de ces antonymes une complexité que le médecin doit philosophiquement mettre au jour dans cette théologie de la morale. L’effort n’est pas l’ennemi du mal et le repos le paragon du vice.

Grafitti sur un mur de Paris

Avoir droit à la paresse. Dans son Eloge de l’oisiveté, Bertrand Russell écrit la chose suivante, poursuivant notre idée selon laquelle le travail est une valeur créée par la théologie capitaliste visant à culpabiliser les individus et à rendre « naturelle » cette idée-même :

L’idée que le pauvre puisse avoir du loisir a toujours choqué le riche. En Angleterre, au début du XIXe siècle, la journée de travail ordinaire d’un adulte était de quinze heures ; les enfants en faisaient parfois autant, mais en général douze par jour. Quand des empêcheurs de tourner en rond suggéraient que c’était peut-être un peu long, on leur disait que le travail évitait aux adultes de boire et aux enfants de faire des bêtises. Dans mon enfance, peu après que les classes laborieuses des villes eurent acquis le droit de vote, des jours fériés furent établis par la loi, à la grande indignation des classes supérieures. Je me souviens avoir entendu une vieille duchesse qui disait : « Que veulent les pauvres avec des vacances ? Ils devraient travailler ». De nos jours les gens sont moins francs, mais le sentiment persiste, et contribue à obscurcir le débat économique.[7]

Ce que montre ici Bertrand Russell est la dimension sécuritaire du travail, ce que Nietzsche nommait « la meilleure des polices[8] ». Lorsqu’une société travaille, elle produit, cherche à s’enrichir, mais elle est aussi sous surveillance. « Une société où l’on travaille dur en permanence aura davantage de sécurité : et l’on adore aujourd’hui la sécurité comme la divinité suprême », insiste Nietzsche. Le risque de voir une société sans travail est grand pour l’Etat qui ne pourra plus déterminer la position et la situation de chaque individu. Les personnes seront libres de leurs actes, libres de s’organiser, libres de contrevenir à l’Etat lui-même. Russell montre qu’il est stupide de s’offusquer de ce qu’il décrit de son époque : nous vivons aujourd’hui le même processus, mais dissimulé et masqué derrière d’autres intentions moins inavouables. Nietzsche écrit très clairement que « dans la glorification du « travail », dans les infatigables discours sur la « bénédiction du travail », [il voit] la même arrière-pensée que dans les louanges adressées aux actes impersonnels et utiles à tous : à savoir la peur de tout ce qui est individuel[9] ». L’inactualité du propos nietzschéen contient quelque chose de glaçant et d’éclairant sur une certaine actualité.

Pour mettre en perspective le passage de Russell, il convient aussi de le relire à travers la figure particulière de la bande dessinée qu’est Gaston Lagaffe. A la manière d’Henri David Thoreau, il lui semble vain de s’asseoir pour travailler, alors que nous désirons tous nous lever pour vivre. Gaston Lagaffe est le personnage fiction qui choisit de ne pas jamais céder à l’Entreprise la possibilité de régler sa vie, de la délimiter ­— de faire de lui un objet matériel et non plus un sujet animé. Outre la dimension maladroite de Gaston, c’est avant tout un cruel paradoxe, voire une mécompréhension quant à sa nature propre. Il n’est en rien un paresseux ou un fainéant, jamais un oisif ou un incompétent, mais il est authentiquement anticapitaliste au sens forme du terme, c’est-à-dire à la fois contre et tout-contre le capitalisme. En effet, il est inclut dans ce mode de pensée entrepreneurial que jamais il ne quitte ou ne réfute, échappant quasi toujours à son remerciement définitif. Gaston fait le choix d’être créatif plutôt que productif ; patient qu’efficace ; libre que soumis. D’une certaine manière, il existe une forme de cartésianisme qu’attribue Franquin à son héros :

[…] la principale règle que j’ai toujours observée en mes études et celle que je crois m’avoir le plus servi pour acquérir quelque connaissance, a été que je n’ai jamais employé que fort peu d’heures, par jour, aux pensées qui occupent l’imagination, et fort peu d’heures, par an, à celles qui occupent l’entendement seul, et que j’ai donné tout le reste de mon temps au relâche des sens et au repos de l’esprit ; même je compte, entre les exercices de l’imagination, toutes les conversations sérieuses, et tout ce à quoi il faut avoir de l’attention. C’est ce qui m’a fait retirer aux champs ; car encore que, dans la ville la plus occupée du monde, je pourrais avoir autant d’heures à moi, que j’en emploie maintenant à l’étude, je ne pourrais pas toutefois les y employer si utilement, lorsque mon esprit serait lassé par l’attention que requiert le tracas de la vie.[10]

Le travail se dessine, pour parler comme Christophe Dejours, comme une « usure mentale » et rares sont ceux qui tentent de la nommer clairement. Gaston refuse de se laisser avaler par le travail et ne veut aucunement qu’il puisse « entraver puissamment le développement de la raison, des désirs, du goût de l’indépendance[11] ». La lettre de Descartes n’est pas un appel à la fainéantise mais au contraire à l’amélioration de la qualité du travail — évitant eo ipso qu’il ne « consume une extraordinaire quantité de force nerveuse et la soustrait à la réflexion, à la méditation, à la rêverie, aux soucis, à l’amour et à la haine[12] ». Oser nommer le repos, qui ne s’ennuie pas de loisirs extrêmes pour combler le vide, serait une véritable révolution culturelle et civilisationnelle, guérissant l’homme du travail en arrivant à faire que nos vies ne sont plus organisées autour du travail. Marx et Lafargue voyaient dans l’avènement de la mécanisation du travail une manière de se libérer du travail et des souffrances de ce qu’on appelle « travail manuel ». Un projet qu’il faut interroger avec sérieux et avec gravité. Les métiers plutôt intellectuels savent déjà comment ne pas souffrir, ne pas subir la pénibilité de leur tâche : à eux de penser la pénibilité qu’ils ne connaissent pas. Car ce que marxistes et consorts désignaient en tant que « condition ouvrière » s’est étendue par-delà les métiers d’œuvres. Le slogan « Fin du travail, vie magique » qui essaima partout, avec la naïveté du désespoir, sur les murs parisiens, ouvre une multiplicité de perspectives quant à notre relation pathologique au travail.

© Jonathan Daudey

Notes :

[1] Nous ne pouvons pas ne penser à ce qu’écrivait Napoléon à Osterode le 5 mai 1807 : « Je suis l’autorité […] et je serais disposé à ordonner que le dimanche, passé l’heure des offices, les boutiques fussent ouvertes et les ouvriers rendus à leur travail ». Plus tard, en 1849, au sein de la Commission sur l’instruction primaire, Adolphe Thiers affirmera : « Je veux rendre toute-puissante l’influence du clergé, parce que je compte sur lui pour propager cette bonne philosophie qui apprend à l’homme qu’il est ici-bas pour souffrir et non cette autre philosophie qui dit au contraire à l’homme : ‘Jouis’ ».

[2] Lafargue, Paul. Le droit à la paresse, Allia, p. 11

[3] Lafargue, Paul. Le droit à la paresse, Allia, p. 7-8. Ici, l’offensive de Lafargue tenant à unir capitalisme et christianisme vient contredire les thèses ahurissantes récemment défendues par Falk van Gaver, Christianisme contre capitalisme, Cerf, 2017, qui, aveuglé par sa foi, tente un ouvrage prosélyte qui lit la Bible que d’un seul œil.

[4] Lafargue, Paul. Le droit à la paresse, Allia, p. 11

[5] La Bible, « Deuxième épître aux Corinthiens. Paris : Bibli’O et Editions du Cerf, traduction oecuménique TOB, 2013, p. 1873-1874

[6] La Bible, « Deuxième épître aux Corinthiens. Paris : Bibli’O et Editions du Cerf, traduction oecuménique TOB, 2013, p. 1874

[7] Russell, Bertrand. Eloge de l’oisiveté, Allia, 2002

[8] Nietzsche, Friedrich, Aurore, Livre III, § 173

[9] Nietzsche, Friedrich, Aurore, Livre III, § 173

[10] René Descartes, Correspondance avec Elisabeth | Descartes à Elisabeth, Egmond du Hoef, 28 juin 1643

[11] Nietzsche, Friedrich, Aurore, Livre III, § 173

[12] Nietzsche, Friedrich, Aurore, Livre III, § 173

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