Entretiens/Philosophie

Entretien avec Laurent de Sutter : « L’âge de l’anesthésie dont je parle est en réalité l’âge de la dépression »

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Laurent de Sutter © Geraldine Jacques

Laurent de Sutter est professeur de théorie du droit à la Vrije Universiteit Brussels. Il dirige la collection Perspectives critiques aux Presses universitaires de France et la collection Theory Redux chez Polity Press. Dernièrement, il a publié Poétique de la police (Rouge Profond, 2017) et Théorie du kamikaze (PUF, 2016), livre pour lequel nous avions réalisé un entretien. En mai 2017, il publie L’âge de l’anesthésie: La mise sous contrôle des affects (Les Liens qui Libèrent) dans lequel il interroge l’idée communément admise selon laquelle nous vivrions dans une société surexcitée, en montrant que nous faisons bien plutôt l’épreuve d’une forme domestication invisible et tranquille, ayant tous les traits de la dépression — constituant pour nous l’occasion de ce grand entretien avec l’auteur.


Vous débutez votre livre par un avant-propos très sombre dans lequel vous développez une réflexion affirmant que « nous sommes entrés dans une époque perdue ». Cela semble en apparence d’autant plus étonnant qu’il y a quelques années vous publiiez De l’indifférence à la politique où justement vous travailliez à être indifférent aux considérations politiques en décrivant votre souhait de « parler de politique comme on raconterait une histoire drôle : avec un sens renouvelé de l’anecdote[1] ». Est-ce une forme de colère contre l’époque qui vous a donné l’impulsion pour aborder ces questions ou un refus du capitalisme ? Pourquoi avoir destiné votre ouvrage clairement dans cette perspective ?

« L’âge de l’anesthésie. La mise sous contrôle des affects », Laurent de Sutter (LLL, 2017)

Il est possible de répondre de deux manières à cette question. La première est anecdotique : il se fait que De l’indifférence à la politique a été écrit il y a dix ans pour répondre à un défi que m’avait lancé Roland Jaccard, alors directeur de la collection « Perspectives Critiques » aux Presses Universitaires de France. Ce défi était aussi simple qu’absurde : un retard d’un autre auteur l’ayant mis dans l’embarras, il se retrouvait avec une case vide dans son programme de publication, ce qui le fâchait. Alors que nous prenions un thé au premier étage du Flore, son quartier général, il me demanda donc ce sur quoi je travaillais et, lui ayant répondu que je chipotais avec l’idée d’aboulie politique, il me proposa de lui écrire un livre sur le sujet, à livrer sous quinzaine, de sorte à remplir le vide. Après quelques jours de tergiversations, je décidai de répondre à ce défi, et rédigeai, en quatre jours, un petit recueil d’aphorismes dans le genre nihiliste de salon qu’affectionnait Jaccard, et qui, pour ma part, me faisait beaucoup rire. A mes yeux, il s’agissait d’un exercice de style sans conséquence, une distraction littéraire de jeune homme se cherchant encore, mais les réactions outrées que cette publication suscita me firent comprendre que j’avais peut-être commis une bêtise en m’y lançant sans trop avoir réfléchi. Michel Polac, en particulier, avait déclaré à Jaccard, après avoir lu le livre, qu’il mettrait tout en œuvre pour qu’on n’en parlât nulle part, tant il le trouvait scandaleux ; il faut croire qu’il a réussi, car, au-delà de diverses autres réactions dans ce genre, il ne rencontra l’intérêt de personne, et sombra dans l’oubli.

D’où la deuxième possibilité de réponse à votre question, relative à la place qu’occupe la politique dans mon travail, et que je considère comme une place centrale, pour autant que l’on admette, ce qui devrait être élémentaire, que la politique ne se résume en rien au fonctionnement quotidien de la machine parlementaire, administrative et gouvernementale. Si la posture impliquée par l’exercice de style qu’était De l’indifférence à la politique m’est désormais tout à fait étrangère (en réalité, elle l’a toujours été), je continue donc à professer, à l’égard de la politique, comprise dans ce sens restreint, l’indifférence la plus complète. À supposer que la politique ait jamais eu lieu quelque part, ce n’est certainement pas dans les couloirs des « institutions », mais, au contraire, dans tout ce qui se soustrait à l’ordre que celles-ci constituent par leur existence même. Dans La mésentente, Jacques Rancière a formulé une distinction capitale à ce propos, qui me sert toujours de boussole : celle qui existe entre « police », comprise en tant que management de la répartition des parts et des places auxquelles chacun peut prétendre dans un espace donné, et « politique », comprise, cette fois, en tant qu’irruption, dans l’ordre des parts et des places, de ce qui en a été forclos. Rancière appelle cette part forclose la « part des sans-part » ; on pourrait aussi, si on adopte le vocabulaire de Jacques Lacan ou de Slavoj Zizek, parler de « réel », en ceci que la « politique » marque le retour sur scène de ce que la « police » tente d’en évincer pour tenter de constituer quelque chose comme « le » politique, concept aussi imaginaire que l’est celui de réalité. De ce point de vue, tout mon travail, parce qu’il s’acharne à mettre au jour le réel de ce qui prétend se présenter à nous comme une réalité, peut être considéré comme politique, c’est-à-dire opposé à la police de l’ordre institutionnel des places, à commencer par celles que tente d’allouer la plupart des pensées contemporaines « du » politique, qu’elles se veulent progressistes comme conservatrices.

Si, sur ce point, L’âge de l’anesthésie semble présenter une différence par rapport à mes autres livres, c’est peut-être parce que je parais y traiter d’une question en apparence plus urgente que d’autres ; mais, lorsqu’on y regarde de plus près, je pense qu’il est possible de se rendre compte qu’il n’en est rien, et que je mets tout en œuvre pour recréer, à propos de ce que j’y traite, un effet de distance. Il s’agit d’un livre qui n’accuse rien ni personne, mais qui tente de déployer les conséquences d’un certain état de notre relation avec une série de substances capitales pour la compréhension du présent, mais qui, toutes, trouvent leur origine théorique et pratique dans les discours et les inventions d’un groupe de personnalités actives dans la seconde moitié du 19e siècle. Le déploiement de ces conséquences, je crois, produit une singulière archéologie de notre relation à ce qui constitue les catégories essentielles du virage pris par le capitalisme à la même époque, et qui est un virage impliquant un investissement de plus en plus décisif de ce qu’il faut bien appeler le domaine de la métaphysique – à savoir une conception de l’être. C’est à l’observation de la manière dont cette conception de l’être détermine encore notre présent, c’est-à-dire y instaure un vaste domaine de l’impossible, que je me suis consacré dans ce livre ; or l’impossible était un autre nom du réel, on peut dire que ce livre est, lui aussi, politique dans ce sens-là – aussi politique que tous mes autres travaux, sur les putains, sur les kamikazes, etc.

En traversant les créations et les usages des pilules en tout genre, du médicament générique à un cachet d’ecstasy, vous montrez que le monde s’est peu à peu transformé en une immense pharmacie, dans laquelle chaque trouble possède sa pilule pour y remédier. Dans la mesure où médicaments, drogues et politique connaissent cette trajectoire commune, est-ce à dire que nous serions tous drogués et soumis dans une forme de servitude volontaire à la médecine, sur le même plan qu’une servitude volontaire politique telle que La Boétie l’avait analysée (bien que vous ne soyez pas un défenseur acharné de ce penseur vous le faisiez savoir dans votre entretien avec Fabien Ribéry le 4 septembre 2017) ?

Lorsque l’on parle de soumission ou de servitude, on implique toujours l’existence d’une forme de non-savoir chez celui qui se soumet ou est asservi, une impuissance par laquelle celui qui constate l’existence de la « servitude », a fortiori « volontaire », se sent épargné par on ne sait trop quel miracle de l’esprit. Je n’aime donc pas ce genre de catégories, lorsqu’elles s’expriment comme des constatations permettant de fournir le dernier mot des relations que des êtres humains entretiennent entre eux ou avec un certain nombre de pratiques, à commencer par celle de la médecine. Pour moi, L’âge de l’anesthésie, bien que j’y rapporte pas mal d’histoires pouvant donner froid dans le dos, n’est pas un réquisitoire contre la médecine contemporaine ou contre la domination de la pharmacie dans nos existences ; il est plutôt une manière de décrire le paysage conceptuel à partir duquel a pu se dégager un certain usage de la chimie dans la modernité. Cet usage, c’est précisément celui que je nomme « anesthétique », au sens où, par l’élaboration de procédure d’ablation de l’aisthésis, du monde de la sensation, a pu s’élaborer une conception purement passive de la corporéité humaine, comprise comme masse opérable – puisque tel était bien le but des premiers anesthésiques. Ce qui est frappant est que cet usage semble s’être construit de manière simultanée dans la chirurgie, la psychopathologie, mais aussi la criminologie et même la sociologie naissantes, sous la forme du rejet radical d’une autre catégorie, contre laquelle l’anesthésique pouvait servir de remède : la catégorie d’excitation. C’est l’excitation du corps du patient en attente d’être opéré, de celui souffrant de psychose maniaco-dépressive, des foules nées avec le développement du capitalisme industriel, mais aussi, ailleurs, du spectateur du spectacle de striptease, dont il s’agit de prémunir le socius, dans la mesure où elle est toujours perçue comme pouvant donner lieu à un trouble incontrôlable, à un risque d’excès. Ce que l’invention des différentes substances dont je parle dans mon livre inaugure, c’est l’âge de l’organisation chimique du refus de l’excès, c’est-à-dire de tout ce qui dépasse les limites restreintes de l’être, en tant que circonscrit par son enveloppe corporelle et ses processus d’interaction avec autrui dans le cadre d’une sociabilité réglée.

C’est la raison pour laquelle l’ « âge de l’anesthésie » dont je parle est en réalité l’âge de la dépression, de l’affirmation de la vertu de la dépression contre le scandale de la manie, puisque la manie forme le lieu de l’excitation dont la dépression, de manière paradoxale, forme la solution – ou, en tout cas, la version positive. De même qu’un bon maniaco-dépressif, pour Emil Kraepelin, qui inventa cette catégorie nosographique en 1899, est un dépressif, de même une bonne foule est une foule composée d’individus sages (et non une foule dans laquelle les individus s’abîment), ou un bon patient est un patient abandonné aux mains expertes du chirurgien qui s’apprête à l’opérer, etc. Néanmoins, je vous l’accorde, il est possible de s’intéresser aux problèmes suscités par ce grand holà mis à la possibilité de l’excitation, par la manière dont la forclusion de toute « errance de l’être » (pour reprendre un concept de Kraepelin) a accompagné le développement du capitalisme industriel jusqu’à notre époque. De ce développement, l’histoire du commerce de la cocaïne offre un fascinant raccourci, elle qui s’ouvre par les expérimentations de Sigmund Freud, qui y voyait une panacée, pour aboutir aux vantardises de Matthew McConaughey dans The Wolf of Wall Street de Martin Scorsese, où il expliquait à Leonardo DiCaprio que le secret du métier de broker était « la cocaïne et les putes, mon pote ». Il ne croyait pas si bien dire, puisque, selon un analyste des Nations Unies, ce sont les trafiquants de drogue qui ont permis le sauvetage des banques pendant la crise des subprimes en continuant à injecter de l’argent dans des établissements auxquels plus personne ne voulait confier le moindre centime.

Je défends […] une inesthétique politique se vautrant dans les chiottes de la métaphysique.

Au-delà de l’anecdote, le rapport entre capitalisme et cocaïne est un rapport gouverné par la double idée d’une volatilisation du solide, devenu pur problème abstrait ne répondant plus qu’aux manipulations de celui qui l’opère, et d’une concentration de l’être sur sa capacité à produire de la valeur sans penser à autre chose qu’à sa tâche. Volatiliser et concentrer : je crois que ce sont là les deux opérations capitales de la métaphysique – opérations qui sont précisément celles définissant l’usage de la chimie né avec l’invention de l’anesthésie, et caractérisant aussi, désormais, la consommation massive d’antidépresseurs. Plutôt que des soumis et des serfs, je définirais donc les acteurs de l’histoire que j’essaie de raconter comme des lieux où se manifeste la tension qui existe entre le fait d’être et la possibilité de n’être pas, dont on sait qu’elle est la plus angoissante qui soit, parce qu’elle est celle que tout, désormais, refuse, de plus superficiel au plus profond, du plus quotidien au plus métaphysique, précisément. S’il y a quelque chose comme une condition humaine contemporaine, elle est donc celle du commun d’une lutte subjective entre manie et dépression, entre excitation et être, dont chacun tente de se débrouiller comme il peut, en fonction de ses désirs, de ses puissances, de ses souffrances et de ses refus, autant de points qu’il n’appartient à personne de juger.

Même s’ils abordent des sujets différents, les deux livres que vous avez publiés cette année semblent témoigner d’une même logique ou d’un même mouvement de pensé Poétique de la police peut se lire comme un traité d’esthétique puisque vous montrez que « la police est un art de l’image» (p. 195). De la même façon, L’âge de l’anesthésie semble être conçu comme un traité d’ontologie puisque la politique pharmacologique y est indissociable d’une certaine théorie de l’être à contrôler. Pouvez-vous revenir sur les rapports entre « être » et « politique », « image » et « police » ? Vos deux livres ne visent-ils pas finalement à montrer que l’image est toujours politique (non seulement, la politique a besoin pour exister de se donner une certaine image d’elle-même – de légitimité et d’autorité – mais, réciproquement, elle ne peut agir sur l’être sans s’en faire une certaine image) ?

« Poétique de la police », Laurent de Sutter (Rouge Profond, 2017

Je vous remercie de rapprocher ces deux livres qui, en effet, malgré ce qui pourrait sembler une différence abyssale de genre, relèvent aussi pour moi du même mouvement de refus de ce qui est, et de l’affirmation contraire que toute chose n’est qu’en tant qu’elle est autre chose que ce qu’elle est – à commencer à par un livre. Un livre n’est jamais seulement un livre, mais aussi une machine pouvant prendre des formes diverses et entraîner des investissements libidinaux divers, raison pour laquelle je tente pour ma part de désaxer en permanence la théorie par le biais du recours à d’autres formes, refusant toute argumentation et recourant, par exemple, aux techniques narratives de la « non-fiction » américaine. Pour moi, il n’est pas question, en faisant cela, de faciliter la lecture des éventuels lecteurs, sans parler, bien entendu, de vouloir tenter par là de rendre cool ce qui ne le serait pas sinon, mais bien de frayer un chemin théorique permettant le déploiement d’espèces de pensée autres que celles qui s’abandonnent à l’ordre de la logique ou de l’argumentation, de la discussion et du grand thème. Il n’est un mystère pour personne, je crois, que les postures de diction entraînent des effets de sens qui ne dépendant que d’elles ; or je tiens que la posture argumentative, qui continue à triompher partout dans le domaine des humanités, est peut-être la plus paresseuse de toutes, en ceci qu’elle s’inscrit dans un espace millénaire ayant valorisé la force, et donc la victoire, comme critère de délimitation du vrai et du faux. Je crois pour ma part à la possibilité d’une théorie faible, d’une « pensée débile » comme avaient tenté de la défendre Gianni Vattimo et quelques amis à lui au début des années 1980, sans trop de succès, autre que le scandale – une pensée faible, c’est-à-dire qui ne prétende pas faire rendre gorge à ce dont elle parle, mais produire des propositions n’ayant à offrir qu’elles-mêmes. Si quelqu’un s’en empare afin de construire de nouvelles propositions, elles aussi destinées à être relayées par d’autres, c’est tant mieux ; si personne ne trouve rien à en faire, c’est tant pis ; dans les deux cas, ce n’est pas la question du vrai qui s’y joue, mais la question des possibilités – de ce que ces propositions rendent possibles.

C’est la raison pour laquelle je me suis intéressé à la catégorie d’anesthésie : parce que, comme je l’ai dit il y a un instant, elle marque l’irruption d’un espace d’impossibilité dans la modernité ; ce que ma description espère pouvoir fournir, ce sont par conséquent des voies de possibilisation de ce qui était présenté comme impossible, par l’affirmation du réel de ce qui se présentait comme réalité. Dans le cas de Poétique de la police (mais aussi de Théorie du kamikaze), cela a pris la forme d’une théorie de l’activité policière telle qu’elle se rend visible dans les œuvres de fiction (surtout cinématographiques) ; dans le cas de L’âge de l’anesthésie par une analyse du développement de la pharmacologie du capital dans l’histoire de la modernité – qui est également, de ce point de vue, une histoire esthétique. À chaque fois, ce dont il s’agit vraiment, si j’ose dire, est d’autre chose, d’un renversement du point de départ en autre chose : dans Poétique de la police les images de la police devenaient police de l’image, tandis que dans L’âge de l’anesthésie la pharmacologie devenait une métaphysique, l’accessoire prenant la place de l’essentiel – parce que, sans doute, il est tout ce qu’il y a à en dire. C’est pour cela aussi, du reste, que je ne prétends en rien dénoncer le triomphe de la chimie médicamenteuse dans le contemporain : de tout temps, l’être humain n’a pu se présenter comme tel que par le biais des accessoires, des suppléments, des prothèses qui en disent le tout, c’est-à-dire qui en disent l’absence d’être. De sorte que les médicaments, en tant que prothèses chimiques, ont a mes yeux un rôle aussi important à jouer que, disons, le feu, la roue, le vêtement, etc., dans l’histoire de l’explication avec ce que nous sommes, donc que nous ne sommes pas, à moins d’admettre que nous soyons autre chose que ce que nous sommes. Bien entendu, l’affaire est immédiatement politique, dès lors que le décadrage que je propose, la vision parallaxe de la question de l’être que je soumets à l’intérêt de ceux qui veulent bien me lire tient précisément de la logique de la police et du réel dont je parlais tout à l’heure – de l’effondrement de la prétention à fonder un ordre des parts dans le réel de ce qui en est forclos, et voué à le rester. Mais l’affaire est tout autant esthétique, puisque l’image, dès lors qu’elle opère une découpe du sensible, participe du même partage justiciable d’une police, ce qu’avaient très bien compris ceux qui, comme Baudelaire, inventèrent une inesthétique à l’époque à certains savants promouvaient l’anesthésie.

Sortir de l’esthétique pouvait en effet se faire du point de vue d’une police de l’être (ou de l’image) comme elle pouvait se faire du point de vue d’une politique de ce qui s’y soustrayait, de ce qui ne parvenait pas à être ou excédait les bords de l’être, qu’il s’agît du joujou ou du maquillage, de la putain ou de la dérive sous haschich. Contre l’onto-esthétique policière des images, et le régime d’impossibilité anesthétique qu’elle promeut, je défends donc, depuis Théorie du trou, une inesthétique politique se vautrant dans les chiottes de la métaphysique – le seul endroit où continue, je crois, à fleurir la possibilité du vrai.

En procédant à une forme de pharmacologie, le livre révèle l’idée selon laquelle nous ne serions pas anesthésiés comme il serait tentant de l’affirmer mais dans un état d’anexcitation. Vous proposez ce concept notamment pour nommer l’état dans lequel se trouve les populations soumises au narcocapitalisme, revenant quelque peu sur l’expression inaugurant un « âge de l’anesthésie ». Pouvez-vous montrer en quoi, selon vous, nous assistons bel et bien à une refondation de la notion de sujet ? Est-ce que cette refondation tient seulement de sa conception politique, ou est-ce que les dimensions psychologiques et/ou métaphysiques ne peuvent être mises de côté ?

Alain Badiou

C’est une question aussi passionnante que difficile à déplier. Peut-être est-ce la raison pour laquelle je ne m’y suis toujours pas attaquée, même si j’ai tenté quelques premiers aperçus à propos du concept de sujet dans Métaphysique de la putain ou Poétique de la police : je n’ai pas de doctrine arrêtée à son propos. D’un côté, j’ai été très marqué, comme tant d’autres, par Théorie du sujet d’Alain Badiou et Le sujet qui fâche de Slavoj Zizek, sans parler de tout ce que Lacan a pu élaborer autour de cette figure, mais, d’un autre, je reste obsédé par la tradition qui, du refus de l’auteur chez Roland Barthes à la mort de l’homme chez Michel Foucault, a prétendu s’en passer. La manière que j’ai trouvé de m’en arranger, et que je tente d’élaborer entre les lignes de L’âge de l’anesthésie, est en effet de tenir que si le sujet est un concept qu’on ne peut pas balayer d’un revers de la main, c’est en vertu des effets qu’il produit sur la structure même du monde à l’époque du narcocapitalisme. C’est-à-dire que nous vivons dans un monde tout entier designé pour des sujets, au sens d’une figure de la consistance de l’être déployée dans des individualités définies par un groupe de traits à la fois négatifs (le sujet est celui dont l’être n’erre pas) et positif (le sujet est celui qui fait ce qu’il a à faire en fonction de son être). L’affaire, ici aussi, est donc politique autant que métaphysique, ce qui ne devrait pas vous surprendre tant il est vrai, ainsi que je l’ai répété plusieurs fois déjà, que la métaphysique n’est elle-même ce qu’elle est qu’en tant qu’elle est autre chose, à savoir une police.

Que l’on puisse faire la part des choses entre les deux, comme le propose une nouvelle génération de métaphysiciens, est précisément la manœuvre qui désigne l’âge de l’anesthésie : la volonté de purifier le concept de l’être dans le domaine de la pensée est le symptôme de son inscription dans la police narcocapitaliste des « sujets ». Il faut tenir que le concept de sujet est, comme tout concept, un concept pollué – une cochonnerie qui ne dit ce qu’elle a à dire qu’au moment où les casseroles qu’elle traîne font entendre leur bruit, qu’au moment où ses accessoires viennent rédimer sa prétention à définir un horizon ontologique qui se voudrait stable. C’est pour cela que je me suis permis le néologisme de « surjet » pour désigner la figure impossible de la consistance des sujets, dans Poétique de la police – les sujets en question étant ici les apprentis-policiers voulant à tout prix « être » des policiers tout en se rendant compte qu’il s’agissait là d’une injonction de part en part impossible. À l’inverse, dans Métaphysique de la putain, j’ai soutenu que l’expérience de la rencontre prostituée était l’expérience de l’effondrement de la tentative de faire consister le sujet que l’on croit être par la nécessité de l’affirmation d’un point de désir qui le désarticule dans les narrations qu’il produit à son endroit. Je crois que l’un est le revers de l’autre, et que ce que L’âge de l’anesthésie tente d’articuler est l’inscription de la figure policière du « sujet » (dont l’incarnation littérale, celle, impossible, du flic, forme la version excessive du « surjet ») est la manière dont le jeu de celui-ci avec celle-là s’effectue dans l’espace anesthétique. Car si le modèle du policier idéal désigne un horizon du « surjet » (j’en dis aussi un mot dans mon petit livre sur A Shot in the Dark de Blake Edwards), la logique narcocapitaliste privilégie plutôt sa version déplétive, celle du « subjet », de celui qui se trouve soumis à un être sur lequel il n’a pas de prise, mais qui, pourtant, le désigne comme tel – et ce même si cette désignation marque déjà un écart.

L’âge de l’anesthésie, bien que j’y rapporte pas mal d’histoires pouvant donner froid dans le dos, n’est pas un réquisitoire contre la médecine contemporaine ou contre la domination de la pharmacie dans nos existences.

En réalité, le sujet est toujours-déjà raté, soit par le dessus, soit par le dessous, ce qui fait qu’il y a quelque chose dans son concept qui finit de manière invariable par poser problème à l’être, par le gêner, comme si tout point de subjectivité ne pouvait être déclaré consistant en dernière instance que par pure décision, pure force et donc pure police. De même qu’il faut qu’il y ait de l’être, il faut qu’il y ait des sujets : telle est la pétition de principe qui naît avec l’invention de la chimie anesthésique, et dont nous sommes encore aujourd’hui les héritiers, jusque là où on s’attend le moins à la trouver, par exemple dans la biopolitique foucaldienne, cette grande fresque de la nostalgie métaphysique. En ce qui me concerne, je m’intéresse davantage aux procédures d’inconsistance, à la manière dont le sujet rate à être ce qu’il est, et donc rate l’être tout court – la manière dont le sujet n’est sujet que par bouts contradictoires et branlants, tantôt maniaques et tantôt dépressifs, mais, en réalité, toujours excité. C’est-à-dire toujours appelé hors de soi, dévié des frontières de l’être, happé par un dehors qui constitue son être davantage que tout dedans, dès lors qu’il n’y de dedans que traversé par des courants d’air qui le rendent inapte à l’habitation – l’habitation tant rêvée par Martin Heidegger, le dernier champion de l’être.

Dans L’âge de l’anesthésie, vous montrez que la résistance à la domination pharmacologique suppose d’accomplir une double sortie : hors de la politique et hors de l’ontologie. Il faudrait dès lors instaurer une politique « anti-ontologique» (p. 136), une politique qui rompe effectivement avec l’être comme « allié objectif de toute police » (p. 136). Agamben, que vous citez à deux reprises, semble jouer un rôle important dans l’invention de cette nouvelle politique. Cette politique du « désêtre » (p. 145) a-t-elle quelque chose à voir la politique de la « puissance destituante » qu’Agamben évoque dans l’épilogue de L’Usage des corps ? La « politique de l’excitation » n’est-elle pas l’autre nom d’une « politique du désœuvrement » ?

Je ne crois pas. Il faudrait ici s’expliquer très longuement avec la pensée de Giorgio Agamben, qui compte parmi les penseurs contemporains qui ont le plus irrigué mon travail, en effet, autant du point de vue du concept que de celui des formes – dérivées, dans son cas, du génie de la glose scolastique et rabbinique. Ce qui me fascine chez Agamben est le fait qu’il compte parmi les penseurs qui, dans le contemporain, on tenté de penser un au-delà de l’argumentation, une poétique de la pensée qui accepte de payer son dû à la rhétorique chère aux sophistes davantage qu’à la persuasion (si je peux reprendre la distinction de Carlo Michelstaedter) philosophique. Pour le dire dans les mots de Badiou, il y a une dimension antiphilosophique à l’œuvre chez Agamben qui ne peut que me séduire, moi qui tiens, comme vous l’avez compris, que ce qui fonde la pratique de nomination sur laquelle repose la police métaphysique du présent est bien entendu l’histoire de la philosophie. Du point de vue des thèses, en revanche, je dois bien avouer que, si je partage avec Agamben le souci du possible, je ne souscris pas à la description de l’espace ontologique bifide qu’il définit, et qui opposerait d’un côté une ontologie du commandement ou du « devoir-être » (esto) à, de l’autre, une ontologie de l’être (esti). Verser du côté d’une ontologie soumise à la loi tout ce qui, en réalité, se trouve déjà inscrit dans l’être me paraît aller vite en besogne à propos de cette dernière figure, tout autant qu’à propos de la réduction du devoir-être à une sorte de compact loi-droit faisant bon marché du recouvrement de l’un par l’autre.

Giorgio Agamben

La loi et le droit sont en effet deux choses très différentes, dont il est vrai que la lutte traverse toute l’histoire philosophique et politique de l’Occident, mais dont le résultat est bien la victoire de la loi, catégorie forgée de part en part par la philosophie grecque pour en finir avec les libertés coupables du juridique, comme l’avait bien compris Gilles Deleuze. Rien n’illustre mieux ce point, il me semble, que la manière dont Cicéron, vivant dans un monde qui avait réussi à déployer une compréhension purement opérationnelle du droit, réclama sa mise sous tutelle par la loi, lue, dit-il dans le De Legibus, dans le sens grec, donc philosophique (car né avec Héraclite) de nomos. S’il y a donc une ontologie du commandement, cette ontologie est précisément celle de l’être – là où le droit, par le déploiement infini des opérations qu’il permet, ne cesse d’en déjouer les procédures de consistance, ne cesse de faire bifurquer les attendus, et donc ne cesse de multiplier les défis à la proclamation de l’impossible. Je reviens brièvement sur toute cette affaire dans Magic ou dans Deleuze, la pratique du droit – et je la développe davantage dans Après la loi. Tout ceci pour dire que je ne crois pas à une politique de la destitution : elle est encore un blanc-seing adressé à une histoire qui n’a jamais eu lieu – car il n’y a jamais eu d’ « institution », au sens d’une mise en consistance de l’être politique du gouvernement avec lui-même, comme je le soulignais au début de cet entretien. Par conséquent, ouvrir l’horizon de notre temps au destin du « désœuvrement » me paraît relever de la pure fantaisie situationniste, du rêve d’une Arcadie pour les élus de la lucidité politique, où l’on batifolerait dans les vertes prairies du Larzac comme dans une de ces sinistres publicités pour des fromages du terroir.

Pour ma part, je crois en effet qu’il n’y a que du faire : ce dont nous avons besoin n’est pas d’inventer une forme de désœuvrement qui marquerait notre retrait de l’espace policier du narcocapitalisme, mais une forme de poétique qui tracerait une ligne d’action au milieu des débris de sa tentative pour se présenter comme fondée. Cette poétique, je l’appellerais volontiers « pirate », si on accepte de me suivre lorsque je dis que ce qui singularise la piraterie est l’invention d’une langue qui ne devrait pas exister, d’une langue là où il y en a pas, à savoir sur la mer – puisque la règle veut qu’il n’y ait de langue que là où l’on marche, que là où règne l’ordre de la terre. Une telle poétique ne peut être qu’une poétique de l’effet : une poétique pragmatique, sans révolution ni lendemain, sans vertes pâtures ni aube ludique, sans amour libre ni bonheurs de l’amitié – un lent travail souterrain dans le dépotoir de l’être, visant à forcer, au milieu des forces de la police, l’existence d’espaces où leur inconsistance déploie ce qu’elle peut rendre possible. Là aussi, si je peux me permettre de renvoyer à un encore un autre livre de ma plume, il s’agit d’un point que j’essaie de développer dans un travail à paraître sur la figure de Jack Sparrow, le capitaine pirate incarné par Johnny Depp dans la série de films Pirates of the Caribbean. Telle est peut-être la plus grande différence qui existe entre Agamben et moi : là où il défend « le » possible, sous la forme désespérée d’une luciole qui n’aurait pas encore disparu, je préfère me préoccuper du « rendre » possible », c’est-à-dire de l’action qui finit par produire ce que, pour sa part, il préfère voir surgir. Mais cette distinction de principe n’invalide en rien, à mes yeux, l’immense importance de son travail, et le respect absolu que j’ai pour l’homme comme pour l’œuvre, l’un et l’autre demeurant une des grandes sources d’inspiration vers lesquelles se tourner pour parvenir à comprendre quelque chose au présent.

Vous publiez ce même ouvrage en anglais dans votre collection Theory Redux chez Polity Press en modifiant le titre L’âge de l’anesthésie par Narcocapitalism. Est-ce simplement une question éditoriale ou au contraire une adresse particulière à une certaine culture politique et philosophique du monde anglo-saxon ?

Pour la petite histoire, il faut savoir que ce livre est, à l’origine, une commande de John Thompson, le directeur éditorial de Polity Press, qui souhaitait que je publie un ouvrage dans la collection que j’y dirige, malgré ce qui a longtemps été ma répugnance à le faire, pour des raisons avant tout politiques. Aussi dérisoire cela puisse-t-il paraître, j’ai le sentiment que publier dans une collection que je dirige me fait perdre quelques centimètres carrés sur les tables des libraires, que je pourrais mieux occuper si je publiais un autre ouvrage à la place – tandis que j’envahirais avec les miens l’espace que voudrait bien m’offrir un collègue. Rendre possible, après tout, commence par le fait de rendre visible – ou, en tout cas, d’agir dans l’espace de visibilité de la pensée que demeure de manière décisive la librairie, de telle sorte à y faire exister une série de propositions qui, sinon, seraient remplacées par d’autres, qui m’intéressent moins, voire me dégoûtent. Toujours est-il que je me suis plié à la proposition de John, et qu’en m’y pliant j’ai accepté de jouer le jeu de la publication dans le monde anglo-saxon, jeu gouverné par un ensemble de règles très différent de celui en vigueur en France, en Italie ou en Allemagne, pour prendre quelques exemples que je connais un peu.

« Narcocapitalism », Laurent de Sutter (Theory Redux, 2017)

Ce qui caractérise en effet l’espace éditorial anglais et américain est la séparation très stricte qui existe entre le monde universitaire, considéré comme l’écologie naturelle (et exclusive) de la pensée, et le monde des médias, qui ne relaie une pensée que pour autant qu’elle réponde à un nombre de conditions que très peu parviennent à satisfaire. Dans le domaine de la pensée radicale, les seuls à avoir réussi à transgresser la frontière entre l’université et le monde des « public intellectuals » sont Noam Chomsky et Slavok Zizek, avec Naomi Klein ou, dans une moindre mesure, David Graeber en accessit ; les autres sont voués à tourner dans les campus. Que la vie intellectuelle anglo-saxonne soit donc vouée à l’espace académique entraîne des conséquences graves, tant du point de vue des formes admises que du point de vue des thèses tolérables, dans la mesure où, malgré l’influence croissante du management néolibéral, les universitaires demeurent leur propre public. C’est-à-dire, pour l’exprimer de manière un peu brutale, qu’ils peuvent prendre leurs rêves de libéraux sous cloche pour la réalité – et qu’ils hésitent d’autant moins à faire la police de ce qui leur paraît inadmissible qu’ils sont persuadés de se trouver du bon côté de la conscience morale et politique (je parle ici des humanities). Cela implique de chaque auteur d’une part qu’il fasse sa profession de foi « critique », mais aussi, d’autre part, qu’il se soumette à des règles de narration impliquant de privilégier le commentaire d’auteur et de valoriser les formes théoriques ruminantes, sans parler d’accepter qu’il n’y a pas de « vrai » livre en-dessous d’un certain nombre de pages. Or il se fait que ma collection, même si elle doit composer avec cette écologie très singulière, a été conçue comme un appel à se soustraire à cet ensemble de contraintes, et à refuser la séparation existant entre monde de la culture universitaire et monde de la culture publique – dans le but de parvenir à y intervenir.

Choisir « Narcocapitalism » comme titre constituait donc un compromis, destiné à apaiser les dieux tatillons de l’université, qui seront son premier lectorat, tout en ménageant, par le régime narratif qui est celui que j’ai choisi, la possibilité d’un accès à des sphères plus vastes – ce que, semble-t-il, n’aurait pas permis « The Age of Anaesthesia ». D’un côté, il s’agit d’un titre qui sonne anticapitaliste et critique (alors que le livre n’est ni l’un, ni l’autre) ; de l’autre il prend la forme d’un concept presque publicitaire, dont il n’est pas impossible qu’il lui vaille la curiosité de tel ou tel passeur médiatique ou autre, malgré leur défiance pour tout ce qui vient de l’université. Nous verrons si ce choix stratégique est le bon, ou s’il ne résulte que d’une illusion éditoriale de plus, l’édition n’étant, après tout, que la pratique généralisée d’un ensemble d’illusions consensuelles à propos de ce que doit être qu’un livre, et de ce qui est susceptible de compter parmi ses chances de succès, illusions, du reste, souvent déçues.

Entretien préparé par Jonathan Daudey et Mickaël Perre
Propos recueillis par Jonathan Daudey et Mickaël Perre

Notes :

[1] Laurent de Sutter, De l’indifférence à la politique, PUF, 2008, p. 18


A lire :

Mickaël Perre, « Avant l’être, il y a la politique » : à propos du dernier livre de Laurent de Sutter, in Diacritik, URL : https://diacritik.com/2017/09/21/avant-letre-il-y-a-la-politique-a-propos-du-dernier-livre-de-laurent-de-sutter-par-mickael-perre/

 

 

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