Entretiens/Philosophie

Entretien avec Laurent de Sutter : « La jouissance que nous éprouvons face aux images de destruction est directement liée à la possibilité de l’expérience du sublime »

Laurent de Sutter © Photo Geraldine Jacques

Laurent de Sutter © Photo Geraldine Jacques

Laurent de Sutter est professeur de théorie du droit à la Vrije Universiteit Brussels. Il dirige la collection Perspectives critiques aux Presses universitaires de France et la collection Theory Redux chez Polity Press. Dernièrement, il a publié Magic. Une métaphysique du lien (PUF, 2015) et dirigé l’ouvrage Vies et morts des super-héros (PUF, 2016)Le 4 mai 2016, il publie Théorie du kamikaze, l’occasion de nous entretenir autour de cet ouvrage nécessaire et passionnant. 


Pourquoi avoir faire le choix philosophique de la figure du kamikaze pour penser le terrorisme ?

"Théorie du kamikaze", Laurent de Sutter (PUF, 2016)

« Théorie du kamikaze », Laurent de Sutter (PUF, 2016)

Laurent de Sutter : Il ne s’agit pas d’un choix, et il ne s’agit certainement pas de philosophie. Parmi les quelques articles de foi qui constituent la totalité de ce que j’ose à peine nommer ma « méthode », il y a une dépendance absolue par rapport aux objets qui s’offrent à nous. Je veux dire : une acceptation de vivre sous les objets plutôt qu’au-dessus d’eux – de sorte que la seule manière de tenter d’en comprendre quoi que ce soit est d’écrire sous leur contrainte, plutôt que tenter d’écrire « sur » eux. Je n’ai donc pas choisi de parler des kamikazes, au sens où il s’agirait d’une décision pesée de ma part, s’inscrivant dans un programme de travail où ils trouveraient leur place naturelle. Il se fait juste que je me trouvais au Japon lors de la seconde vague d’attentats ayant frappé Paris, et que, voyant, de loin, les éditorialistes, les experts et les social networkers se mettre aussitôt à piailler, et à rejouer le grotesque théâtre des explications qui avait déjà déployé ses guenilles au mois de janvier précédent, j’ai été forcé d’écrire quelque chose à ce propos. Or, j’ai constaté que si tout le monde semblait avoir une idée sur pourquoi les kamikazes avaient frappé Paris, bien peu (en fait, personne) prenaient le temps de tenter de ne fût-ce que décrire ce qu’ils avaient fait, au sens le plus concret, le plus ordinaire du terme. Théorie du kamikaze est une tentative d’opérer cette description, et d’en suivre les fils le plus loin possible à l’intérieur des enjeux politiques, esthétiques, et même métaphysique, qu’ils impliquent. Il n’y a pas de philosophie, là-dedans, quoique le recours à des figures plus ou moins importantes de philosophie m’ait parfois permis de progresser dans l’histoire que les kamikazes m’ont forcé à raconter. C’est une histoire tortueuse, remontant jusqu’aux sectes syriaques des premiers siècles, et parcourant certaines étapes un peu oubliées de l’élaboration, en Europe occidentale, d’une relation aux images, dont au divin – comme la querelle des enthousiastes, en Angleterre, au 18e siècle, ou l’invention, à la même époque, de la catégorie moderne de « sublime ». A ma grande surprise, ce qui ne devait être qu’une tentative de sortir de l’ordre du discours explicatif entourant « le » terrorisme kamikaze contemporain s’est transformé en une espèce de théorie express des relations entre images et explosion, mettant en cause la totalité de l’ordre visuel gouvernant nos perceptions.

Dans votre livre, la dimension politique et culturelle d’un « conflit » Occident/Orient est peu présente. Est-ce parce qu’à vos yeux, elle ne permet pas de rendre compte de l’esprit du kamikaze ?

Je dois bien avouer que les mots que vous utilisez me laissent perplexe. Je ne comprends rien à cette histoire de « conflit ». Je ne vois pas où il se situe ; j’ignore tout de ses tenants et aboutissants, s’il a lieu ; je ne comprends pas du tout quels sont les acteurs, « Orient » et « Occident », qui y seraient partie. Certains commentateurs plus ou moins bien intentionnés aiment à sortir cette carte de leur manche pour je ne sais trop quelles raisons – peut-être pour aider les sociétés françaises d’armement à écouler un peu plus de marchandises encore. La rhétorique du conflit, dans l’affaire qui nous occupe, relève de manière typique de la volonté d’explication dont je parlais tout à l’heure. Il faut à tout prix qu’il y ait une cause, et que cette cause soit formulable dans le langage général et abstrait des manuels pour grandes écoles : tel est, semble-t-il, l’impératif catégorique auquel se doit de répondre l’expert ès terrorisme. Inutile de dire que je trouve tout cela parfaitement débile, au sens que Gilles Deleuze donnait à ce mot – celui d’une faiblesse profonde des forces, d’une dégénérescence du cervelet (pour utiliser une autre de ses expressions). Je ne vois pas du tout en quoi les choses deviendraient soudain plus claires, et donc plus gérables, du fait que, soudain, dans un gigantesque tour de passe-passe géostratégique et géopolitique, une sorte de « guerre » viendrait constituer l’horizon de sens des attentats qui ont eu lieu en France et ailleurs. Au contraire, je pense que cette obsession pour le général et l’abstrait (pour ce que Deleuze appelait le « molaire ») constitue la modalité princeps de forclusion de l’événement qu’ont constitué les attaques en question. Car cet événement a rendu visible quelque chose qui devait rester caché, à savoir, précisément, que notre manière de voir se trouvait structurée par une division du visible et de l’invisible, reléguant dans le second domaine la dimension de violence propre à l’ordre de cette division elle-même. Avec les attentats kamikazes, une image vient soudain hacker le dispositif visuel qui constitue la seule voie de connaissance que la presque totalité d’entre nous avons d’eux ; c’est de ce hacking que les explications guerrières, civilisationnelles ou religieuses tentent de constituer la police – une police toujours plus intransigeante à mesure que le devenir visible du principe de structure de l’ordre du visuel est rendu perceptible.

Jean Baudrillard

Jean Baudrillard

Vous montrez que le kamikaze n’est pas un fanatique qui a, comme dirait Nietzsche, « foi en sa conviction », mais une personne, qui n’étant pas convaincue de ce qu’il défend, cherche à se convaincre lui-même en passant à l’acte. Comment expliquez-vous que le kamikaze soit tout sauf fanatique ?

Une fois de plus, je ne l’explique pas ; je me contente de relayer cette hypothèse, formulée par Slavoj Zizek dans Bienvenue dans le désert du réel, hypothèse qui m’intéresse précisément parce qu’elle nous oblige à nous écarter de la tentation de l’explication. C’est Jean Baudrillard qui disait que la théorie n’est pas là pour interpréter le monde, mais pour l’empirer. Il voulait dire par là que, pour pouvoir provoquer un effet de réel, aussi ténu fût-il, la théorie devait opérer un passage à la limite de l’admissibilité – elle devait exagérer beaucoup pour pouvoir être un peu juste. L’hypothèse de Zizek prend tant les explications convenues à rebrousse-poil qu’à mes yeux elle ne peut être que plus juste qu’elles. En tout cas, elle constitue une tentative, appelant un relais. Je serais toujours plus proche de ce genre de pratique théorique, elle-même un peu kamikaze, que de celles qui visent à forclore le plus vite possible ce qui les suscite dans des catégories qui précédaient leur survenance.

Après les attentats du 11 septembre 2001, Jean Baudrillard, défend à la suite de Zizek et Muray que « le terrorisme des djihadistes n’est que le sursaut d’un réel agonisant[1]». Pourquoi ce sauvetage du réel passe par la volonté mortifère de réaliser Dieu ?

"L'esprit du terrorisme", Jean Baudrillard (Galilée, 2002)

« L’esprit du terrorisme », Jean Baudrillard (Galilée, 2002)

De manière générale, je me sens très proches des thèses de Jean Baudrillard, qui est, à mon sens, un des rares penseurs à avoir saisi les enjeux concrets, pratiques, des événements auxquels il avait assisté. Il en va de même de Slavoj Zizek. Je crois, comme eux, que ce à quoi les attentats kamikazes nous confrontent, c’est à quelque chose qui peut être formulé dans les termes de la distinction lacanienne de la réalité et du réel. Si la réalité a structure de fiction, le réel est le moment où la structure de fiction de la réalité se manifeste. C’est ce phénomène-là, qui appartient à la topique moderne de l’événement, que les attentats kamikazes nous invitent à méditer – quelle que soit la forme que prend, ensuite, la quête du réel chez ceux qui perçoivent le mensonge de la réalité. Il se fait que, chez certains kamikazes contemporains, cette quête passe par une tentative de donner corps à un dieu incertain. Mais il s’agit d’un phénomène tout à fait contingent. Cela pourrait très bien être autre chose. De ce point de vue, à nouveau, la discussion tournant autour de la dimension religieuse (ou pas) des intentions des kamikazes est sans intérêt. Ce qui est intéressant, en revanche, c’est d’examiner ce qui se noue entre les affects suscités par les images d’attentats, et la longue tradition de spectacularité attachée à la religion – dans laquelle l’enthousiasme, c’est-à-dire, au sens étymologie, le kamikaze (le « souffle divin »), a joué un rôle capital. C’est ce nouage qui a permis que Kant, au moment d’élaborer sa doctrine esthétique, ait pu penser ensemble le sublime, l’enthousiasme et la Révolution française. Je fais l’hypothèse que nous vivons encore dans sa suite, et que la jouissance que nous éprouvons face aux images de destruction est directement liée à la possibilité, toujours intacte dans le contemporain, de l’expérience du sublime.

Accorderiez-vous votre propos avec Alain Badiou qui explique que les combattants de Daech, possédés par un désir frustré d’Occident, se « vengent », à travers une pulsion de mort destructrice et nihiliste, en attaquant directement et sans pitié son objet inavoué du désir[2] ?

Ce serait la seule définition que je serais prêt à accepter de l’Occident : ce qui frustre. Alain Badiou, en ce sens, a tout à fait raison de parler de désir frustré d’Occident – car c’est la seule expérience qu’il soit jamais possible d’en faire. Le désir d’Occident ne peut être que frustré. C’est pourquoi les plus dangereux ne sont pas tant les quelques excités qui viennent se faire sauter dans des capitales européennes, que ceux qui avancent les théories suivant lesquelles l’Occident serait menacé par je ne sais trop quelle vague d’envahisseurs mangeurs d’enfants. Les vrais frustrés, ce sont eux.

Entretien préparé par Jonathan Daudey
Propos recueillis par Jonathan Daudey

Notes :

[1] Baudrillard, Jean. « Hypothèses sur le terrorisme », in Power Inferno, Paris : Galilée, 2002, p. 54

[2] Badiou, Alain. Notre mal vient de plus loin. Penser les tueries du 13 novembre. Paris : Fayard, coll. Ouvertures, 2016, pp. 39-45

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4 réflexions sur “Entretien avec Laurent de Sutter : « La jouissance que nous éprouvons face aux images de destruction est directement liée à la possibilité de l’expérience du sublime »

  1. Confondre l’expérience du Sublime devant la Nature selon Kant et les explosions de bombes humaines qui tuent des innocents, trouver ce dernier sublime, c’est vraiment être le dernier des enculés.

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  2. Pingback: Entretien avec Laurent de Sutter : « L’âge de l’anesthésie dont je parle est en réalité l’âge de la dépression » | Un Philosophe

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