Cinéma/Philosophie/Pop Philosophy

Les philosophes de Zootopie

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La ville de Zootopie

Depuis quelques années, certains dessins animés de Walt Disney proposent une certaine vision du monde, de l’époque et de l’homme moderne. Le dernier en date, Zootopie, possède un ton proche des Fables de La Fontaine, où les animaux, servant d’allégories, décrivent des types d’hommes. Mais au-delà de ces considérations, ce sont véritablement de philosophies qui s’opposent et s’entrechoquent : voici quelques philosophes qui se dessinent en arrière-plan des personnages et des scènes.

Affiche du film

Affiche du film

Sartre et De Beauvoir. Le personnage de Judy Hopps est intimement convaincue que l’existence précède l’essence. Elle pense que nous choisissons nous-mêmes notre essence, que nous la façonnons selon notre volonté, alors que ses parents considèrent que l’essence du lapin se constitue comme être-vendeur-de-carottes. La philosophie de notre personnage principal est l’existentialisme : l’homme est l’unique maitre de ses actions, de ses choix, c’est lui seul qui fait le choix de son essence et de sa constitution. Aucune prédétermination n’entre ainsi en jeu, qu’elles soient religieuses, politiques, sociales ou encore familiales. Judy Hopps affirme sa liberté de constitution de son essence en voulant devenir policière : elle fait le choix de son essence succédant à son existence. Son être-dans-le-monde n’est pas déterminée par des causes externes à son vouloir propre. Dans ce même esprit, elle considère comme Simone de Beauvoir qu’on ne naît pas lapin, on le devient. Et ce devenir-essence, cet accès à son être se fait dans une existence absolument libre, où chaque individu fait usage de son libre-arbitre pour essentialiser son existence. Nous comprenons très clairement qu’«  il n’y a pas de déterminisme, l’homme est libre, l’homme est liberté[1] », et qu’il n’est aucunement la peine de se cacher derrière un quelconque déterminisme. Dans Zootopie, Judy Hopps comprend dès son enfance que si elle veut devenir ce qu’elle veut être, il va falloir qu’elle se condamne à être libre et à s’inventer soi-même.

Nietzsche. Dès les premiers instants du film, l’expression pindaro-nietzschéenne « Deviens ce que tu es[2] » apparaît en arrière-plan. La jeune Judy Hopps est poussée par ses parents à ne pas devenir ce qu’elle rêve d’être, ou ce qu’elle veut être. Ses parents, emplis de sagesse et de bienveillance vis-à-vis de leur fille, cherchent à lui faire comprendre que les lapins sont faits pour vendre des carottes, et certainement pas devenir « flic » : on n’a jamais vu un lapin devenir policier. Pour ses parents, il faut être cohérent avec son être et suivre son instinct, son animalité. Contre Sartre, Nietzsche considère que si l’homme est un animal malade c’est justement parce qu’il croit qu’il a la possibilité et le pouvoir de devenir ce qu’il veut. Or, comme Nietzsche, les parents de Judy Hopps sont déterministes, sans pour autant être fatalistes. Pas fataliste dans la mesure où ils défendent une forme d’amor fati, un amour de/pour leur destinée. Ils se savent déterminés par des instincts biologiques, auxquels ils ne peuvent résister et non pour d’autre choix que d’aimer ce qu’ils sont devenus, puisqu’ils sont devenus ce qu’ils sont (ou ce qu’ils avaient à être). Ils aiment être ce qu’ils sont devenus et accomplissent leur devenir-être dans la joie. Le fardeau de leur détermination instinctive est pour eux une joyeuse contribution à la classe des lapins.

Judy Hopps et Nick Wilde (de gauche à droite)

Judy Hopps et Nick Wilde (de gauche à droite)

Bourdieu. Le personnage de Nick Wilde est un urbain, un renard des villes. Il baigne dans la société, dans l’économie sociale. Son discours, aux apparences pessimistes et fatalistes est en réalité un véritable discours sociologique bourdieusien, marqué par les conditions sociales d’existence. Alors que la novice lieutenant Judy Hopps affirme devant lui être une sartrienne convaincue, il lui oppose le déterminisme sociologique qui opère au sein du concept d’ « habitus ». Par ce concept, que vise précisément Bourdieu ? L’habitus permet de (re)penser le lien entre la socialisation et les actions des individus. Définissons ainsi l’habitus comme ensemble des dispositions, des schèmes d’action ou de perception que l’individu acquiert par le biais de son expérience sociale. Par sa socialisation, puis par sa trajectoire sociale, tout individu incorpore lentement un ensemble de manières de penser, sentir et agir, qui se révèlent durables. Bourdieu pense que ces dispositions sont à l’origine des pratiques futures des individus. Toutefois, Bourdieu ne conçoit pas l’habitus comme une habitude que l’on accomplit machinalement : il se définit bien plutôt en tant que « puissamment générateur[3] ». L’habitus est assimilable à un agrégat de « structures structurées prédisposées à fonctionner comme structures structurantes[4] ». Comme producteur de socialisation, l’habitus est  une structure structurée, et simultanément il est une structure structurante puisque cette notion comme générateur d’un nombre incalculables et presque infinis de pratiques nouvelles. Nick Wilde considère ainsi que chaque individu est depuis sa plus tendre enfance amené culturellement, socialement, politiquement à jouer dans la société un rôle prédéterminé. Il se sait, étant renard, lui-même structuré socialement à procéder à des magouilles, des ruses et autres entourloupes : son habitus de renard a été intégré comme une première peau.

Machiavel. La fin justifie-t-elle les moyens ? Dans ce film de Walt Disney, comme chez Machiavel, lorsqu’il est question d’accomplir une action jugée comme moralement bonne, la réponse est positive. Pour affirmer le bien et le juste face à un peuple, il ne faut pas hésiter à utiliser la force : la vertu doit s’imposer, quoiqu’il arrive. Dans Le Prince[5], Machiavel montre explicitement que la force est toujours juste quand elle nécessaire. Judy Hopps et Nick Wilde n’hésitent pas, pour faire avouer le voleur des « Hurleurs nocturnes », à avoir recours à la force de la torture. Ils le font capturer avec l’aide de l’équipe de la musaraigne mafieuse, le pendent au-dessus d’une trappe ouvrant sur un lac gelé pour le refroidir s’il ne répond pas. Cependant, Nick et Judy avaient failli subir le même traitement auparavant à cause d’un conflit entre le parrain et Nick. Chez les spectateurs, il est clair que pour les deux personnages principaux, cette menace était jugée comme terrible et injustes : en revanche, en ce qui concerne le voleur, cette usage de la force est perçue comme nécessaire car juste, c’est-à-dire comme un moyen visant une finalité moralement bonne et utile. La légitimité de la force est validée par la valeur morale de l’action. Bien évidemment, Machiavel s’adresse aux dirigeants politiques des Etats, mais ces deux personnages sont en position de pouvoir dans ce film d’animation, validant, avec mesure, la thèse machiavélienne.

Les parents de Judy Hopps

Les parents de Judy Hopps

Michel Foucault. L’exclusion des fous du monde de la raison qu’analyse Foucault[6], ressemble à l’exclusion des prédateurs du monde des proies. Dans Zootopie, les animaux-prédateurs et les animaux-proies vivent en communion dans la paix, jusqu’à ce que certains prédateurs consomment les fleurs appelées hurleurs nocturnes. Au contact alimentaire avec ces fleurs, ils deviennent fous, ou anormaux pour la société et son dès lors exclus. Exclus de la société, exclus du monde animal « normal », car ils pourraient attaquer les proies et devenir un danger pour la société , société qu’il faut défendre coûte que coûte. L’exclusion sert à les désigner comme externe à la raison, à la norme que fixe la société et l’Etat : d’abord, sont enfermés les prédateurs devenus fous, puis très rapidement les pauvres, les criminels, les hérétiques, les libertins, le Juif – aujourd’hui le migrant. Normer l’identité humaine sert avant tout politiquement, bien que caché derrière des intentions médicales. Tout ce qui est hors-norme doit être mis à l’écart de la société : chez Walt Disney, les prédateurs risqueraient de tuer les proies, comme les fous de s’en prendre aux « sensés ». Ce que montre Michel Foucault c’est que les processus de répression que constituent ces zones d’exclusion, de quarantaine, se prennent pour des oeuvres de charité. Le prédateur change comme le fou de statut social : sa place a été acceptée pour devenir ensuite un parasite à détruire et rejeter hors du monde absolument. Le maire Leodore Lionheart fait passer ces actions d’exclusions et de persécutions pour un bien pour la communauté zootopienne. Ces insensés sont punis par les détenteurs de la norme, de ce que la norme violente les fous, les déraisonnés par la persécution et l’exclusion (enfermement, correction, psychiatrie). Les prédateurs furent acceptés par les proies jusqu’à ce que la ville de Zootopie, par le biais d’une propagande de l’Etat policier change la norme ; autrement dit, la normalisation se constitue comme un accroissement des restrictions de l’exclusion. Zootopie se dessine, non pas comme une utopie mais comme une anthropotopie, dénuée de science-fiction.

© Jonathan Daudey

Notes:
(1) Sartre, Jean-Paul. L’existentialisme est un humanisme, p. 29-30
(2) Nous retrouvons cette formule reprise ici à l’impératif notamment dans la Deuxième Pythique, de Pindare et en sous-titre d’Ecce Homo, de Nietzsche.
(3) Bourdieu, Pierre. Questions de sociologie, Minuit, p. 134
(4) Bourdieu, Pierre. Le Sens pratique, Minuit, 1980, p. 88
(5) Machiavel. Le Prince. Nous retrouvons ces idées célèbres entre les chapitres 15 à 22.
(6) A lire sur cette question, les analyses portées dans Foucault, Michel. Histoire de la folie à l’âge classique, Gallimard Tel, et Foucault, Michel. Les Anormaux, Cours au Collège de France 1974-1975, Gallimard.

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