Philosophie/Presque rien

Presque rien | Le silence du lapin

« Lapin », Henri Rousseau (huile sur toile, 1908)

Ça crie, ça hurle, ça vocifère, ça braille, ça piaille, ça s’égosille, ça s’époumone. Inlassablement, nous entendons les plaintes et les reproches faits aux sociétés contemporaines qui se complaisent dans l’agitation permanente, dans un brouhaha chaotique. Buzz, wizz, notifications, sonneries, klaxons et alertes en tout genre. Il ne se passe pas une journée sans que le sifflet des breaking news ne retentissent dans un coin du monde. Les téléphones retentissent à tout moment, par surprise pour informer d’une alerte attentat. Qu’il vibre, qu’il sonne ou qu’il notifie par un son unique, le téléphone est le symptôme de cet état d’alerte permanent qui rythme les existences humaines, comme un speaker de poche. Dès lors, nous sommes toujours déjà pris dans un capharnaüm qui assourdit, où les sons s’annulent mutuellement puisqu’ils surgissent de manière incessante. Faire du non-événement une occasion de s’écharper sur les plateaux de télévision, de mettre en scène des disputes desquelles nous ne pouvons retenir que les cris et les heurts démesurés. L’espace visuel se structure lui aussi sur le mode du bruit et du vacarme oculaire à coups de publicités, de panneaux gigantesques et de néons agressifs. Le clignotement des enseignes veut acculer l’œil dans les déboires de l’ouïe par l’engloutissement total, noyant ainsi l’acuité des sens à comprendre le réel en le jugeant, en le critiquant — en le discriminant. Tous les bruits demeurent confus, du stéréo vers le mono.

Le lapin est un animal occupant un statut particulier, à savoir celle d’être une proie. Ce n’est pas un prédateur quiet, mais un être existant toujours dans la possibilité d’être anéanti, d’être attaqué, sans forcément pouvoir s’échapper. Il se doit de vouer son existence et ses actions à la discrétion et à la réserve. Ceci fait ainsi du lapin un animal hyper-silencieux qui jamais n’est bruyant, et toujours taiseux. En étant principalement nocturne, le lapin échappe derechef au tintement visuel indiquant sa présence. Or, le lapin n’est en rien taciturne, voire muet. Eo ipso, les lapins ne vivent jamais isolés, toujours en petit groupe afin de se protéger, de mettre en commun et de répartir les tâches. Parmi les lapins d’un même groupe, certains vont jouer le rôle de veilleur et de sentinelle, possédant un attirail de techniques d’alertes furtives. La technique la plus courante est celle consistant à taper le sol de la patte arrière, qui produit dès lors, non pas véritablement un son, mais une résonance terrestre afin d’informer ses congénères d’une menace à venir. Si le prédateur est aérien par exemple, il ne percevra pas cette légère secousse. De plus, le lapin n’est pas un animal qui crie couramment. Son cri — strident et retentissant — ne sert uniquement en cas d’alerte impérative, faisant cas d’une menace à l’œuvre, dévorant un de ses congénères ou lui-même. Risque : indiquer à plus forte raison sa présence et la proximité de son groupe, pouvant mener à son anéantissement.

« Cities under siege », Stephen Graham (Verso Books)

Penser une politique du lapin reviendrait à penser la polis comme étrangère à cette ordre de la cacophonie ambiante. En aucun cas, il serait nécessaire de vivre caché pour vivre heureux. Néanmoins, faire entendre sa voix ne peut être crier à tue-tête dans le bruit infini du monde. La symphonie de la cacophonie est la mise en ordre des bruits servant à taire toute véritable alerte urgente, à réduire tout événement à néant, en d’autres termes à transformer toutes les nouvelles en news — tous les faits divers en événements. Les hurlements incessants ne permettent plus de partager le réel clairement et les « lanceurs d’alerte » perdent malheureusement de leur résonance nécessaire. Lorsque Stephen Graham parle dans Cities under siege de tous les dispositifs de contrôle des zones urbaines et péri-urbaines, à l’image des checkpoints, des drones, des GPS, des passeports biométriques, des puces RFID, des détecteurs de cibles, des essaims de nanocapteurs, des dirigeables de surveillance, ainsi que de tout l’arsenal « non létal » des bombes aveuglantes et assourdissantes, cela affirme cette indistinction des menaces et des dangers, à force de speakers toujours sur le qui-vive. Même le concept de « voisin vigilant » sert ces dispositifs de surveillance des populations en faisant de tout fait banal un nuisible à détecter, à dénoncer et à détonner. Le lapin ne fait pas cas de tout ce qu’il perçoit car il sait qu’il se mettrait en danger de mort, ainsi que ses pairs. Il sait avec clairvoyance et lucidité déterminer là où le bruit à une valeur de prévention — instinct qu’il convient de rapprivoiser pour s’extraire de l’invisible présence des fausses alertes assourdissantes.

© Jonathan Daudey


Presque rien se compose sous la forme d’une série de chroniques philosophiques et littéraires se donnant pour objectif d’observer et d’interroger les mythologies de notre présent, de faire état de moments contemporains et d’étudier patiemment certains objets du quotidien. L’idée est de proposer de courts textes qui prennent le temps de questionner de manière inactuelle des instants actuels.

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