Entretiens/Philosophie

Entretien avec Jérôme Lèbre : « La seule non-violence qui soit digne est celle de faire obstacle par soi-même, comme être vulnérable »

Jérome Lèbre

Jérôme Lèbre est philosophe. Normalien, il est professeur de philosophie en classes préparatoires littéraires, habilité à diriger des recherches, directeur de programme au Collège international de philosophie, membre associé du Centre de recherches en philosophie allemande et contemporaine de l’Université de Strasbourg (Crephac) et de l’Equipe de recherche sur les rationalités philosophiques et les savoirs de l’Université de Toulouse (Erraphis) ainsi que membre de l’Institut des hautes études en psychanalyse. Spécialiste de Jacques Derrida et de Jean-Luc Nancy, il est l’auteur de nombreux ouvrages tels que Vitesses (Hermann Philosophie, 2011), ou Signaux sensibles (avec Jean-Luc Nancy, Bayard, 2017), Eloge de l’immobilité (Desclée de Brouwer, 2018)  et Scandales et démocratie (Desclée de Brouwer, 2019). En avril 2023, il publie Repartir. Une philosophie de l’obstacle (PUF, Coll. Perspectives critiques), ouvrage d’une grande puissance philosophique et poétique, véritable méditation sur la résistance, la vulnérabilité et l’obstacle.


Après vos livres sur la vitesse, sur l’immobilité, le scandale, vous avez écrit cet ouvrage sur la question de l’obstacle. Quelle est la genèse de ce texte qui médite les forces, les faiblesses et les vertus de l’obstacle ? Peut-on dire que vous poursuivez une réflexion qui articule mouvement et événement au cœur d’une philosophie de l’action ? 

« Repartir. Une philosophie de l’obstacle », Jérôme Libre (avril 2023)

Oui, c’est bien cela, il s’agit d’articuler mouvement et événement, d’une manière qui se veut descriptive et qui souligne aussi certaines règles de l’action, surtout politique et militante. Je me suis demandé antérieurement à quel point la vitesse était une expérience, et j’en suis arrivé à la conclusion que ce qui s’expérimentait était toujours des variations de vitesse (accélération, décélération) ou des différences de rythmes ; à l’inverse la plus grande vitesse technique implique la stabilisation d’un véhicule lancé dans un mouvement aussi uniforme que possible (ce que l’on nomme vitesse de croisière) : elle devient littéralement inexpérimentable, autrement dit se mue en expérience de l’immobilité (dans une voiture, un avion, un train). J’ai rencontré dans ce contexte le cas paradoxal du choc, qui est un événement situé à la limite de l’expérience, qui en sort même d’une manière radicale s’il a lieu à grande vitesse : ce qui est vrai de l’accident, mais aussi du calcul en physique du choc entre les particules, qu’on ne peut saisir qu’en fonction des états antérieurs et postérieurs les plus proches. J’ai ensuite tenté de rendre compte des différentes situations où la vitesse se muait en immobilité, en vue de remettre en cause une pensée et une politique dominantes centrées sur les flux, au bénéfice d’une pensée et d’une politique de l’arrêt : arrêts contraints dans les écoles, les hôpitaux, les prisons ou les camps (les migrants font bien plus l’expérience de l’arrêt que du mouvement), arrêts volontaires par la grève et l’occupation des lieux (places publiques, zones à défendre…). Ce qui m’a intéressé dans le scandale est sa définition première : le caillou qu’on trouve sur le chemin et sur lequel on trébuche, donc l’événement qui impose un temps d’arrêt et détermine une reprise différente dans le cours des événements. Et donc ce dernier ouvrage thématise directement l’obstacle : ce qui se tient là, sur le chemin, ce qui impose l’arrêt et donne à tout trajet un autre sens que la simple arrivée.

Ce qui m’a frappé, c’est que généralement on anticipe une action, individuelle ou commune, en repérant les obstacles de façon à les éviter ou les éliminer. C’est là le schéma technique de l’action, que la technique réalise effectivement : atteindre et maintenir la vitesse de croisière uniforme dont je viens de parler suppose ainsi que matériellement on ait rendu l’espace lisse, non-événementiel, ce qui exige concrètement de conjurer toutes les irrégularités de la configuration terrestre ; d’où ces énormes travaux que sont le terrassement, la percée des tunnels, la construction des ponts, l’asphaltage des routes et des aéroports, l’installation des rails, ou bien la maîtrise des mers et des airs, ces espaces qui ne sont pas si lisses qu’ils en ont.. l’air. Autrement dit il faut d’immenses efforts pour venir à bout des obstacles terrestres (couches géologiques, montagnes, forêts, mais aussi vents, courants) afin que l’irrégularité de la Terre devienne inexpérimentable pour ceux qui la traversent.

Mais repérer les obstacles pour les éliminer, n’est-ce pas aussi éliminer tous les repères ? Ne pas les rencontrer, n’est-ce pas se priver de toute rencontre ? Une fois que l’on a posé cette question on sort du schème purement technique de l’action. On comprend qu’il n’y aurait même pas de conscience si la volonté ne rencontrait pas un obstacle (c’est la genèse de tout ob-jet selon Fichte, qui a fortement inspiré sur ce point Bergson et Nietzsche, indirectement Freud…) même si l’obstacle précède la conscience et existe indépendamment d’elle, comme la Terre existe avant l’homme. L’obstacle est par définition ce qui fait événement, y compris pour des êtres non-conscients, et même non vivants : une montagne est un obstacle pour le vent, les nuages, les animaux, les humains, et même pour les techniciens qui creusent les tunnels. La Terre comme fond du monde est une configuration d’obstacles, sur Terre il n’y a que des obstacles, et sans obstacles il n’y a donc pas de monde.

L’idée générale du livre est alors que mener une action (volontaire ou non, humaine ou non), ce n’est pas éliminer les obstacles, ce n’est pas seulement les « surmonter », mais c’est à chaque fois choisir le mode d’acte (traverser, transpercer, contourner, aplanir, survoler etc.) qui tient compte de la configuration de chaque obstacle. On n’est pas du tout dans le champ de la métaphore : toute action et tout événement dans ce monde sont soumis à l’irrégularité de la Terre, ils sont par définition géographiques. Irrégulière, la Terre est anarchique, factuellement là dans toute sa diversité et c’est pourquoi le courant anarchique a extirpé la géographie du positivisme et l’a lancé dans une description juste de ce qui est.

D’où une dernière dimension ; il s’agit de nous comprendre nous-mêmes comme des corps capables de faire obstacle : c’est ainsi que nous existons. Aujourd’hui les géographes, inspirés par la phénoménologie (celle de Merleau-Ponty notamment) disent avec force que leur discipline commence par l’étude des modes d’occupation de l’espace par les corps humains. Réciproquement les philosophes ont tout intérêt à ressaisir l’existence non pas simplement comme « spatialisation », mais comme positionnement des corps dans une configuration géographique. Il y a là toute une politique, l’existence se muant immédiatement en capacité de résistance par le simple fait d’être là. C’est une manière d’insister sur les modes de manifestations et d’occupations statiques qui me semblent toujours bien plus efficaces que les manifestations en mouvement, lesquelles ne font obstacle à rien, ni à la circulation ni aux réformes des retraites.

Dès les premières pages du livre, vous écrivez cette phrase : « Chaque obstacle est ainsi pénétré par son impénétrabilité » (p. 16). En quoi cette ambivalence de la pénétrabilité de l’obstacle est-elle constitutive de notre rapport au monde ?  

Lucrèce

On pourrait penser que j’ai écrit cela par goût du paradoxe, mais c’est par goût du concret, ou bien, si vous me permettez l’expression, par goût du toucher. Le fait est que les oppositions simples auxquelles nous sommes habitués (pénétrable ou impénétrable, solide, fluide ou gazeux, dur ou mou) sont très insuffisantes quand il s’agit de repérer les différents modes de rencontre entre deux corps. Plus la vitesse est grande et plus l’angle du contact avec la surface est réduit, plus l’eau devient impénétrable. Réciproquement, rencontrer un corps dur, ce n’est pas simplement toucher une surface. Lucrèce souligne ainsi que quand nous touchons une pierre, nous sentons pénétrer en nous une résistance qui vient de ses « entrailles » : nous sentons deux consistances (la nôtre, la sienne) qui s’interpénètrent tout en s’opposant. L’explication de Lucrèce est que tous les corps étant composés d’atomes séparés par le vide, quand ils sont en contact leurs particules s’entrechoquent. Ce que nous nommons impénétrabilité n’est alors qu’une question de densité et de vitesse.

Nous sommes ainsi dans le monde avant d’être au monde ; et si être au monde veut bien toujours dire se projeter en lui, exister en lui en l’appréhendant comme l’ouverture de son projet, cela n’implique aucune position surplombante d’une conscience qui serait toujours maître de la situation ; Sartre (bien plus que Heidegger) conçoit la conscience comme le préalable souverain prêt à anéantir tous les obstacles, alors que comme je l’ai déjà dit, elle naît de l’obstacle : le monde n’est donc pas indéfiniment ouvert pour elle, il ne l’est que dans la mesure où mon corps passe entre d’autres corps. Dans sa pensée de l’obstacle, Sartre se limite à l’exemple d’un rocher que l’on pourrait toujours surmonter si on le veut vraiment. Sénèque, bien meilleur phénoménologue (presque géographe dans son exil en Corse), montre qu’une montagne appréhendée de loin se présente comme un mur, mais qu’à proximité elle offre des chemins praticables : une montagne ne se « surmonte » que dans la mesure où l’on se fraie un passage. Notre relation au monde ne consiste pas à se confronter à des « objets », il est de pénétration (passage) ou d’interpénétration (contact, choc) et varie bien en fonction de toutes les configurations irrégulières que nous présente le monde.

Cela est vrai également dans ma relation à autrui : avant d’être la perception d’un autre être conscient, elle est la rencontre avec une autre chair. Pour venir au monde il faut passer par l’autre, ouvrir un col. L’autre demeurera ensuite ce corps qui me fait obstacle et cette chair qui s’ouvre, un être de désir et un être vulnérable.

Nietzsche voyait en l’obstacle la possibilité d’accroître notre « volonté de puissance », comme une manière de nous renforcer, de nous rengorger, si ce n’est physiquement au moins psychologiquement. On connaît sa célèbre maxime « Ce qui ne nous tue nous fortifie » au début du Crépuscule des idoles. En ce sens, les obstacles, qui composent l’essentiel de notre rapport au monde, ne sont-ils pas une chance pour l’humanité de s’élever, de progresser, de sortir d’elle-même ?

Une chance, le mot est le bon. Il ne s’agit pas de s’inventer des épreuves, puisque le monde est déjà assez éprouvant. Et voilà donc précisément le fait dont il faut faire une chance. Pour Nietzsche, l’homme a déjà épuisé toutes ses chances, la première étant la conscience, qui comme je l’ai dit en répondant à votre première question naît de la rencontre des obstacles. La conscience est donc par définition « réactive », elle a pour définition de réfléchir les obstacles qu’elle n’a pas surmontés. Elle a pris alors la mauvaise voie consistant à s’appesantir sur sa faiblesse, en essayant vainement de la considérer comme une force, une capacité à supporter les épreuves de la vie.

L’idée de Nietzsche est alors que pour surmonter réellement ces épreuves, il faut dépasser l’homme lui-même : par un surcroît de force qui n’a rien de la force physique, puisqu’il consiste à transformer sa conscience, échouée dans le monde, en une pensée du monde – que Nietzsche déploie au sortir de la maladie, dans une convalescence fragile. Cette pensée ne se confronte pas au réel mais s’insinue en lui comme la vie, le voile, lui donne de nouvelles formes (celles de l’art). Savoir oublier, savoir s’illusionner, savoir danser (« S’il y a un obstacle, pas de problème, je danse avec ! » écrit l’actrice et dramaturge Florence Muller), voilà autant de manières de passer les épreuves, et c’est aussi cette pluralité qui est importante : la conscience se fait de chaque obstacle un monde, en revanche la pensée révèle le monde comme multiplicité d’obstacles que l’on peut franchir d’une multitude de façons.

Ainsi Zarathoustra descend d’une montagne et traverse une forêt avant d’atteindre la ville, et d’annoncer à la foule que « l’homme n’existe que pour être dépassé », par ce qu’il nomme alors « le sens de la Terre » : au-delà de l’obstacle il n’y a rien, au-delà du monde non plus, en revanche il y a sur Terre des montagnes, des forêts, des villes, des foules – qui toutes se traversent différemment, et c’est ce qui fait sens.

Friedrich Nietzsche

La question de la reconnaissance est très présente dans votre ouvrage, aussi bien dans la rencontre à soi, avec les autres, avec le monde tangible. Diriez-vous que cette reconnaissance fondatrice, ou bien ces reconnaissances, fonctionnent sur le mode de la lutte au sens où Axel Honneth le conçoit ? Si l’obstacle installe la lutte pour la reconnaissance, un monde sans obstacle serait-il possible, voire souhaitable ?

Un monde sans obstacle ne serait pas un monde. Reparlons de cette opinion majoritaire qui veut éliminer les obstacles, en précisant que c’est – l’opinion majoritaire telle quelle, et comme la décrit Tocqueville : « il n’y a point d’obstacles qui puissent, je ne dirai pas l’arrêter, mais retarder sa marche, et lui laisser le temps d’écouter les plaintes de ceux qu’elle écrase en passant ». C’est là une très bonne démonstration de la violence du conformisme. La métaphore technique, sans doute en référence au train (1827, premier train de marchandises en France, 1835, De la Démocratie en Amérique, 1837, premier train de voyageurs) est aussi patente. Or si les vecteurs techniques (rails, routes, air) visent précisément cette élimination de l’obstacle, il en reste toujours, et c’est pourquoi aujourd’hui leur reconnaissance est un grand sujet des recherches en intelligence artificielle afin d’équiper des véhicules autonomes. C’est tout autant un grand thème tragique : Œdipe rencontre à un carrefour l’équipage d’un vieil homme, les routes interurbaines ne font que quatre mètres de large à l’époque, ça ne passe pas, il élimine l’adversaire ; il lui faut ensuite un certain temps (toute la tragédie) pour reconnaître qu’il s’agissait de son père.

Evidemment, la reconnaissance est aussi une affaire de conscience, et dès lors tant que l’autre se présente comme obstacle, il y a lutte. Lutte à mort pour la reconnaissance, dit Hegel, et cependant personne ne meurt dans la description qu’il en donne : seulement le perdant passe au service de l’autre, l’esclave se cultivant en se coltinant la réalité tandis que le maître, qui ne rencontre plus d’obstacle, sombre dans la simple survie. Autrement dit : la reconnaissance ne peut devenir réciproque que si autrui et moi nous considérons comme obstacles : Sartre voit là un « scandale insurmontable », alors que justement c’est la voie vers un dépassement de la reconnaissance elle-même, l’autre m’apparaissant aussi comme chair vulnérable, impénétrable par devoir, également dans un désir de pénétration qui s’excède et prend sens dans la caresse. Donc dépasser l’obstacle c’est aller au-delà de sa reconnaissance, jusqu’à une forme d’ajustement que décrit parfaitement Levinas : « « la force de la volonté ne se déroule pas comme une force plus puissante que l’obstacle. Elle consiste à aborder l’obstacle non pas en butant contre lui, mais en se donnant toujours une distance à son égard, en apercevant un intervalle entre soi et l’imminence de l’obstacle. ».

Aux pages 87-88, vous interrogez les relations entre obstacles et violences. Faut-il en conclure que toute violence est inévitable, voire que chercher à la conjurer est une illusion psychologique qui produit d’autres obstacles encore plus rudes ? 

Vouloir conjurer la violence, c’est aussi l’appeler, et c’est ainsi que le paranoïaque conjure sa propre pulsion d’agressivité en la projetant sur tous les autres, et pour s’en protéger devient effectivement violent. Il s’avère alors que certains refoulements sont des obstacles bien plus rudes que ceux qui viennent d’autrui. On ne gagne rien à « cuirasser » le moi, pour parler comme Reich, mieux faut savoir s’exposer.

Mais c’est surtout la dimension politique de cette conjuration qui est développée dans ce livre. A partir de mes réponses précédentes on comprend que la volonté devienne violence absolue quand elle entend éliminer tous les obstacles ; transformée en pouvoir, elle vise à l’élaboration de champs de sécurisation clos. C’est ainsi que le terrorisme devient un très bon prétexte pour fermer les frontières à tous les migrants : on les suppose potentiellement violent, et cela permet de concentrer dans certaines zones privilégiées la violence que l’on exerce contre eux afin de maintenir notre « tranquillité » (notre niveau de vie bien plus que notre sécurité) : ces zones de violence sont les pays où la résistance à la pression migratoire est externalisée (Lybie, Maroc), ce sont également les frontières et les camps de rétention. J’ai donc parlé de la violence des frontières et aux frontières, de leur emmurement, de la manière dont la Méditerranée, cette mer sillonnée dans tous les sens depuis l’Antiquité, a pu redevenir un obstacle mortel.

Le 5 juin 1989, un homme, plus tard connu comme « Tank man », fait barrage aux blindés de l’Armée de libération populaire, au lendemain du massacre des manifestants la place Tiananmen.

C’est pourquoi pour moi la seule non-violence qui soit digne est celle de faire obstacle par soi-même, comme être vulnérable, dans le contexte d’une résistance à l’injustice, par laquelle on force la reconnaissance et même son dépassement. C’est le sens d’un « no pasarán » sans cesse renouvelé, ou de ce que j’ai pu appeler dans ce livre le retournement de la puissance en installation (sur une place, ou dans une zone à défendre). A la double action des forces de l’ordre (identifier les adversaires – en cibler certains avec des armes « non-létales », les disperser tous) répond alors une double action de résistance (faire obstacle – filmer la violence policière). Même dans un contexte non-démocratique, si un seul homme a arrêté une colonne de chars sur la place Tian’anmen, on ne saurait oublier, d’une part, que cette colonne a écrasé ce jour-là des centaines d’étudiants, d’autre part, que l’homme en question se trouvait sous les fenêtres de l’hôtel qui hébergeait toute la presse mondiale.

Le livre se ferme sur une ouverture sur une requalification de la notion d’obstacle dans une perspective notamment écologique. Est-il malgré tout possible de parler d’obstacle lorsque ce qui arrive, est annoncé et a déjà lieu, semble à la fois apocalyptique et inéluctable ?

L’ouverture dont vous parlez à juste titre est préparée par la référence constante de l’ouvrage à la Terre, irrégulière et anarchique, donc qui ne se conforme pas aux règles des projets humains. Dès lors, si nous pouvons dire que nous vivons dans l’Anthropocène, encore faut-il comprendre cette notion correctement : cela ne veut pas dire que cette période est celle de la toute puissance de l’homme, mais que son activité a sur l’interface entre lithosphère et atmosphère des effets qu’il peut prévoir globalement mais ne contrôle absolument pas. C’est ainsi que Frédéric Neyrat, dans un ouvrage que je trouve fondamental (La Part inconstructible de la Terre) renvoie dos à dos la géotechnie, qui prétend résoudre les problèmes écologiques en artificialisant encore plus la Terre (stockage de CO2, écran de souffre pour limiter l’albedo, etc.) et la dimension écologique de l’anthropologie continuiste, selon laquelle l’homme est intégré dans un réseau de relations avec les êtres sans jamais rencontrer de « nature » radicalement inhumaine. Avec lui je pense que le fameux « naturalisme » occidental a eu au moins le mérite de présenter la Terre comme obstacle ou entrave (das Hemmende, disait Fichte), donc comme dotée « d’une vitesse infiniment petite ou d’un retard infini » (Schelling), si bien qu’elle retarde tout, et ainsi maintient tout. Pour le dire autrement, si la nature apparaît comme un stock disponible, son fond terrestre est profondément indisponible. Cette pensée n’est pas qu’occidentale. Du Fu, le poète chinois du VIIIe siècle, dit l’essentiel en peu de mots : « Périssent les nations, fleuves et montagnes sont là ».

Il n’y a et il n’y aura pas d’autre apocalypse, c’est-à-dire d’autre révélation : tout au plus la révélation peut-elle s’accentuer si la mer monte, si les fleuves débordent, si le vent arrache les arbres et les toitures. Cette révélation est la même pour tous les êtres vivants, certains survivront et d’autres non, l’humanité survivra ou pas, et s’il ne survit pas la Terre sera sans lui (ce que disent ces mots de Du Fu), et sera là pour d’autres animaux, ou là pour ses propres composantes. Que les nations périssent ou pas, la Terre ne s’ouvrira pas dans les siècles à venir pour tout engloutir, elle continuera plutôt à se partager, à répartir ses obstacles, et ce seront mes derniers mots, ceux qui feront suite à mes chaleureux remerciements pour vos questions : il faut toujours entendre répartir dans repartir.

Entretien préparé et propos recueillis par Jonathan Daudey

5 réflexions sur “Entretien avec Jérôme Lèbre : « La seule non-violence qui soit digne est celle de faire obstacle par soi-même, comme être vulnérable »

  1. En tango (parfois) , l’obstacle se fend ,se fond, se dilue en vagues musicales ,contenues entre nos corps tendues de la terre au ciel! brigit

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  2. Cher collègue je vous ai contacté lors de la parution de l’entretien de Jean-Hugues Barthélémy le 16-01-2023 sur votre site.pour avoir le droit de la traduction du même entretien en arabe et vous m’avez accordé la traduction. La traduction est presque terminée et j’ai proposé la publication pour une revue Koweïtienne Al-Taqafa el Al-alamayai. Ce qui va permettre au lecteur dans le monde de mieux comprendre la pensée philosophique autour des problématiques de l’écologie. Je compte beaucoup sur vous. cordiales salutations. Pr.Bencherki Benmeziane Département de Philosophie Université d’Oran-Algérie .

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